Franc CFA : « Le débat sur la monnaie doit infuser toute la société »
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À l’initiative des premiers « États généraux de l’éco » ouverts ce mercredi à Lomé, l’économiste togolais, Kako Nubukpo s’est confié au Point Afrique.

Lomé, la capitale du Togo, accueille depuis ce mercredi 26 mai, et pour deux jours, une rencontre inédite autour de la future monnaie ouest-africaine, l'éco. Tout est parti des annonces des chefs d'État ivoirien et français, Alassane Ouattara et Emmanuel Macron, le 21 décembre 2019 à Abidjan. En plus d'annoncer la fin prochaine du franc CFA dans les huit pays de l'Union économique et monétaire ouest-africaine, ils avaient indiqué le changement de nom qui allait s'opérer. Depuis cette étape, observée par certains comme une avancée majeure, mais décriée par d'autres, les lignes n'ont presque pas bougé. De quoi interroger, alors que la prise de conscience collective s'est élevée parmi toute une frange de la société civile, les universitaires ou encore les acteurs politiques. C'est dans ce contexte que la Faculté des sciences économiques et de gestion (Faseg) de l'université de Lomé a décidé d'organiser un colloque international sur le thème « quelle monnaie pour quel développement en Afrique de l'Ouest : eco 2021 ». Son objectif : fournir un cadre de discussions à la fois scientifiques et pluridisciplinaires avec une ouverture à d'autres acteurs. Au terme des deux jours de débat, les participants vont proposer une feuille de route aux chefs d'État et de gouvernement de la Cedeao pour les accompagner dans leur prise de décision. Kako Nubukpo, économiste, ancien ministre togolais de la Prospective, connu pour ses positions contre le franc CFA et désormais commissaire de l'UEMOA en charge de l'agriculture, de l'eau et de l'environnement, en explique toute la teneur.

Pourquoi vous a-t-il paru nécessaire d'organiser des « États généraux de l'éco » maintenant ?
Après l'annonce à Abidjan de la fin prochaine du franc CFA et de son remplacement par l'éco par les présidents français Emmanuel Macron et ivoirien Alassane Ouattara, le 21 décembre 2019, il nous a paru nécessaire de faire le point afin de savoir où en est le franc CFA, ce qu'est l'éco et quelles peuvent être les modalités de transition du franc CFA à l'éco. Ce colloque aurait dû se tenir en avril 2020 mais, à cause de la pandémie, nous l'avons reporté.

Plus d'un an est passé depuis cette annonce et l'Afrique de l'Ouest semble enlisée. Concrètement à quoi vont servir ces « États généraux » ?
Ces « États généraux de l'éco » ont deux objectifs. Le premier est scientifique. Il s'agit de nourrir la littérature scientifique autour du fait monétaire en Afrique de l'Ouest et c'est pour ça que nous avons déjà produit un rapport collectif de 320 pages intitulé « Du franc CFA à l'éco : quelle monnaie pour quel développement en Afrique de l'Ouest ? ». Vous pourrez y lire les travaux d'une quinzaine d'enseignants-chercheurs qui ont tous répondu à un appel à communication, puis ont été sélectionnés par le comité scientifique du colloque. De ce point de vue, c'est un colloque universitaire scientifique.

Le second objectif est de proposer une réflexion qui sorte également du cadre purement universitaire pour embrasser la société en partant du postulat que la monnaie est un fait social total. La société doit être au cœur des débats autour de la monnaie. D'où l'appellation des États généraux de l'éco avec, cette fois, une ouverture aux femmes et hommes politiques, aux représentants de la société civile, à des chefs d'entreprise, des banquiers, dans le but justement d'affirmer ou de réaffirmer que pour nous le débat sur la monnaie doit infuser toute la société.

Pourquoi, selon vous, ce moment clé a-t-il cristallisé autant les antagonismes autour de la question monétaire en Afrique de l'Ouest ?
Effectivement, ce moment a cristallisé encore plus les antagonismes parce que l'annonce a été perçue comme une « OPA » non amicale de la France sur l'éco de la Cedeao. C'est-à-dire qu'autant il était légitime de poser le principe de la réforme ou même de la fin du franc CFA, autant il est apparu comme une agression que ce soient le chef de l'État français et le chef de l'État ivoirien qui aient annoncé une forme d'automaticité du remplacement du franc CFA par l'éco alors que l'éco répond à l'agenda précis de la Cedeao.

J'ai salué cette annonce d'Abidjan parce qu'elle faisait sortir de l'informel le débat sur les difficultés que nous avons avec le franc CFA. Et en plus, la question du changement de nom est une question éminemment symbolique et historique. Mais, pour beaucoup de gens, derrière, le franc CFA pose d'autres questions notamment sur la place de la France en Afrique. Le débat ne porte plus seulement sur la question de l'optimalité du changement. Ce moment a été pour de nombreux détracteurs de la politique française en Afrique une opportunité de dénoncer un énième complot supposé de la France vis-à-vis de l'Afrique. C'est pour débattre de tout cela que nous avons pris l'initiative d'inviter toutes les parties prenantes aux débats, certains ont catégoriquement refusé, malheureusement.

Aujourd'hui, où en sont les États de la zone franc sur le plan législatif alors que la France a déjà fait passer plusieurs textes de loi ?
Deux choses me paraissent évidentes : d'un côté, on observe une vraie volonté de la France d'avancer sur la réforme puisque le Parlement français au mois de décembre 2020 a donné l'autorisation au président Macron pour la ratification du nouveau traité de coopération monétaire entre la France et l'Union monétaire ouest-africaine (Uemoa). Et de l'autre côté, on observe une inertie du côté des États africains de la zone franc en Afrique de l'Ouest puisqu'aucun des parlements des États de l'Union n'a donné mandat à quelque chef d'État que ce soit pour ratifier le nouveau texte.

Il y a un autre élément qui me paraît fondamental. C'est qu'à l'aune des annonces qui ont été faites, et du temps qui s'est écoulé, on se rend compte qu'il existe concrètement deux visions du dispositif monétaire en Afrique de l'Ouest. D'abord, une vision qu'on peut qualifier d'orthodoxie monétariste qui est celle finalement de la Banque centrale des États de l'Afrique de l'Ouest (BCEAO). Elle ne donne à la monnaie que le seul rôle d'assurer la stabilité des prix avec un taux de change fixe entre le CFA et l'euro.

Et de l'autre, nous avons une vision plus volontariste de la monnaie portée par les pays anglophones comme le Ghana et le Nigeria. Ces deux États pensent que l'utilisation active de la monnaie peut permettre d'obtenir de la croissance et la création d'emplois. Ils sont également plus favorables à des monnaies flexibles et pas forcément un ancrage fixe avec une monnaie forte quelle qu'elle soit. Ce qui est intéressant est de voir comment ces deux dynamiques qui s'imbriquent vont s'en sortir par le haut. C'est-à-dire tracer leur voie vers l'émancipation monétaire.

À quoi est due cette inertie alors que l'éco figure en tête de l'agenda de la Cedeao ?
Les dirigeants, que ce soient les politiques ou les députés, sont en déphasage avec les peuples. Le débat sur le franc CFA a du mal à pénétrer les sphères de décisions politiques ou les sphères de représentations nationales. Pour donner un exemple concret, des députés m'ont interpellé sur le fait de savoir pourquoi je n'avais pas associé l'Assemblée nationale aux États généraux de l'éco. Je leur ai rétorqué que nous les universitaires, on se serait attendus à l'inverse. Que ce soit justement les représentants du peuple qui prennent l'initiative d'organiser ce débat pour les éclairer dans la prise de décision pour voter le nouveau traité de coopération monétaire entre la France et les États de l'Union monétaire ouest-africaine. C'est le signe que le tabou monétaire en zone franc persiste. De ce point de vue, le fait que l'université de Lomé et l'État togolais acceptent la tenue de ses « États généraux », c'est déjà quelque chose de nouveau.

Au vu de la crise pandémique, de la récession en Afrique, les pays peuvent-ils se permettre de modifier leur trajectoire de développement ?
Nous sommes à la croisée des chemins. Pour l'instant, nous avons un système monétaire qui favorise l'extraversion des économies, sans transformation des matières premières, de l'Afrique vers le reste du monde avec un franc CFA qui apparaît comme un véhicule commode de l'accumulation de richesses hors de la zone franc du fait de la convertibilité du franc CFA en euro, de la parité fixe entre CFA et euro et de la libre circulation des capitaux de la zone franc vers la zone euro.

L'effet de bascule ne peut avoir lieu que si nous avons un système monétaire et financier qui finance l'économie intérieure et donc qui finance la transformation structurelle de nos économies. On ne peut pas avoir un débat éthéré sur la meilleure organisation monétaire. Il faut que le débat autour de la monnaie que nous voulons soit connecté directement au type de développement que nous voulons. Et si le type de développement que nous voulons, c'est la transformation sur place de nos matières premières. C'est donc se positionner sur des phases plus élevées des chaînes de valeurs régionales et internationales. Là, il faudrait une monnaie qui puisse financer l'économie réelle, à des taux d'intérêt très bas, et qui puisse permettre aussi la compétitivité à l'export de nos économies, donc une monnaie plutôt faible et pas aussi forte que le CFA.

Comment comptez-vous peser dans l'agenda des chefs d'État ?
Nous avons deux éléments qui pourraient faciliter la prise en compte à court ou moyen terme de nos recommandations. Nous allons proposer une feuille de route au sortir des « États généraux de l'éco ». On va la soumettre aux chefs d'État de la Cedeao. Puis nous avons décidé de tenir tous les deux ans des « Conversations monétaires de Lomé ». Celles-ci vont être le réceptacle de toute la réflexion monétaire africaine. Au-delà de l'éco et de l'Afrique de l'Ouest, nous nous mettons dans l'optique de l'agenda 2063 de l'Union africaine qui a placé en bonne place la mise en œuvre d'une monnaie africaine. Lomé pourrait ainsi devenir, avec d'autres capitales, un pôle de réflexion sur le fait monétaire en Afrique d'un point de vue pluridisciplinaire avec un fort accent économique mais aussi anthropologique, historique, sociologique, politique, juridique et autres.

Vous avez accepté de travailler à la Commission de l'Uemoa, une institution qui défend la stabilité du franc CFA. Quel va être votre rôle ?
Je suis en charge du département de l'Agriculture, des ressources en eau et de l'environnement. Le rôle d'un commissaire est de coordonner les initiatives sous-régionales dans les domaines qui sont les siens et de s'assurer de la bonne mise en œuvre des recommandations des chefs d'État en matière de convergence économique, de coordination des politiques et d'harmonisation des modalités de mise en œuvre de ces politiques, programmes et projets, comme cela se passe à la Commission de Bruxelles. La mission est d'accélérer le processus d'intégration avec la Commission de la Cedeao. Il y a beaucoup de projets que nous gérons en commun à l'heure actuelle.

Quelle est la situation de l'agriculture et comment percevez-vous les enjeux de ce secteur ?
Les enjeux de notre agriculture sont de trois ordres : il y a ce qu'on peut qualifier d'enjeu de productivité agricole. Ensuite, il y a un deuxième enjeu, c'est celui du renforcement des arrangements institutionnels par exemple de s'assurer de la bonne marche des services à l'agriculture, donc le crédit rural, les mécanismes d'assurance, la construction des pistes, les mécanismes de stockage des récoltes et la structuration des organisations paysannes. Et le troisième volet, c'est tout ce qui renvoie à la politique agricole. Donc quelles sont les orientations de la politique agricole ? Vous savez par exemple que pour l'Union européenne, ce sont 50 % du budget européen qui sont consacrés à la politique agricole commune (PAC) donc, pour les États de l'espace Uemoa, il s'agit de déterminer quelles sont les orientations de la politique agricole. Est-ce qu'on veut stabiliser les prix agricoles ? Est-ce qu'on veut stabiliser les revenus agricoles ou les deux ? Est-ce qu'il faut développer des agropoles ? Ou est-ce qu'il faut privilégier les agricultures familiales ? De l'autre côté, est-ce que toutes ces transformations agricoles s'inscrivent dans la protection de l'environnement avec les mécanismes d'atténuation, d'une part, et d'adaptation, d'autre part, par rapport au changement climatique.

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