15/03/1966- 15/03/2021: Remember Osende Afana assassiné il ya 55 ans dans le maquis
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Le 15 Mars 1966, dans le maquis de la Boumba Ngoko au Sud Est du Cameroun, Osendé Afana, l'un des plus brillants intellectuels militants anti-colonialistes de l'Afrique du 20è siècle, à la tête d'un détachement de partisans, membres de l'Union des Populations du Cameroun (UPC) engagés dans la lutte armée contre le néo-colonialisme, fut assassiné et décapité par les forces armées néocoloniales du gouvernement camerounais.

Peu ou mal connu des jeunes d’aujourd’hui, Osendé Afana fait partie d’une génération de révolutionnaires qui ont payé de leur vie leur engagement et leur détermination à libérer le Cameroun et l’Afrique du colonialisme et du néo-colonialisme.
 
Né en 1930 à Nkogksaa, Osendé Afana n’allait pas tarder à faire montre de ses qualités intellectuelles et de son esprit frondeur dès l’école et le lycée Leclerc à Yaoundé.
 
En 1952, il était un des meneurs de la grève des élèves noirs du lycée qui revendiquaient une amélioration de leurs conditions à l’internat. Déjà proche des idées de l’UPC -Union des Populations du Cameroun, principal parti revendiquant l’indépendance du Cameroun, il donnera sa véritable dimension et son leadership en France où il poursuivit ses études à Toulouse puis à Paris.
 
Rapidement il devint membre de la célèbre FEANF, Fédération des étudiants d'Afrique noire en France, réputée pour son vivier de révolutionnaires en herbes et de jeunes tiers-mondistes, succès qui lui valu son infiltration par les autorités françaises et les gouvernements africains, et finalement son effacement progressif.
 
Osendé Afana dut quitter clandestinement la France en 1958 pour s’exiler au Caire en Egypte avec la direction de l'UPC alors pourchassée par la soldatesque coloniale du Cameroun. Il sera un des membres du parti envoyé plaider la cause de l’indépendance immédiate du Cameroun à l’Onu, alors qu’il secondait les Félix Moumié, Ernest Ouandié, Kingué Abel dans la direction de l’UPC.
 
Avec Ernest Ouandié il choisit la lutte armée dans le maquis camerounais où il était chargé du deuxième front à l’Est du Cameroun.
 
Les conditions de son arrestation le 15 mars 1966 pas loin de la frontière avec le Congo restent troubles, mais les témoignages s’accordent à y reconnaître une impréparation possible du front et des trahisons certaines. On prête à l’ancien président françafricain du Cameroun Ahmadou Ahidjo d’avoir exigé à son palais la tête tranchée du leader upéciste abattu sur le champ de bataille.
 
En 1966 paraissait aux éditions Maspero le livre posthume de l’intellectuel et du militant engagé, «Economie de l’Ouest Africain. Perspectives de développement». 
Osendé Afana, féru de développement économique dans une perspective tiers-mondiste lui donnant une ouverture d’esprit certaine y anticipe les grands problèmes qui vont joncher le chemin des sociétés postcoloniales : Endettement, bourgeoisies compradores et corruptocraties, aide piégée au développement, etc.
 
Sa vision marxiste du monde le rendra par trop optimiste sur la fin imminente du capitalisme rongé par ses contradictions, et sur l’avènement du socialisme, mais il pose les jalons d’une réflexion saine et éclairée qui malheureusement se révélera souvent vérifiée quant à la stagnation économique des anciennes possessions coloniales d’Afrique.
 
Osendé Afana aura à cœur d’ancrer son discours dans une passion et un idéal unitaire africain, panafricain, conquérant et militant.

«A l’échelle de l’Afrique, une des caractéristiques dominantes du mouvement anti-impérialiste est le courant unitaire qui soulève de plus en plus les masses populaires. A côté des conférences panafricaines des peuples, des paysans, des femmes, des jeunes et des étudiants, des journalistes, etc., à côté des organisations permanentes issues de ces rencontres populaires ou gouvernementales s’ébauchent de plus en plus des regroupements régionaux: Union maghrébine, Conseil de l’Entente, Union douanière équatoriale-Cameroun, Union Tanganyika-Ouganda-Kenya, sans parler d’ensembles plus vastes tels que les groupes de l’UAM, de Monrovia ou de Casablanca.
 
Tous ces groupements régionaux auraient pu jeter les bases réalistes de l’unité du continent. Malheureusement, les impérialistes, fidèles à eux-mêmes, déploient tous les efforts pour entraver la réalisation de cette unité révolutionnaire de notre continent. C’est ainsi que même après la conférence panafricaine des chefs d’Etat et de gouvernement tenue à Addis-Abeba en mai 1963, ils continuent leur travail de division sous le couvert de la décentralisation régionale dans de nombreux pays, et sous le masque de I’UAM comme organisation régionale.
 
A ce niveau comme au niveau de chaque pays, il est tout à fait évident que la lutte pour l’unité et la lutte contre le néo-colonialisme ne sont qu’une seule et même lutte. Seule la liquidation du néo-colonialisme permettra d’unir tout le continent sous un gouvernement unique au service des peuples africains. La voie qui mène à cet objectif ultime passe nécessairement par des étapes comprenant notamment l’unité d’action, le renforcement de la coopération dans les domaines de la politique et de l’organisation et même par des regroupements régionaux, mais à contenu progressiste.
              
Notre époque est celle de l’aggravation de la crise du capitalisme et celle du triomphe du socialisme. Certes l’impérialisme apparaît encore comme un colosse, mais plus que jamais, il est un colosse aux pieds d’argile, car chaque jour qui passe développe les contradictions qui doivent le conduire à sa tombe.»1

Qu'est ce qui s'est passé le 15 mars 1966 ?

"Le 24 Janvier 1966 Osendé Afana et l`ensemble du groupe retournent au Cameroun sous-maquis . Ils relancent le travail de mobilisation et d`éducation politique des masses à partir du village Epaka. Le 19 Février 1966, ils recrute un guide local du nom de Pascal Otina. Dans la nuit du 24 au 25 Février 1966 le Groupe subit une violente attaque des forces armées néocoloniales. Certains membres du Groupe désertent avec leurs armes. Le 05 Mars 1966, Le Groupe entame un déplacement vers un campement présentant de meilleurs conditions de sécurité. Le 07 Mars 1966 à 18 heures le guide local Pascal Otina déserte.

Le 08 Mars 1966 à 16h30 le Groupe est brusquement et violemment attaqué par l`armée néocoloniale. Cette attaque provoque une débandade et une fuite désordonnée des membres du Groupe abandonnant tout leur matériel. Au cours de cette attaque Osendé Afana perd ses deux paires de lunettes." 1a

"15 Mars 1966: Osendé Afana, sans lunettes, décide de retourner à Brazzaville accompagné de deux cadres pour refaire ses lunettes et étudier les possibilités de changer de maquis en créant un nouveau front à partir du Centre-Sud en vue de progresser dans une zone plus proche de sa région natale, Yaoundé. C`est en route pour la réalisation de ce plan que Osendé Afana et ses camarades tombent dans une embuscade de l`ennemi le 15 Mars 1966 à 10h30 à 11 km de la frontière du Congo-Brazzaville. Osendé et le camarade Wamba Louis sont tués et décapités. Le camarade Fosso François, grièvement blessé, réussit à s`échapper et à se cacher non loin du lieu du massacre.

17 Mars 1966: Le camarade Fosso François revient au lieu de l`attaque du 15 Mars, trouve les corps de Osendé et Wamba en putréfaction, leurs têtes tranchées et emportées, le ventre du camarade Wamba ouvert. C`est avec un simple couteau à sa disposition qu`il essaye, en vain, d`enterrer les restes des deux camarades morts pour la Patrie.

24 Mars 1966: Fosso François et le reste des membres du Groupe analysent la nouvelle situation créée par la perte du camarade Osendé. Ils concluent à l`impossibilité de pouvoir continuer raisonnablement la lutte armée dans cette région. Ils décident de sortir du maquis. Ainsi prit fin le maquis de l`UPC conduit par Osendé Afana dans la Sud-Est Cameroun.

Récit de l`attaque et du massacre du 15 Mars 1966 par Fosso François

« C'est à 10h30 dans un petit village de pygmées abandonné à 11 km du fleuve Ngoko dans la piste allemande que nous décidons de chercher à manger. A peine arrêtés , notre attention est attirée par un petit feu qui brûle dans une des cabanes de pygmées. Le camarade Wamba Louis qui tient le fusil de chasse avançe doucement pour se rendre compte de ce qui peut bien se passer dans cette cabane. Il revient pour nous donner le compte rendu. Pendant ce temps je m`entretiens avec le camarade Osendé sur notre future étape. Tout d`un coup, le camarade Wamba crie à haute voix: « les fantoches »!. Son cri est immédiatement suivi de celui de « Tirez »! Aussitôt un feu nourri d`armes automatiques se met à crépiter. Je bondis immédiatement dans la forêt en quittant le camarade Osendé. Je m`aperçois aussitôt que je suis blessé au genou gauche. Je continue à m`enfoncer en profondeur de la forêt sous les balles qui sifflent autour de moi. Arrivé dans un champ de bananes, je me blotis au pied d`un bananier et de là je suis le mitraillage infernal des soldats fantoches. 

Ce mitraillage dure environ dix minutes. Après quoi les rafales de mitraillettes se font retentir d`une façon isolée un peu partout dans la forêt et dans le champ. J`ai l`impression que les soldats fantoches sont en train d`achever mes camarades blessés. Cette fusillade dure également plus de dix minutes. Finalement une rafale de mitraillettes assez longue se fait entendre sur la piste allemande suivie de cris. C`est la fin de la tragédie. Lorsque je quitte le lieu de ma cachette, je me mets à suivre une piste des pygmées perdant énormémént du sang. Après deux heures et demi de marche, je me trouve dans un campement de pygmées au bord d`un important cours d`eau. Epuisé, je m`étends sur un grabat et m`endors jusqu`au matin. Au réveil mon genou est enflé et j`ai l`impression qu`il pèse plus de trente kgs. Je traine dans le campement à la recherche de quoi chauffer de l`eau. Finalement je trouve un morceau de marmite en terre cuite. Je fais un petit feu sur lequel je réussis à chauffer l`eau. Avec mon mouchoir de poche, je fais le massage de mon genou. Après cette difficile besogne, je me repose un peu. Après quoi je me décide de retourner sur le lieu de l`attaque pour me rendre compte de ce qui s`était passé la veille. Parti du campement à 11h30, je ne parviens au lieu de l`attaque qu`à 18h30 trainant ma jambe sur une piste jonchée de troncs d`arbres, de cours d`eau, de collines. Ce fut le moment le plus difficile de ma vie. Il est à signaler que toute la piste allemande a été entièrement désertée par la population depuis l`agression ennemie d` Octobre 1965. Epuisé, je m`endors à quelques quinze mètres des cadavres de mes camarades sans m`en rendre compte. Ce n`est que le lendemain, 17 Mars 1966 , que je vois à quelques mètres de moi deux formes humaines en putréfaction. Je m`approche les yeux effarés . Je ne reconnais les corps des camarades Osendé Afana et Wamba Louis que par leur tenue vestimentaire, car leurs têtes ont été tranchées et emportées. Le ventre du camarade Wamba est ouvert. A côté d`eux, un demi sac de sel, les fantoches ayant brûlé tout ce qu`ils ne pouvaient pas emporter avec eux. Fou de colère, j`oublis le mal de mon genou. Que faire? J`ai sur moi en tout et pour tout un couteau. Cela est insuffisant pour enterrer mes camarades.Je murmure quelques mots de serment sur les corps de mes compagnons de lutte et je me mets en route vers un campement de repli où , après quatre jours de marche dans la forêt, j`ai la grande joie de trouver sains et saufs les autres camarades qui attendaient anxieusement. "

Dans un témoignage publié il y a plus de dix ans, Michel Ndoh de regretté mémoire, déclare que : “ Osendé était le premier économiste camerounais et même d’Afrique noire. Il était mordu par le virus upéciste (…) Il entre au maquis relativement sans discrétion et de façon précoce. Notre projet du Deuxième front, que Woungly Massaga (de regrettée mémoire egalement, Ndlr, 2021)  ira mener plus tard, nous entendions le concrétiser dans la discrétion et pas en 1966. Osendé a voulu précipiter les choses. (…) Je garde de lui le souvenir d’un nationaliste véritablement engagé, radicalement différent de ceux qui, aujourd’hui, ne s’engagent dans le combat que pour défendre leurs intérêts ou ceux de leurs tribus. (…) ”, avait-il conclu.

Il y’a justement cinquante cinq  ans, Osendé Afana s’insurgeait contre les “ Impérialistes (qui) utilisent aussi les prêts pour piller les pays sous-développés ” en exigeant des taux d’intérêt exorbitants et des “ conditions d’utilisation et de remboursement très onéreuses ”. Il était persuadé que bon nombre de nos pays risquent de devenir “ des esclaves pour dettes ” et surtout, que l’aide des pays occidentaux “ est essentiellement un instrument du néo-colonialisme ” 2.

1 a: -Rapport manuscrit de Osendé Afana en date du 1er Décembre 1965, parvenu au Bureau de la représentation de l`UPC à Brazzaville (Congo) le 28 Février 1966. -Rapport manuscrit de Fosso François en date du 24 Mars 1966, parvenu au Bureau de la représentation de l`UPC à Brazzaville (Congo) le 21 Avril 1966
1. Lire : Afana, O., L’Economie de l’Ouest africain, Perspectives de développement, Ed. Maspéro, Paris, 1966, p. 197. La Nouvelle Expression du (16/03/2006)
2- RAPPORT SUR LE MAQUIS OSENDE AFANA : Sud-Est Cameroun: 1er Septembre 1965 – 15 Mars 1966, par Henri Hogbe Nlend, 31.01.2008

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