Cameroun : Pays de l’absurde; Bienvenue en ……Absurdistan !
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Cameroun : Pays de l’absurde; Bienvenue en ……Absurdistan ! :: CAMEROON

Le débat qui agite la toile au sujet de la non-présence de l’artiste émérite camerounais Richard Bona à Yaoundé pour recevoir sa médaille relance le débat sur la double citoyenneté au Cameroun qui mérite que l’on s’y attarde.

Le Cameroun c’est le Cameroun, aime-t-on souvent clamer du côté des dirigeants pour signifier la spécificité de ce pays hors du commun! En réalité, il serait plus judicieux de le qualifier de république de l’absurde. Le cas du musicien Richard Bona en est une parfaite illustration. Comment en effet comprendre qu’un artiste, camerounais et talentueux, mais également détenteur d’un passeport américain et promu à une grande distinction honorifique dans son pays, ait pu renoncer à sa médaille à la dernière minute du fait d’une histoire de double citoyenneté? Curieusement, au même moment, on nous apprend dans les media qu’une délégation de la Fécafoot s’est rendue en France pour démarcher des footballeurs au talent prometteur (espérons-le) mais dont l’attachement au pays d’origine de leurs parents ne souffre d’aucune  contestation, à rejoindre la tanière. De fait, on voudrait donner à des citoyens français des passeports camerounais, afin qu’ils rejoignent une liste déjà bien fournie des footballeurs binationaux qui ont fait ou continuent de faire la fierté du Cameroun. Il s’agit en effet de deux situations distinctes qui traduisent un profond malaise au sein de l’opinion publique au Cameroun, à savoir le traitement très différent qui est réservé aux détenteurs de doubles passeports où certains sont bien traités, voire choyés tandis que d’autres sont au contraire cloués aux piloris.

Tracasseries consulaires et administratives

Comme nous le savons tous, plusieurs de nos compatriotes depuis des années ont opté pour une citoyenneté autre que celle du Cameroun et ce pour diverses raisons même si le pragmatisme est la raison la plus évoquée. Qui a déjà été dans un consulat étranger avec un document de voyage camerounais sait aujourd’hui à quoi cela ressemble: humiliation et frustration sont le lot quotidien de ces citoyens qui sont parfois obligés de « tricher » afin d’obtenir un visa. On a vu des sélections nationales manquées des compétitions à l’étranger, ou des artistes, fonctionnaires qui n’ont pu honorer une invitation en occident faute du fameux sésame. Pour ceux qui sont déjà établis en Europe ou en Amérique, certaines restrictions en matière d’emploi, d’investissement, sans oublier l’amateurisme voire l’incurie qui prévaut dans nos différentes missions diplomatiques à l’étranger, poussent bon nombre de camerounais à acquérir une seconde citoyenneté dans leur pays d’adoption; Il est important ici de souligner que la décision d’opter pour une autre citoyenneté n’a rien de répréhensible. Même dans le cas où, cette décision serait le choix du cœur, pas simplement de la raison comme dans plusieurs des cas, mais l’expression d’un attachement à une autre patrie que la leur pour des raisons qui leur sont propres, nous n’avons en aucun cas le droit de contester ni de questionner leur acte. Quel que soit la raison évoquée qui pousse un citoyen camerounais à opter pour une autre citoyenneté, nous devons non seulement respecter son choix, mais donner également la possibilité à cet individu de garder sa nationalité d’origine; l’idée fait son chemin et il semblerait que seule une minorité dans la classe politique actuelle au Cameroun s’y oppose, mais pour combien de temps encore? Car faut-il le rappeler, cette vision désuète du citoyen binational qui jadis était perçu comme un « opposant » a fini par convaincre même les caciques du régime de son absurdité au point de ringarder les ténors du statut quo sur le sujet qui ne représenteraient plus qu’une minorité. 

La plus grande entreprise du Cameroun dirigée par un binational

Le débat aujourd’hui ne devrait donc plus se concentrer sur l’utilité ou non pour nos législateurs de faire adopter très rapidement une loi sur la double citoyenneté car presque tout le monde est unanime à reconnaitre des bienfaits d’une telle législation pour un pays comme le nôtre. Elle permettrait d’associer la diaspora et notamment les binationaux dans sa politique de développement. En outre, une telle démarche ne serait que salutaire pour le Cameroun, pays pauvre très endetté puisqu’il il a tant à gagner de cette diaspora qui brille partout ailleurs où elle est présente et qui ne demande qu’à être utilisée à bon escient. La double citoyenneté est un avantage, une chance à saisir pour le Cameroun et non un handicap! Aujourd’hui, malheureusement, cette question est totalement taboue, complètement biaisée. Bref il est difficile d’y voir clair. Comme nous le savons tous, au pays de Paul Biya, l’obtention d’une citoyenneté étrangère vous fait perdre automatiquement votre nationalité camerounaise. En d’autres termes, il ne peut y avoir au Cameroun des binationaux. Sauf que, dans la pratique et comme nous l’avons souligné plus haut, la réalité est différente. Certaines personnalités au vu et au su de tous possèdent et jouissent en toute quiétude de leur double nationalité. En plus des footballeurs (il serait difficile ici de les nommer tous car au moins 50% des effectifs de nos chers Lions Indomptables possèdent une autre nationalité) et des artistes (Richard Bona, Ndedi Eyango, pour ne citer que ceux-là), il est de notoriété publique que l’Ambassadeur itinérant Roger Milla, tout comme l’Administrateur DG de la Société Nationale des Hydrocarbures (SNH) M. Adolphe Moudiki sont citoyens français; le dernier cité dirige la plus importante société au Cameroun après avoir servi pendant longtemps dans le gouvernement où il a occupé, comble de l’absurde, le portefeuille stratégique de la justice, donc garde des sceaux! Si ces quelques noms reviennent très souvent, c’est d’ailleurs tout à leur honneur parce qu’ils sont les seuls courageux à avoir publiquement reconnus et assumés leur situation, contrairement à beaucoup d’autres hommes et femmes publics qui préfèrent rester dans les « sissonghos », par peur des représailles ou simplement conscients d’être dans l’illégalité?
 
Faire son « coming-out »

On a peine à croire à une telle incongruité dans un état supposé de droit où, d’un côté on interdit à un artiste (Ndedi Eyango en l’occurrence) de briguer la présidence de la SOCAM sous prétexte qu’il est citoyen américain, et de l’autre on autorise un citoyen français à diriger un des fleurons de notre économie! Il s’agit ni plus ni moins que du deux poids, deux mesures, tant décrié et qui est la marque de fabrique de notre chère Afrique en miniature ; C’est probablement cette situation aussi scandaleuse qu’inique qui a lassé notre artiste émérite et compatriote Richard Bona qui ne demande qu’une seule chose: en finir avec l’hypocrisie et faire appliquer la loi à tout le monde une bonne fois pour toute. Si le Cameroun ne permet pas la double citoyenneté, alors que la loi soit appliquée sans ambiguïté et non pas avec des exceptions; pas de passe-droits pour certains et pas à d’autres, ce qui est totalement incompréhensible. Si en revanche, c’est autorisé, alors il faudrait faire voter une loi dans les plus brefs délais afin que tous ces binationaux membres du gouvernement, artistes, sportifs, fonctionnaires internationaux, professionnels de tout horizon de la diaspora puissent faire leur « coming-out ». Il nous semble vital de répondre dans l’urgence à cette question; nous avons assez perdu du temps.  En maintenant le statut quo, le risque de créer de la suspicion, voire d’accentuer la division au sein de la population camerounaise qui a plus que besoin d’être rassemblée pour enfin « émerger » est bien réel. S’il est difficile de comprendre le mystère qui entoure le fonctionnement de notre pays eu égard aux décisions parfois grotesques qui sont prises, on s’accordera au moins à reconnaitre que sur ce sujet, il n’est plus question de tergiverser. Sinon, le Cameroun restera à jamais une république de l’absurde; Absurdistan? 

*P.S : Les termes citoyenneté et nationalité ici sont employés de manière interchangeable.
Brice Nomo est journaliste indépendant et binational

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