Le fils du président contre sa belle-mère : la bataille cachée d'un empire
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Entre la première dame et le fils aîné du président, une guerre de succession longue de trente ans s'intensifie autour d'un seul enjeu : le contrôle de la vice-présidence, désormais antichambre légale du pouvoir suprême.

Il y a un poste. Deux prétendants. Et un patriarche qui se tait.

Depuis des décennies, deux mondes coexistent au sein du palais d'Etoudi. Celui de Chantal Biya flamboyante, puissante, entourée d'une garde rapprochée qui lui est entièrement dévouée. Et celui de Franck Biya discret, mesuré, fils de la première épouse disparue, qui regarde depuis les marges un pouvoir auquel il estime avoir des droits.

Entre eux : pas de dialogue. Pas de trêve. Une animosité qui remonte à 1994 et qui n'a fait que se cristalliser au fil des années.

Aujourd'hui, la révision constitutionnelle a tout changé. Le poste de vice-président, désormais inscrit dans la loi fondamentale, devient l'antichambre légale de la magistrature suprême. Qui l'occupera héritera du Cameroun.

Et cette question simple en apparence est peut-être la plus explosive de toute l'histoire politique récente du pays.

Le poste qui change tout

Pendant longtemps, la question de la succession au Cameroun était théorique, informelle, murmurée dans les antichambres. La dernière révision constitutionnelle l'a rendue concrète, institutionnelle, urgente.

Le poste de vice-président, désormais inscrit dans le texte fondamental, est explicitement conçu pour conduire son occupant à la présidence en cas d'indisponibilité du chef de l'État. Ce n'est plus une spéculation politique. C'est un mécanisme juridique.

Et ce mécanisme a un nom dans les conversations des cercles du pouvoir à Yaoundé. Ou plutôt deux noms. Deux noms qui ne se parlent pas.

Un conflit qui remonte à trente ans

L'animosité entre Franck Biya et Chantal Biya n'est pas née de la révision constitutionnelle. Elle remonte à 1994, lorsque Paul Biya, veuf depuis deux ans après le décès de Jeanne Irène, rencontre celle qui deviendra sa seconde épouse.

Franck aurait alors tenté de dissuader son père non pas de se remarier, précise-t-on dans son entourage, mais d'épouser une jeune femme d'extraction modeste, venue de Dimako, localité enclavée de l'Est-Cameroun. Le choix est fait malgré tout. Et l'accueil glacial réservé par la famille et l'entourage professionnel du président à la nouvelle mariée laisse des traces durables.

Les tensions s'expriment dans les détails les plus intimes : des photos de famille retirées des murs, une fondation rebaptisée la Fondation Jeanne-Irène-Biya devenue Fondation Chantal-Biya et une commémoration du dixième anniversaire du décès de la première dame empêchée, provoquant une brouille durable entre père et fils.

Le schéma est connu : il la détesterait parce qu'il croit qu'elle le hait. Et l'inverse semble tout aussi vrai.

Deux stratégies, un seul objectif

Face à cette guerre froide, chacun a développé sa propre stratégie de survie politique.

Chantal Biya a constitué un clan au cœur même de la présidence. Son homme de confiance : Ferdinand Ngoh Ngoh, secrétaire général de la présidence depuis quatorze ans une longévité institutionnelle inhabituellement élevée que beaucoup attribuent directement à la protection de la première dame. C'est lui qu'elle voudrait voir occuper la vice-présidence. Et, à travers lui, elle conserverait une influence décisive sur le pouvoir après Paul Biya.

Franck Biya, lui, mise sur sa légitimité filiale et sur une image de successeur naturel patiemment construite. Des officines travaillent à lui forger une stature publique : portraits flatteurs, vidéos hagiographiques, apparitions soigneusement dosées. Son adhésion tardive au RDPC, le parti présidentiel, en novembre 2023, est lue par certains comme le signal d'une candidature imminente à la vice-présidence.

Mais ses détracteurs le soulignent : il n'est ni membre du comité central, ni du bureau politique du parti. Comment prétendre au second poste de l'État dans ces conditions ?

Le tempérament comme obstacle

Au-delà des stratégies, c'est la personnalité de Franck Biya qui suscite le plus de questions dans les cercles du pouvoir.

« Franck est desservi par son tempérament trop introverti », confie un ancien camarade de collège. « En 5e, il était assis à l'avant-dernier rang et ne sortait pas de la classe à la récréation. C'est difficile de faire de la politique quand on a du mal à aller vers les autres. »

À 54 ans, cet homme d'affaires reste secret, prudent, peu enclin aux mondanités à l'exact opposé d'une Chantal Biya exubérante, flamboyante, dont la présence publique a longtemps défini l'image internationale du Cameroun.

Paul Biya, lui, observe. Il maintient son fils à distance raisonnable du cœur du pouvoir, tout en veillant à ne pas le marginaliser complètement promouvant certains de ses proches au gouvernement ou à la tête d'entreprises publiques. Un équilibre subtil qui ressemble moins à une stratégie de succession qu'à une gestion des tensions familiales.

Le testament manquant

C'est là, peut-être, le nœud véritable du problème : Paul Biya n'a jamais dévoilé les contours de son testament politique.

Aucune indication publique. Aucun successeur désigné. Aucun signal clair envoyé à l'un ou l'autre camp. Ce silence délibéré ou non nourrit l'incertitude et entretient une guerre de position dont personne ne connaît l'issue.

Dans cet environnement crépusculaire, deux options s'affrontent. Certains, autour de Franck, estiment que deux Biya à la tête de l'État vaudraient mieux qu'un garantissant une continuité dynastique ordonnée. D'autres excluent catégoriquement toute succession de ce type, y voyant une dérive monarchique incompatible avec les ambitions démocratiques affichées.

Le débat est vif. Et le patriarche, comme à son habitude, se tait.

Ce qui attend le Cameroun

La vraie question n'est pas de savoir qui, de Franck ou de Chantal, remportera ce duel. C'est de savoir si le Cameroun dispose des institutions nécessaires pour traverser une transition sans crise.

Le poste de vice-président, créé par la révision constitutionnelle, reste à ce jour vacant. Sa nomination sera, le moment venu, le signal le plus clair de ce que Paul Biya a décidé ou n'a pas décidé pour l'avenir du pays.

Dans les dîners mondains de Yaoundé et Paris, les anecdotes circulent, les calculs se font, les alliances se nouent et se défont. La succession du patriarche n'est plus un horizon lointain. Elle est, selon beaucoup, la grande affaire politique du Cameroun contemporain.

Et elle se jouera peut-être ironie de l'histoire entre un fils trop discret et une belle-mère qui ne l'a jamais accepté.

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