Camair-Co : La Compagnie Fantôme qui Paralyse le Cameroun
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Camair-Co : La Compagnie Fantôme qui Paralyse le Cameroun :: CAMEROON

35 milliards de CFA de dettes. Zéro bénéfice en 20 ans. Et pourtant, le pape l'a choisie.

La visite papale à Bamenda a révélé une vérité que beaucoup préfèrent ignorer : Camair-Co existe, vole, mais ne convainc personne. Pas même les Camerounais qu'elle est censée servir.

Une compagnie nationale au bord du précipice

Camair-Co a été créée en 2006. Les premiers vols n'ont décollé qu'en 2011. Depuis, la compagnie n'a jamais enregistré le moindre bénéfice. Son bilan financier est brutal : 35 milliards de francs CFA de dettes accumulées, auxquels s'ajoutent des arriérés de redevances de 100,4 millions de CFA dus à l'ASECNA, l'Agence pour la Sécurité de la Navigation Aérienne en Afrique et à Madagascar.

La conséquence est directe. L'ASECNA a menacé de suspendre ses services de navigation aérienne. Une sanction qui aurait cloué définitivement la flotte au sol.

Car cette flotte est déjà squelettique : six avions seulement, dont la majorité est immobilisée dans des hangars de maintenance en Éthiopie et en Europe. L'État camerounais, actionnaire unique, ne parvient pas à régler les factures de réparation. Pour un pays de 30 millions d'habitants, ce chiffre illustre un sous-investissement chronique dans l'aviation civile nationale.

La confiance perdue des Camerounais

Le paradoxe de Camair-Co tient en une phrase : la compagnie affiche un bilan sécuritaire irréprochable. Zéro crash en vingt ans d'exploitation. Pourtant, les Camerounais boudent leurs propres avions.

Ils préfèrent des heures de bus sur des routes défoncées, ou des trains vétustes opérés par Camrail, plutôt que de confier leur vie à une compagnie nationale perçue comme fragile. Cette défiance envers l'aviation camerounaise n'est pas irrationnelle : elle reflète une méfiance institutionnelle plus large, nourrie par des décennies de mauvaise gestion publique.

La visite du pape François à Bamenda a pourtant prouvé le contraire. Le souverain pontife a choisi de voler avec Camair-Co plutôt que d'utiliser un appareil privé en provenance d'Italie. Un signal fort. Un geste de confiance que ses propres fidèles camerounais n'osent pas faire.

Pourquoi le modèle actuel est condamné

Camair-Co s'évertue à desservir des destinations internationales Bénin, Tchad, République Centrafricaine, Congo Brazzaville, Gabon sur des routes structurellement non rentables. Ces lignes mobilisent des ressources rares pour des résultats déficitaires.

La racine du problème est politique autant qu'économique. L'État de Paul Biya, actionnaire unique, gère la compagnie comme un instrument de prestige plutôt que comme une entreprise. Les emprunts s'accumulent. La stratégie fait défaut. Les avions sont loués faute de capacité d'achat. Chaque décision reflète l'incapacité structurelle d'un État à piloter un opérateur commercial dans un secteur aussi exigeant que l'aviation.

Le marché domestique camerounais, lui, reste largement sous-exploité. Un billet Yaoundé-Douala ou Douala-Garoua coûte en moyenne 60 000 CFA. Ce tarif exclut mécaniquement la classe moyenne. Résultat : les Camerounais voyagent par terre, lentement, dangereusement.

Les enjeux d'une réforme urgente

À court terme dans les six à douze prochains mois Camair-Co fait face à un choix existentiel. Soit elle obtient une recapitalisation sérieuse de l'État, soit elle risque l'asphyxie financière totale. La menace de suspension par l'ASECNA n'est pas symbolique.

La solution identifiée par plusieurs analystes est claire : abandonner les lignes internationales non rentables. Réorienter l'intégralité des ressources vers le marché intérieur camerounais. Acquérir des appareils plus petits, adaptés aux liaisons régionales. Multiplier les fréquences et les destinations domestiques.

L'effet serait mécanique : davantage de concurrence sur les routes intérieures ferait baisser les prix. À 30 000 CFA par trajet, une partie significative des voyageurs qui subissent aujourd'hui le bus ou le train ferait le choix de l'avion. Le chiffre d'affaires progresserait. Le cercle vertueux deviendrait possible.

À long terme horizon trois à cinq ans la question est celle de la souveraineté aérienne. Un pays continental de 30 millions d'habitants sans aviation domestique solide reste prisonnier de ses infrastructures routières et ferroviaires défaillantes. Le développement économique des régions anglophones, du Nord ou de l'Est dépend aussi de leur accessibilité aérienne.

Et si le pape avait montré la voie ?

Le pontife a volé avec Camair-Co. Il a atterri. Il est reparti. Rien ne s'est produit de dramatique sinon que la piste de Bamenda était trop courte pour son avion habituel, preuve supplémentaire que les infrastructures aéroportuaires camerounaises exigent aussi un investissement massif.

La vraie question que pose cette visite n'est pas symbolique. Elle est stratégique : le Cameroun est-il capable de transformer un sursaut de visibilité internationale en réforme durable de son aviation civile ? Ou ce moment de grâce sera-t-il, comme tant d'autres, simplement oublié ?

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