À l’occasion de la Journée des Nations Unies, Bruno Mpondo-Epo, ancien haut fonctionnaire de l’ONU et fin connaisseur des dynamiques de paix en Afrique, signe un ouvrage d’une rare profondeur « Mémoires de guerres, Souvenirs de paix. » À travers ce livre, fruit de plus de trente années d’expérience au sein des missions de maintien de la paix, l’auteur offre à la fois un témoignage personnel et une réflexion universelle sur la fragilité et la grandeur de la paix. Diplomate, analyste et humaniste, Bruno Mpondo-Epo incarne cette génération d’hommes pour qui la paix n’est pas une simple ambition politique, mais une vocation de vie. Dans cet entretien exclusif, il revient sur son parcours, ses engagements, et la vision d’un monde où le dialogue et la coopération demeurent les plus sûres armes contre la guerre. Afriksurseine l’a rencontré pour ses lecteurs : découvrez plutôt cet entretien riche et inspirant.
Monsieur Mpondo-Epo, pouvez-vous nous parler de vos origines et des influences qui ont façonné votre vocation pour le service public et la paix ?
Le Cameroun est le pays qui m’a vu naître et dont je suis citoyen. Son histoire, ponctuée d’épisodes de paix et de guerre a bercé mon tendre enfance avec sa guerre d’indépendance, ses maquis, son dialogue pour la réunification des deux parties Anglophone et Francophone. C’est surtout au contact des actes de guerre dans le continent africain et de ses conséquences que s est développé ma passion pour la paix. Découvrir qu’un conseil, une assistance, une main tendue ou tout simplement l’empathie pouvait changer le cours d’une histoire a renforce cette détermination à mettre mon savoir et mon savoir faire au service d’une Institution dont la mission est la paix et la sécurité internationale. C’est aussi l’histoire et l’action de ces hommes et femmes qui ont servi la cause de la paix qui a façonné ma relation à la paix.
Quel a été votre parcours académique et intellectuel, et comment celui-ci a-t-il orienté votre engagement vers la diplomatie et la résolution des conflits ?
Un concours de circonstance m’a place au carrefour de la communication, la science politique, le droit public, La Défense et la psychologie. Plus déterminant a été l’apprentissage du métier de la résolution des conflits, la médiation ou la transformation des crises auprès de grands hommes de paix qui ont su rebâtir la communauté de vie entre citoyens d’un même pays ou voisins du même continent. Ce parcours m a conduit dans des théâtres de crises, de conflits et guerre à travers le monde, dont le premier vrai choc était le génocide rwandais. Le rôle que les médias y ont joué à déterminé l UNESCO une agence onusienne a y déployer des experts pour accompagner le développement des médias indépendants. La mission fut confiée par Federico Mayor à deux africains, Cheikh Tidiane Sy du Sénégal et moi-même. Pour cette mission sensible, Il fallait non seulement avoir la capacité d’appréhender le contexte, mais aussi d apporter des solutions institutionnelles et pratiques pour corriger les erreurs des médias. Au fil des guerres et des crises les situations devenaient plus complexes et demandaient plus de tact, de diplomatie, et surtout la Maîtrise des instruments qui permettaient de passer d un état de conflit y compris armé à une situation de paix. Une crise un conflit ou une guerre ne pouvant être réglée qu’avec l’accompagnement de La communauté régionale et internationale l’engagement bilatérale et multilatérale devenait le centre des enjeux de paix, mêlant réconciliation, médiation, résolution des conflits transformation des sociétés, etc. Dans le cadre de la résolution des conflits, travailler pour les Nations Unies revenait à être la figure d’une Institution multilatérale qui agit en collaboration avec les peuples, les gouvernements et les organisations régionales. Une coopération qui met en avant la primauté de la politique et de la diplomatie.
Comment s’est déroulée votre intégration au sein des Nations Unies ? Quelles ont été vos premières missions et les défis majeurs rencontrés dans vos débuts ?
D’une guerre ou d’une crise a l’autre, les situations devenaient plus complexes, et exigeaient une approche systémique à l’analyse et au règlement des conflits. Dans ce contexte les Nations Unies, que ce soit dans le cadre de leurs Mission Politiques Spéciales ou des Opérations de Paix ont cultivé une méthode de travaille qui intègre plusieurs compétences. Et chacun des experts y trouve un rôle à jouer. Juriste, économiste, historiens, internationalistes, spécialiste des droits humains, experts en questions de défense et de sécurité ou en genre. On trouvait au sein des Nations Unies ces ressources qui rendaient l intégration dans le système plus aisée et l approche des solutions plus pragmatique. La Région des Grands Lacs, notamment Le Rwanda le Burundi, le Congo, la RDC, ont été les premiers terrains de mon expérimentation. Puis se sont ajouté l’Érythrée l’Éthiopie, le Soudan la Somalie, le Mali, le Tchad et la Centrafrique. La rencontre avec l Afrique du Sud le Mozambique ou le Zimbabwe a accentué mon penchant et renforce mon engagement pour la paix. Sauver une vie, donner un espoir, faire rêver ou simplement réapprendre à vivre sont devenue la source essentielle de mon existence. Les défis ont toujours existé et sont de sources à la fois internes et externes. Intérêts nationaux, conflits d intérêts, tout peut y passer. Mais le propre du diplomate est de prendre tout cela en considération et toujours trouver la porte de sortie de crise.
Vous avez travaillé dans plusieurs zones de crise en Afrique, du Sahel aux Grands Lacs. Quelle expérience de terrain vous a le plus marqué humainement et professionnellement ?
Les causes des conflits sont différentes et plurielles. Aucune crise ne ressemble à une autre. Au moment où j ai pensé qu’avec la situation en Somalie j avais tout vu le Mali, la Centrafrique et le Sahel m ont sortie de mes certitudes, me faisant comprendre qu’aux causes parfois endogènes se greffent de temps à autre des dynamiques plus complexes encore. Mais toutes ces évolutions bien qu’aux conséquences désastreuses finissent par être comprises et les solutions à porte de mains, pourvu que la volonté politique soit exprimée et que la communauté internationale puisse jouer véritablement son rôle dans le sens de la Charte des Nations Unies. Ce qui n a pas toujours été le cas, et qui an exposé le Secrétariat des Nations Unies avec en première ligne les Opérations de Paix.
Dans un contexte mondial de plus en plus polarisé, quelle est selon vous la pertinence actuelle du multilatéralisme que vous défendez dans vos écrits et interventions
Il est des crises qui touchent tous les pays de la même manière, avec la même intensité et les mêmes conséquences. Tel est le cas du changement climatique. La cause n’est pas simplement endogène et un seul pays ne peut pas résoudre les problèmes liés au réchauffement climatique. Il faut une action multilatérale pour sauver notre planète. De même, lorsque la guerre éloigne les États et les populations, et rend toute perspective de dialogue pratiquement impossible, il reste encore cette plate-forme multilatérale que symbolise l’organisation des Nations Unies pour offrir un espace où peuvent se rencontrent directement ou indirectement toutes les Partie en conflit avec la Possibilité de dire chacune sa part de vérité. Malgré toutes les critiques dont elle fait l’objet l ONU demeure la clé de la paix et la sécurité internationale en tant que gardienne des principes universelles que promeut la Charte des Nations Unies, a condition que des aménagements soient apportée à son fonctionnement. Le monde a changé et de nouveaux pôles de pouvoir et d’influence se font jour cherchant à influencer, infléchir ou simplement avoir un impact sur la marche du monde. La Polarisation observée est la résultante de la propension de plus en plus accentuée des Etats à se focaliser sur leurs intérêts au détriment de la paix et la sécurité internationale.
Malgré ces développement il reste que la responsabilité de la paix et la sécurité internationale demeurent du ressort des Nations Unies d’où les efforts en cours pour rendre le fonctionnement de cette organisation plus adapte au Monde contemporain
Votre ouvrage « Mémoires de guerres, Souvenirs de paix » est à la fois un témoignage et une réflexion sur les mécanismes de la paix. Quelle est l’idée principale que vous souhaitez transmettre à vos lecteurs ?
Les accords de paix ou les arrangements favorisant la paix sont des preuves palpables, que la finalité de toute intervention locale régionale ou internationale est la paix. Ce qui, à contrario, suppose que si on peut faire la paix, on peut tout aussi bien éviter la guerre. Pour cela, les instruments de la diplomatie préventive doivent être plus que jamais mis à contribution pour éviter la guerre, car il est plus facile de la faire -la guerre- que d’y mettre fin. Contrairement à la perception populaire la paix a un prix. C est le sacrifice des hommes et femmes qui ont mis leur vie en danger pour sauver d autres vies. C’est la souffrance à jamais inscrite dans la mémoire de toutes ces victimes de la guerre. Le prix à payer pour la paix c est la conscience de l’humanité qui conduit à élever les défenses de la paix plus que creuser les fondations de la guerre.
Chaque chapitre est accompagné d’une peinture originale. Pourquoi avoir choisi d’allier l’art visuel à la mémoire de vos expériences diplomatiques ?
Il est dit qu’une image vaut mille mots, et cela est vrai dans le cadre de la conception de cet ouvrage. Garder une trentaine d’années de souvenirs, de faits et de vie au service de la paix tout en étant sur le terrain aurait été une tâche difficile. Alors sans règles ni format mon instinct a orienté mon action vers la peinture. D’abord naïve puis progressivement plus significative pour garder ces mémoires et ces souvenirs qui m ont donné tant de joie et parfois quelques soucis. Avec ces peintures, ce sont des visages que je retrouve, c’est la résilience au quotidien, les gestes qui sauvent des vies ou encore des explications aux situations. Mais également une thérapie pour un acteur qui a été témoin de scènes bouleversante et qui devait les transformer en sujets de conversation avec moi- même.
Vous écrivez qu’« il est toujours plus difficile de construire la paix que de s’engager dans la guerre ». Quels enseignements concrets tirez-vous de ces décennies passées au service de la paix ?
On ne fait la paix qu’avec les êtres humains et pas avec des États, des communautés ou partis politiques. Ceci signifie que la dimension humaine est primordiale dans la résolution des conflits. Un traumatisme d’enfance, une insuffisance, un complexe de supériorité ou même d’insuffisance peut être à l’origine de la guerre. Garder à l’esprit le facteur humain devient un levier important pour faire la paix ou avoir l’écoute de ceux qui font la guerre. Sur le terrain , un paquet de dattes a arrêté un conflit armé, ne pas reconnaître les efforts d’un pays pour la paix a conduit les dirigeants d’un pays à rejeter tous les efforts internationaux de paix. L’enseignement qui me reste à l’esprit c’est l’observation faite au fil des années que l’empathie, le partenariat et le conseil permettent d établir des relations de confiance avec les parties en crise et donner une chance à la paix. Qu’aucun motif ne justifie la guerre, mais que tout problème trouve la juste solution à condition de savoir s y prendre en mettant l’humain au centre de l activité diplomatique et multilatérale.

Vous insistez sur la nécessité de réformer l’Organisation des Nations Unies. Quelles sont, selon vous, les priorités pour rendre cette institution plus efficace et plus proche des réalités actuelles ?
L’ONU a été créé à une époque où les équilibres des forces dictaient les lois y compris des relations internationales. Les générations ont évoluées, de nouvelles dynamiques se sont faites jour, de nouveaux pouvoirs ont émerges, certains détenant l’arme atomique qui constitue l instrument de défense essentiel de nos jours. Par ailleurs, les peuples sont devenus plus conscients de leur droits et devoirs et exigent que le mandat qu’ils ont donné à l’ONU à travers la Charte des Nations Unies soit respectée dans son esprit et sa lettre. Il est également nécessaire que le processus de prise de décision épouse tous les contours du MULTILATERALISME
Enfin, quel message souhaitez-vous adresser à la jeunesse africaine et mondiale, à ces futurs leaders qui devront, à leur tour, bâtir la paix et défendre le dialogue entre les peuples ?
La jeunesse africaine et mondiale doit s’engager plus pour la cause de la paix. Ceci implique une participation plus active au processus de décision dans leur pays respectifs, le développement des mécanismes qui favorisent l’initiative privée ou encore à la mise en œuvre des activités de cohésion nationale et de dialogue inter-religieux, entre les générations, et les pays. Le développement d une culture de la paix est à ce prix.
