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© Camer.be : Toto Jacques
- 13 Jul 2026 15:01:08
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CAMEROUN :: 700 millions de l'État, revendue 15 millions : le gâchis Telesud :: CAMEROON
De plusieurs milliards de francs CFA à 15 millions : comment une télévision « achetée chez les Blancs » avec l'argent du contribuable camerounais s'est retrouvée bradée comme une vulgaire coque à la casse.
Le 12 juillet 2026, sur le plateau de Libre Expression diffusé sur Info Tv, Valère Bessala, guide du parti Jouvence, a relancé une affaire qui couve depuis trois ans. Une télévision. Achetée plusieurs milliards de francs CFA, grâce à un soutien public de près de 700 millions. Revendue à 15 millions. À un Français. Et le ministre des Finances, Louis-Paul Motazé, n'a toujours pas répondu devant l'Assemblée nationale. Voici l'histoire d'un bradage qui interroge la gestion des deniers publics au Cameroun.
Une télévision « achetée chez les Blancs »
« Commençons par interroger le ministre des Finances lui-même », a lancé Valère Bessala sur Info Tv. Il a rappelé qu'il y a trois ans, le député Jean-Michel Nintcheu avait interpellé Louis-Paul Motazé à l'Assemblée nationale sur le sort d'une télévision dont l'État avait facilité l'acquisition.
La réponse du ministre, à l'époque, avait été pour le moins sentencieuse. « Réjouissez-vous que l'État du Cameroun ait aidé un Camerounais à être le premier Camerounais à acquérir une télévision privée chez les Blancs », aurait déclaré Motazé, selon le récit de Bessala, qui évoque un ton « sentencieux et moqueur » vis-à-vis du député Nintcheu.
Ce Camerounais, c'est Jean Pierre Amougou Belinga, homme d'affaires, patron du Groupe L'Anecdote et propriétaire de Vision 4. En février 2020, il rachète Telesud, une chaîne panafricaine basée à Paris. Une opération qui ne se fait pas sans l'appui de l'État.
700 millions de francs CFA de soutien public
Selon les informations recueillies par Africa Intelligence , l'opération a coûté au contribuable camerounais près d'un million d'euros, soit environ 700 millions de francs CFA, via le ministère des Finances. Interrogé en novembre 2021 au Sénat sur la « ligne 94 » une ligne budgétaire dédiée aux interventions de l'État , Louis-Paul Motazé avait défendu son soutien à l'homme d'affaires. « Celui que vous citez, est-ce que vous savez qu'il a pris la décision de racheter une télévision européenne ? (...) vous devriez applaudir lorsque vous apprenez que même les Camerounais ont acheté chez les Blancs », avait-il argumenté.
Un soutien public de 700 millions pour permettre à un opérateur privé de s'offrir un média européen. Un investissement stratégique, selon le ministre. Mais trois ans plus tard, la réalité est tout autre.
15 millions : le bradage
« Cette télévision a été bradée à 15 ou 20 millions de francs, comme une vulgaire coque à la casse », a dénoncé Valère Bessala. En janvier 2024, l'homme d'affaires français André Agid, ex-employé de Jean Pierre Amougou Belinga, a acquis les actifs de Telesud pour environ 15 millions de FCFA.
Le montant est symbolique. Dans le cadre d'une liquidation judiciaire, la reprise des actifs et des passifs de la chaîne s'est faite à ce prix. Mais pour les observateurs, le symbole est lourd. Une télévision acquise avec l'argent du contribuable, revendue au prix d'une voiture d'occasion. « Quelle perte pour le pauvre contribuable camerounais ! »
Le député Nintcheu, seul à avoir posé la question
Valère Bessala a tenu à saluer le travail du député Jean-Michel Nintcheu, qui, seul, avait osé interpeller le ministre des Finances sur ce dossier il y a trois ans. « Ce même ministre, personne ne lui a posé la question encore aujourd'hui à l'Assemblée nationale », a déploré Bessala.
Jean-Michel Nintcheu est un homme politique camerounais, député du Littoral, ancien cadre du Social Democratic Front (SDF) et leader du parti FCC. Figure de l'opposition, il n'a cessé de dénoncer ce qu'il considère comme des dérives de la gouvernance.
« Il faut encore qu'on attende Nintcheu pour venir lui poser la question de savoir : monsieur le ministre, la télévision là est où ? On ne la voit même plus. Est-ce qu'elle sert encore les intérêts du Cameroun ? Où en est-on aujourd'hui ? », a interrogé Bessala.
Le propriétaire en prison, la chaîne disparaît
L'affaire prend une tournure judiciaire. Jean Pierre Amougou Belinga est aujourd'hui incarcéré à la prison centrale de Kondengui dans le cadre de l'affaire Martinez Zogo. Ses comptes bancaires sont gelés, le contraignant à délester ses actifs pour subvenir à ses besoins et constituer sa défense.
C'est dans ce contexte qu'André Agid a pu rafler Telesud à vil prix. Une aubaine pour l'homme d'affaires français, qui met la main sur un média d'envergure internationale pour une bouchée de pain. « Une transaction rondement menée qui permet au Français de mettre la main sur un média camerounais d'envergure internationale à moindre frais ».
Un scandale qui interpelle la gouvernance
Au-delà de l'anecdote, c'est tout un système qui est pointé du doigt. Comment une télévision achetée plusieurs milliards, avec un soutien public massif, a-t-elle pu être revendue à un prix dérisoire sans qu'aucun contrôle parlementaire ne soit effectué ?
Valère Bessala, connu pour ses positions critiques envers le régime, a déjà dénoncé à plusieurs reprises l'absence de véritable redevabilité des dirigeants camerounais. Cette sortie s'inscrit dans un contexte de débats récurrents sur la transparence des transactions impliquant des entreprises publiques ou parapubliques.
Le ministre des Finances, Louis-Paul Motazé, nommé à ce poste en mars 2018, est régulièrement interpellé sur la gestion des deniers publics. Mais sur ce dossier précis, il reste silencieux. Aucune question parlementaire n'a été posée depuis l'interpellation de Nintcheu, il y a trois ans.
Et maintenant ?
L'interpellation de Valère Bessala sur Info Tv relance le débat. Le député Nintcheu saisira-t-il à nouveau l'Assemblée nationale ? Le ministre Motazé répondra-t-il enfin aux questions sur la traçabilité de cette transaction ?
Une chose est sûre : l'affaire Telesud est devenue le symbole d'une gouvernance opaque, où l'argent public sert à financer des opérations privées qui finissent dans les mains d'étrangers, sans que le contribuable camerounais n'ait jamais de comptes à se faire rendre.
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