Fossang, Baïgom : le même cauchemar, les mêmes victimes
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Sept cercueils en deux jours sur le même tronçon – le scandale des routes qui tuent en toute impunité

C’est un chiffre qui glace le sang. Sept morts en quarante-huit heures. Sept cercueils, sept familles anéanties, et toujours la même question, lancinante, qui revient comme un boomerang de douleur : jusqu’à quand allons-nous enterrer nos enfants sur des routes que l’État a laissées pourrir ?

Avant-hier, cinq passagers d’un bus de 70 places ont péri sur l’axe Foumban-Bafoussam, au village Baïgom. Hier soir, deux autres ont succombé à Fossang-Foumbot, dans un bus de l’agence Al-Barka. Deux accidents. Une même cause : une route qui n’en est plus une. Un ruban de bitume défoncé, des nids-de-poule profonds comme des tombes, des glissières de sécurité absentes, et l’obscurité totale dès la tombée de la nuit.

Derrière les chauffeurs fatigués et les bus surchargés, c’est une responsabilité bien plus haute qui se profile. Celle d’un État qui vote des milliards pour l’entretien routier… mais qui laisse les chantiers s’éterniser et le goudron s’effriter sous les premières pluies. Sept morts en deux jours doivent-ils être le point de non-retour ? Ou allons-nous encore compter les cercueils en attendant que la route, complice, fasse taire les derniers cris ?

LE CHARNIER DE LA NATIONALE : QUAND L’AXE DEVIENT UNE TRAPPE

Entre Bafoussam et Foumban, la route nationale ne ressemble plus à une voie de circulation. C’est un champ de mines.

Les nids-de-poule y atteignent parfois cinquante centimètres de profondeur. Pour les éviter, les conducteurs effectuent des écarts brusques. Ils se retrouvent face à face. La collision est inévitable. La chaussée s’est affaissée par endroits, perdant près d’un mètre de largeur. Deux gros bus ne peuvent plus se croiser sans se frôler. Le moindre écart devient un choc frontal.

Mais ce qui rend cette route particulièrement meurtrière, c’est l’absence totale d’infrastructures de sécurité :

- Pas de glissières de sécurité sur des dizaines de kilomètres. Un écart de vingt centimètres, et c’est le vide.
- Pas un seul lampadaire entre Bafoussam et Foumban. La nuit, les phares sont la seule lumière. Quand la chaussée est mouillée, l’aveuglement est total.
- Pas de panneaux de signalisation pour prévenir les dangers. Pas de ralentisseurs. Rien.

Résultat : le moindre dérapage devient mortel. Hier soir à Fossang, le bus Al-Barka a glissé sur une chaussée détrempée. Sans garde-fou, il a basculé. Deux vies se sont éteintes.

LA TRILOGIE MEURTRIÈRE : FATIGUE, SURCHARGE, VITESSE

Bien sûr, les chauffeurs portent leur part de responsabilité. Ils roulent 12, 18 heures d’affilée, parfois sous influence de substances pour tenir le coup. La pression des agences de transport est constante : « Vas-y, on est en retard, il faut faire plus de voyages. »

- La vitesse pour gagner du temps et augmenter les rotations.
- La surcharge : des bus bondés, passagers debout dans les couloirs, bagages entassés sur le toit.
- L’état des véhicules : pneus lisses, freins défaillants, bus rafistolés pour « tenir encore un voyage ».

Les agences cherchent le profit. Les conducteurs subissent la pression. Les contrôleurs ferment les yeux pour quelques billets. Les passagers acceptent de voyager debout pour ne pas rater le bus. Tout le monde est coupable, mais personne n’est vraiment responsable.

Car sur une route aux normes, l’erreur du chauffeur se corrige. Sur cette route, elle se paie cash. En vies humaines.

OÙ PASSE L’ARGENT DE L’ENTRETIEN ?

Depuis des années, l’État camerounais vote des milliards de FCFA pour l’entretien du réseau routier. Mais entre Foumbot et Bafoussam, cet argent semble s’être volatilisé.

Les chantiers s’éternisent. Le goudron est posé à la hâte, sans respect des normes, et il disparaît avec les premières pluies. Les entreprises attributaires des marchés ne sont jamais inquiétées. Les contrôles sont rares. Les sanctions, inexistantes.

Aucun panneau n’annonce le danger. Aucun ralentisseur n’oblige à lever le pied avant Fossang. Personne ne répond de ces malfaçons.

Les cinq morts de Baïgom et les deux morts de Fossang ne sont pas morts dans un accident. Ils sont morts sur une route abandonnée par la République.

LES CORRIDORS DE LA MORT : UNE CARTE SANGUINOLENTE

La Nationale 1, la 2, la 3, la 4, la 5… Chaque axe national a son charnier. Chaque semaine, chaque week-end, chaque fête, ces routes se transforment en corridors de la mort.

On pleure, on partage des hashtags comme PrayForCameroun ou RoutesMortelles, puis la vie reprend son cours. La route reprend ses droits. Les mêmes causes produisent les mêmes effets.

- En 2022, près de 1 500 morts sur les routes camerounaises, selon les statistiques officielles (sous-estimées, selon les observateurs).
- Les accidents de la circulation sont la deuxième cause de mortalité après le paludisme dans le pays.
- Le coût économique est estimé à plusieurs centaines de milliards de FCFA par an, sans compter le coût humain, incalculable.

LE POINT DE NON-RETOUR ? LES PROPOSITIONS DES FAMILLES

Les familles des victimes, soutenues par des associations de défense des droits des usagers, formulent des exigences claires :

1. Réfection totale et immédiate du tronçon Bafoussam-Foumban, avec des normes de qualité strictes.
2. Pose de glissières de sécurité dans les soixante jours sur les zones les plus dangereuses.
3. Installation de lampadaires solaires sur tous les points noirs avant la fin de l’année.
4. Audit public des marchés d’entretien routier, avec sanctions pénales contre les responsables des travaux non conformes.
5. Contrôles techniques rigoureux des véhicules de transport interurbain, avec retrait immédiat des permis pour les agences récidivistes.
6. Limitation stricte des heures de conduite et mise en place de relais pour les chauffeurs.

Mais au-delà des propositions, c’est une prise de conscience collective qui est réclamée. De l’émotion à l’action, le chemin est encore long. Mais sans action, le compteur macabre continuera de tourner.

L’HEURE DES COMPTES : QUI PAIERA POUR CES MORTS ?

Derrière chaque nombre, il y a un visage. Un père, une mère, un enfant. Sept familles détruites en deux jours. Combien de familles faudra-t-il encore pour que les responsables – qu’ils soient dans les ministères, les entreprises de transport ou les bureaux de contrôle – soient tenus pour comptables ?

La route n’est pas complice. Elle est victime de l’abandon. Et ceux qui meurent sur elle sont les otages d’une chaîne d’irresponsabilités qui va du chauffeur pressé au fonctionnaire qui signe des marchés sans contrôle, en passant par le ministre qui promet mais ne vérifie pas.

LE DÉBAT NÉCESSAIRE : QUEL MODÈLE DE TRANSPORT POUR LE CAMEROUN ?

Cet accident n’est pas un cas isolé. Il révèle une crise profonde du système de transport au Cameroun :

- L’absence de régulation effective des agences interurbaines.
- La faiblesse des contrôles techniques et des sanctions.
- Le sous-investissement chronique dans les infrastructures.
- La culture de l’impunité qui protège les véritables responsables.

Des solutions existent. Elles impliquent de la volonté politique, des moyens financiers, et surtout une responsabilisation de tous les acteurs. Les Camerounais ne demandent pas l’impossible. Ils demandent que leurs vies vaillent plus que le profit d’une agence de transport ou le bonus d’un fonctionnaire.

Sept morts en deux jours sur le même axe routier. Ce n’est pas un fait divers. C’est un crime routier commis en toute impunité, avec la complicité passive de l’État. Tant que les routes seront des champs de mines, que les bus seront des cercueils roulants et que les responsables resteront dans leurs bureaux, le compteur continuera de tourner.

L’émotion est légitime. Mais elle ne suffit pas. Il faut des actes. Il faut des sanctions. Il faut que chaque Camerounais puisse monter dans un bus en sachant qu’il arrivera à destination, vivant.

La République a une dette envers ces sept morts. Et cette dette, elle ne pourra l’effacer que par des réformes urgentes et une application inflexible de la loi.

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