Mauvaise langue de Mü: Autant en emporte le slam
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« Je m'en vais ou je m'en vas... L'un et l'autre se dit où se disent » : Vaugelas sur son lit de mort. L'illustre grammairien délirait-il ? Ou réalisait-il alors, jusqu'à l'autodérision, comme souvent en ce moment fatidique, la vanité de l'existence humaine mais aussi de ce pour quoi l'on a vécu. En l'occurrence, dans son cas personnel, l'élaboration et l'exhortation au strict respect des règles grammaticales de la langue française ?

Aujourd'hui, avec l'avènement de certaines formes de poésies dites modernes, ou du moins contemporaines (qu'il nous soit permis de citer ici le rap ou encore le slam), l'on n'a de cesse de s'émerveiller devant l'univers des possibles qui s'ouvre à l'artiste, pour peu que l'on veuille bien condescendre à tomber un tantinet les limites rigoureuses de la grammaire et de l'orthographe. Voilà l'impression qui se dégage à la lecture de Mauvaise langue (autant en emporte le slam), de Muriel Gébelin, Mü pour les intimes — je m'en revendique depuis que j'ai lu son livre, et je compte bien en profiter.

Donc, règle numéro 1, si vous envisagez de vous mettre à l'écriture ou à la lecture d'un texte de slam : le jeu est la règle — le jeu de mots en l'occurrence. Règle numéro 2 : oubliez la lecture muette ; pour l'apprécier à sa juste valeur, un texte de slam, ça se déclame — et ça rame ! Comprenez ça rime ; il va falloir vous y faire, à ce genre de petites coquilles, et croyez bien que Mü ne fait pas de notes de bas de pages dans son livre. Quoi ?... Ce que j'entends par coquilles ? Vous me prenez de court là, c'était pas dans le plan. Bon, si vous insistez, permettez que j'emprunte une dizaine à Boris Vian : supposez qu'en tapant coquille sur le clavier de votre smartphone vous oubliez la lettre Q, vous aurez sur votre écran le mot couille, et cela constitue justement une coquille.

Cela dit, revenons à notre adorable petite slameuse (vous allez l'aimer, c'est sûr). Qu'y a-t-il au memü, dans Autant en emporte le slam ?

En entrée, vous aurez droit à des matchématiques. Non, pas besoin de souligner en rouge, comme dans Word, c'est bien ainsi que ça s'écrit — je croyais vous avoir prévenu. On voit bien que vous n'êtes pas familier du sport et de la mode. Les matchématiques, c'est de ces tournures de langue très tendance que les reporters de matches et autres sportifs utilisent ces temps derniers, souvent très allusives aux maths. Remarque : nous avons un peu plus haut emprunté une dizaine à Boris Vian, par exemple ; mais en voici une meilleure illustration tirée du livre de Mü, pendant qu'on y est: 

« On a perforé leur défense de pair impair

Ils ont perdu leurs repères, on a égalisé à la mi-temps

Puis on a doublé le score juste à tend vers l'infini

Grâce à nos deux joueurs néo-zélandais, Algo et Loga

Ceux-là, ils sont tant gentils

Mais sur le terrain, quand ils s'arithmétique et toc !

Et paf ! Ils marquent à tous les coups, puissance 10. »

Vous allez l'aimer c'est sûr, notre adorable petite slameuse. Un certain homme du Néandert-idéal en tout cas n'a pas résisté à son charme :

« Je cherche un Darwinner, un battant

C'est l'action naturelle

Chasse pêche cueillette tradition

Le contraire de l'individu alité

Si en primate, il est au poil, ça ne me générique pas

Au contraire, ça veut dire que j'ai du pot de bête

Alors je le cherche, cet homme ! »

Et Mü le trouve, son Darwinner :

« Finalement

Pour mammifère un peu connaissance,

Je lui demande son prénom,

Il s'appelle Pierre

Et là, vivipare en flèche

Les casse-têtes, c'est pas son truc

Les hachettes non plus

Ça y est, j'ai trouvé mon homme, l'homo Erectus.

On s'arrache nos habits lisses

En se faisant bisou-bison

Il me désapiens à toute vitesse en chuchotant

Je totem, je totem, mammouth !

(Oui, je m'appelle Mü, mais lui prononce Mouth, c'est exotique !)

Et puis, il me dit encore :

Si tu mulus j'te menhir au septième ciel !

La Tautavel, quoi ! »

Bon, assez rigolé, ménagez vos côtelettes pour le plat de résistance. A moins que Mü n'ait autre chose à nous servir... Ah oui ! Actualité obligé, Mü propose en résistance la Religion et les malheureuses dérives que l'on connaît. Le slam ça sert à ça aussi, s'indigner quand ça ne va plus :

« Dans le désordre des croix

Ou dans l'ordre des croissants

Ils croient ils prient ils professent

Se font du mauvais sang

Et font couler celui des autres. »

C'est là que Dieu entend le cri de Mü et lui accorde une entrevue :

« Alors, direct, je suis allée rencontrer Dieu.

On s'est installés dans une petite brasserie

Pour papauté tranquille, j'étais sur un petit nuage

Tu imagines ! Une interview de Dieu !

Il n'avait pas une éternité devant lui

Alors j'ai tout de suite embrayé

Ô Très-Haut, l'heure est grave : le rire c'est sérieux !

De sa légendaire voix du Seigneur, il me répond :

Tu veux faire de l'Esprit ? 

Mais vous, les humains, vous êtes ingérables

Je n'ai rien à voir avec vos affaires

Je serais même quasiment d'accord avec toi

Ce n'est pas celui qu'a ri qu'a tort,

Ça t'en bouche un coin hein ?

Hum !

Caricator ?

J'ai du mal à suivre, alors il m'explique patiemment :

Le monde est global, c'est tout ou rien,

Ni tu tries, ni t'évinces...

Mais si Messie, qu'je lui réponds,

Arrête ton char y'a urgence !

T'écoutes pas les infos ?

Alors je lui djiad c' qui se passe

Je lui djiad ce qui m'inquiète

Le mal gagne, la malle game, et tout ça

Et ça le fout dans une colère de Dieu

Tu prononces de travers, qu'il fait

Comment veux-tu construire un monde nouveau ?

Tu n'as même pas la bonne parole et la béné-diction

Tous ces mots-là, ce n'est pas orthodoxe [...]

Et je me sauve en Coran. »

C'est trop fort, Mü. T'exagères pas un peu là ?... Allez, fais pas ta Mü, on aime ! Mais vas-y mollo, quand même. Encore un peu et tu nous aurais servi de l'O... plutôt que de l'eau.

Autant en emporte le slam de Muriel Gébelin était en lice à l'édition 2016 du GPAL (Grands Prix des Associations Littéraires). RIP à Rémy Durand, Président de l'Association Gangotena de Toulon, qui avait présélectionné l'ouvrage. El poeta (né a Caracas au Venezuela et fait ses classes à Dakar) nous a quittés le 25 juillet 2019.

© Palabre Intellectuelle  (palabresintellectuelles@gmail.com)

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