PÉROU :: Comprendre le suicide d’un ancien président poursuivi pour corruption le cas d’Alan Garcia du Pérou :: PERU
PÉROU :: Comprendre le suicide d’un ancien président poursuivi pour corruption le cas d’Alan Garcia du Pérou :: PERU
 
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  • Source : Le Messager
  • mardi 23 avril 2019 09:23:00
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PÉROU :: Comprendre le suicide d’un ancien président poursuivi pour corruption le cas d’Alan Garcia du Pérou :: PERU

C’est un événement politique violent plutôt rare dans l’histoire, le suicide d’un ancien chef d’Etat. C’est pourtant ce qui vient de se produire au Pérou, cette République d’Amérique latine. En effet Alan Garcia, âgé de 69 ans, qui a présidé aux destinées de son pays de 1985 à 1990 puis de 2006 à 2011, s’est donné la mort en se tirant une balle dans la tête. Il était 6hs30 lorsque la police s’est présentée à sa résidence à Lima pour l’arrêter dans une affaire de corruption. L’homme est entré dans sa chambre soi-disant pour appeler son avocat, et le reste est connu.

Quelle lecture peut-on faire de cet événement triste qui de toute façon, ne saurait nous laisser indifférent ? Pr, vous semblez regretter infiniment le suicide de cet ancien chef d’Etat, pourquoi ?

Ecoutez, avant le suicide, il y a déjà la mort d’un homme, et une mort est toujours quelque chose de pénible, de regrettable, de gênant même. Ensuite, il s’agit d’un ancien chef d’Etat certes, mais pas n’importe lequel. Alan Garcia a été en son temps, non seulement un des chefs d’Etat les plus charismatiques d’Amérique latine, mais plus important encore, un de ceux qui font alors balancer toute la sous-région dans le vaste mouvement novateur, progressiste et transformateur des relations internationales. C’était une voix audible et influente tant spécifiquement au sein des pays du sud, que tant au sein de l’Assemblée générale de l’ONU. Cette influence diplomatique explique sans doute l’élection surprise au poste de secrétaire Général de l’ancien premier ministre du pays, Javier Perez De Cuellar qui servira de janvier 1982 à Décembre 1991. C’est par ailleurs le seul Latino- américain à ce jour à atteindre ce niveau dans le système, sauf qu’il fut élu parce que les Etats-Unis avaient opposé leur redoutable véto contre le champion africain et diplomate d’exception Ahmed Salim Salim.

Oui mais, pour un homme qui a eu une telle envergure et une telle carrière, comment pouvez-vous expliquer qu’il ait trempé dans la corruption ?

Je ne pense pas qu’il faut poser la question de cette façon. Il y a le contexte et il y a aussi la considération de l’homme, son amour propre et la place qu’il se donnait ou croyait avoir dans l’histoire de son pays et même du monde. Nous sommes en Amérique Latine en général, dans une phase de renaissance de la droite et même de l’extrême droite, après presque deux décennies de règne des leaders de gauche. Cette situation se transforme en une véritable chasse aux sorcières sans précédent qui a déjà conduit à l’éviction de Dilma Roussef et de Lula au Brésil, tous deux anciens chefs d’Etat populistes.

Voulez-vous dire que les accusations de corruption portées contre Alan Garcia sont non fondées ?

Je ne me fais ni enquêteur ni procureur s’agissant d’un dossier et d’événements dont la quintessence absolue échappe à mon intelligence. Nous essayons de comprendre, de juger et d’analyser à partir des généralités et des principes. Si vous voulez, je ne pense pas que se suicider était la bonne solution ni la voie de salut pour clarifier son innocence et grandir son statut. Chaque fois que vous vous éclipsez de cette façon, vous manquez une occasion de vous placer en défenseur de votre propre cause, et vous aggravez le doute. Certes, on peut comprendre que quelqu’un le fasse, mais, qui prouvera ensuite votre innocence mieux que vous et après combien de temps ?

Effectivement, vous posez un problème qui se retrouve dans notre contexte, et je veux bien vous demander, si la lutte contre la corruption et les détournements des deniers publics, n’a pas pris un tour politique ?

C’est un point de vue, un point de vue valable aux côtés d’autres points de vue. Même à supposer que ce soit ainsi, est-ce la raison pour laquelle on devrait se donner la mort ? Voyez-vous, je considère qu’il y a toujours une justice quelque part, et cela peut prendre le temps. Laissez que cette justice intervienne et livre son verdict, pour maintenant et pour plus tard. Ceux qui se sauvent, qui se soustraient aux procès ou qui s’expatrient frauduleusement après les condamnations, ont lourdement tort. Imaginez donc que Ignacio Lula se soit suicidé, ou encore que son successeur, la brave et très charismatique Dilma Roussef lui ait emboîté le pas ? Quelle honte cela aurait été pour le Brésil, alors que sur la longueur du temps, leur bilan plaide une certaine excellence ?

Donc, pour vous il y a chasse aux sorcières là-bas et peut-être ici aussi ?

Non, ne mélangez surtout pas les deux contextes. Le Cameroun n’est pas le Brésil et encore moins le Pérou, la Colombie ou l’Argentine et le Mexique. Je vous informe simplement que les pouvoirs de droite galvanisés par l’arrivée de Donald Trump à la Maison Blanche, font un grand retour aux affaires en Amérique Latine et passent à la vengeance.

D’où vient donc la corruption dans l’affaire ?

Ecoutez, toute la région a connu une explosion des mouvements révolutionnaires qui après trois décennies, ont atteint leurs limites et se sont essoufflés. La Bolivie, le Nicaragua et le Venezuela sont des exemples éloquents. Tous ces pays sont aujourd’hui en ballotage, plongés dans des formes larvées de guerre civile. Mais durant les premières années de leur règne, il y a eu des croissances à deux chiffres et un développement exponentiel des infrastructures. Il y a donc eu une vraie amélioration de l’essentiel des services publics, avec une progression des mécanismes correctifs des injustices et des inégalités sociales. Tout cela s’est traduit par des chantiers gigantesques donnant lieu à des marchés en plusieurs centaines de milliards de dollars. Evidemment, on a vu naître des multinationales qui ont gagné les marchés, en jouant parfois des réseaux et des influences politiques comme partout. Ce sont ces affaires qui secouent aujourd’hui tous les pays et interpellent la probité de toux ceux qui ont géré le pouvoir.

C’est-à-dire qu’il y a au fond, des dossiers solides dans cette affaire ?

Ecoutez, des dossiers solides ne manquent jamais, si tant est que l’esprit de vengeance est la règle de gouvernance et constitue le levier majeur pour la conduite des affaires politiques. Tout dépend de la manière dont les mis en cause sont interpellés, indexés, jetés en pâture au public. Dans le cas qui nous concerne, celui d’Alan Garcia, les entreprises brésiliennes de construction et de pétrochimie ont joué un rôle majeur dans toute la sous-région, en remportant tous les grands chantiers. Elles n’ont pas lésiné sur les commissions et rétrocommissions et c’est ce qui ressort des enquêtes.

Comment conduire donc la lutte contre la corruption sans tomber dans les extrêmes qui poussent au suicide ?

Mais, soyons clairs, les buts et les objectifs dès lors qu’ils sont bien définis, dès lors qu’ils ne portent aucun agenda caché, peuvent faire l’unanimité. Et puis, s’il s’agit de refaire une certaine morale publique, de reconsidérer la conduite des gens, il me semble que c’est tout un système de gouvernance qu’il faudrait revoir. La corruption et les détournements des deniers publics existent partout, et faut simplement prendre le soin de marquer une distinction intelligente et honnête selon les contextes. Quand vous vous faites attribuer le marché de construction de salles de classe, de dispensaires, de morgues, de puits d’eau, et que vous empochez l’argent sans rien faire, dans un pays où tout fait défaut, où des enfants s’assoient encore par terre sous les arbres pour suivre le maître sans salaires, vous commettez un crime qui n’a aucune commune mesure avec un entrepreneur français ou anglais qui manque de construire un pont. Il faut comprendre pourquoi en Chine et au Nigéria à un moment, on fusillait systématiquement des gens comme ça.

Revenons au Cameroun. Quand on voit le scandale de la CAN, ne pensez-vous pas que la sanction pourrait suivre des exemples aussi durs ?

Je ne sais pas, je ne suis pas bien placé pour prescrire des voies et des moyens, des formes et des modèles de jugement de sanction et de punition. Mais si vous me demandez ce qui ressort de la clameur populaire, de l’esprit majoritaire, je vous dirais que c’est grave et même très grave. Mais je veux lire les choses en responsables et me projeter dans l’avenir de façon pragmatique. Nous allons les tuer tous, et puis il restera qui et quoi ? Quelle est la garantie que ceux qui viendront ne feront pas pire ? Il faut savoir mesure gardée en toute chose, particulièrement quand il faut envisager le destin d’un pays, d’une nation, d’un peuple. C’est vrai que les sommes engagées donnent le vertige, par exemple à entendre le ministre des finances clamer que plus de deux-cents milliards décaissés sont des surfacturations frauduleuses, ou encore que les caisses publiques ont avancé plus de mille milliards, sans que les chantiers soient terminés, on s’interroge sur le genre de tribunal nécessaire pour connaître des fautes et de l’affaire. Même le TCS est petit, en retard.

Je crois que vous avez entendu parler des marchés de gré à gré de plusieurs milliards ?

Oui mais, est-ce la première fois ? Si vous faites l’historique des dépenses publiques, vous trouverez beaucoup d’exemples similaires dans les grands comptes de l’Etat. La corruption et les distractions des deniers publics sont dorénavant gravés dans le gène de notre système de gouvernance. Il faudrait craindre que le virus ne soit inoculé aux nouveaux nés et ne gangrène plusieurs générations. Récemment lorsqu’un camion s’est renversé et a bloqué la circulation sur l’axe Yaoundé-Douala, j’ai presque maudit cette affaire de la CAN, mais j’ai prié pour ceux qui auront à en répondre, à répondre aussi et surtout, du fait que je me lève un matin, et il n’y a ni route, ni avion, ni train pour me rendre à Douala. Je me suis dit, merde, et si avec l’argent de la CAN, on avait fait l’autoroute !

Peut-on envisager des suicides chez nous, si jamais de véritables poursuites radicales sont un jour déployées sur cette affaire de la CAN ?

Je comprends votre insistance, surtout quand on connaît le désastre que cette affaire a cause pour l’image de notre pays, et de notre président que quelques collaborateurs avides, zélés, indélicats et irresponsables ont ouvertement trompé. Mais je persiste à soutenir que la solution du pire ou la punition extrême ne résoudra aucun problème de façon définitive. Bien au contraire, à trop punir dans la vengeance ou pour la vengeance et avec la vengeance, on crucifie les bases d’une réelle solidarité nationale et on approfondi les liens utiles. Nous ne sommes pas en Chine, et nous n’avons pas les moyens d’une réorganisation sur des bases solides. Il faudra frapper, mais d’avantage pour discipliner et confisquer les biens mal acquis. Il n’est pas normal que des fonctionnaires disposent de trente, cinquante voire cent titres fonciers, qu’ils disposent de nombreux comptes pour eux et pour leurs épouses, concubines et progénitures à l’étranger, qu’ils érigent des châteaux autour de l’ambassade des Etats Unis, qu’ils roulent dans les ruelles à peine éclairées et à peine nettoyées de la capitale dans des véhicules de deux cents millions de Francs Cfa. C’est choquant, plus que choquant et on peut comprendre les attentes et les exigences légitimes de justices radicale des populations.

Si nous reparlons du cas de l’ancien président Alan Garcia, que feriez-vous si vous étiez un membre de sa famille ?

D’abord je ne pense pas qu’après une telle mort, il faille s’exhiber encore dans des procédures. Ensuite, à titre tout à fait conservatoire, je ferai l’inventaire des affaires pour lesquelles il a pu être mis en cause, pour rechercher la vérité dans le seul intérêt de la famille et c’est tout. Je vous l’ai dit tantôt, les gens peuvent ne pas accepter la manière utilisée dans une procédure, ou encore les buts et objectifs des auteurs des dites procédures. Je me souviens d’un cas qui avait profondément marqué les consciences et choqué l’opinion, celui de deux anciens ministres assis sur de petits matelas dans une pièce de la direction de la police judiciaire. Ce genre d’humiliation peut conduire au suicide, à la fuite à l’étranger. Chacun de nous a un amour propre, et à trop le blesser, on peut susciter des réactions inattendues. Si j’en parle avec ce ton, c’est pour mieux saluer la mémoire de cet ancien président péruvien Alan Garcia. Il a été un homme d’Etat influent et un porteur engagé de l’idéologie des réformes transformatrices dans les relations internationales. Il était l’image de la gauche militante et progressiste de l’Amérique Latine en pleine reconstruction.

Est-ce que ce n’est pas parce qu’il est un ancien chef d’Etat qu’il n’a pas voulu se laisser humilier ?

C’est quoi ancien chef d’Etat ? Certes, à s’en tenir aux privilèges, aux délices du pouvoir suprême, à tout l’aéropage des droits et passe-droits qui entourent, balisent et symbolisent la fonction, on peut comprendre le mal que quelqu’un pet vivre en n’étant plus à ce niveau, et surtout à se voir traquer, menacer, menotter et jeter dans un cachot. Pourtant, il faut savoir et pouvoir conserver une certaine dignité et une nécessaire humanité avec et sans le pouvoir. Regardez, l’histoire contemporaine aligne de nombreux exemples de dignitaires, présidents et premiers ministres qui ont été jugés et jetés en prison : Keneth Kaunda en Zambie ; Fujumori au Prérou ; plusieurs premiers ministres, y compris en Israël. Je signale qu’en France, Jacques Chirac a été mis en examen, tout comme Sarkozy. Je rappelle aussi le cas du Pakistan. Il n’y a donc rien d’original ni d’extraordinaire. Alan Garcia n’a pas supporté le choc et c’est tout.

Peut-on parler d’un échec personnel pour Alan Garcia ?

Oui, il a certainement manqué l’occasion de se montrer révolutionnaire et progressiste jusqu’au bout. Il aurait du passer un coup de fil à Lula et à Dilma Roussef, pour s’enquérir de leur état d’esprit, de leur expérience et de leur courage. Je parle de ces deux-là parce qu’ils ont dirigé un grand pays, le plus grand de la région, le plus puissant et le plus développé, et parce qu’ils ont engrangé une popularité et une influence planétaires immenses en leur temps. C’est vraiment un tort que de s’être donné la mort de cette façon. C’est aussi et toutes considérations bien pesées et analysées, un acte idéologique et doctrinal suprême. Hitler avait fait la même chose, et plus récemment, un grand chef de la guerre en Serbie s’est donné la mort en plein tribunal après la lecture du verdict le condamnant. Il faut les respecter.

Est-ce qu’il n’y a pas aussi une question d’orgueil dans l’exaspération ?

C’est vrai, et une fois de plus, on peut comprendre que certaines personnes parvenues à un stade excessif, suprême et discrétionnaire voire absolutiste du pouvoir, ne veuille pas, n’accepte pas ou ne soit pas psychologiquement en mesure d’affronter leurs subalternes, leurs subordonnées, leurs ennemis d’hier. Le cas d’Hitler fait école, et même Saddam Hussein aurait suivi cette voie que ses adeptes lui auraient rendu hommage. Imaginez un peu si le guide Libyen s’était donné la mort au lieu de se faire flinguer par les mercenaires français ? Imaginez patrice Lumumba ? Nous pouvons évoquer un autre cas, différent dans la quintessence mais d’une égale ampleur émotionnelle sur le plan historique, idéologique et politique. Je veux parler de la mort de Thomas Sankara, assassiné par une horde de voyous et de criminels séditieux mandatés par le très lâche Compaoré. A plusieurs personnes qui sur la foi des renseignements crédibles et vérifiés, lui disent que Compaoré prépare un complot pour le tuer, il répondra : Si c’est Blaise, alors je n’y peux rien, j’irai l’attendre au ciel. Et puis, quand il se rend compte qu’il est encerclé dans la salle où il tenait la réunion, il prend son arme et se projette dehors pour faire face. Voilà un monsieur, un révolutionnaire jusqu’au bout, jusqu’à l’os.

A vous entendre, Alan Garcia aurait du affronter courageusement la justice de son pays, pour le triomphe et la sauvegarde de ses convictions, des ses idées, de son idéologie et de son héritage politique ?

C’est juste. Un gestionnaire, bon ou mauvais, doit accepter le procès, doit être capable d’assumer ses responsabilités avant, après et toujours. Il ne doit pas hésiter ni craindre d’affronter et de confronter ses contradicteurs et ennemis. C’est valable pour les politiciens, c’est encore et plu valable pour les gestionnaires de toutes sortes de fortunes et de structures qui confèrent un pouvoir de supervision et de décision.

Merci

23avril
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