La République en ruine — quand Biya a emprisonné ses derniers hommes d'État
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Depuis deux décennies, le Cameroun glisse vers une désintégration institutionnelle sans précédent. L'accélérateur de cette chute n'est pas venu de l'extérieur. Il est venu du sommet de l'État lui-même.

Le tournant : l'emprisonnement des derniers piliers de l'État

Paul Biya, au pouvoir depuis 1982, a pris une décision qui a changé le destin du pays. Pour des raisons de survie politique, il a ordonné l'incarcération de plusieurs de ses ministres les plus influents : Marafa Hamidou Yaya, Jean-Marie Atangana Mebara, Polycarpe Abah Abah, Urbain Olanguena Awono, Titus Edzoa.

Ces hommes étaient accusés de détournement de fonds publics. Certains cas étaient documentés. D'autres relevaient davantage de la mise à l'écart politique. Mais tous avaient en commun une chose : ils maintenaient encore une forme de gouvernance, aussi imparfaite soit-elle.

Leur départ a créé un vide que rien n'a comblé.

Le paradoxe de l'anti-corruption qui a tout empiré

L'ironie est cruelle. En voulant afficher une lutte contre la corruption au Cameroun, le régime a détruit les derniers mécanismes informels de régulation du pouvoir.

Les successeurs de ces ministres n'ont pas répliqué leurs méthodes. Ils les ont amplifiées sans la prudence, sans les réseaux, sans la compétence technique qui tempéraient auparavant les excès. Le pillage des ressources publiques est devenu systématique, décomplexé, presque institutionnalisé.

Ce que l'on appelait autrefois "corruption" avait encore des limites tacites. Ces limites ont disparu.

Un pouvoir sans capitaine, un État sans boussole

Paul Biya a aujourd'hui 93 ans. Les observateurs diplomatiques et les chancelleries africaines le décrivent unanimement comme un chef d'État dont la capacité de gouverner s'est considérablement réduite. Former un gouvernement fonctionnel est devenu un exercice périlleux, souvent reporté pendant des mois.

Le résultat est mécanique : sans arbitrage au sommet, les factions se multiplient. La déliquescence institutionnelle s'installe à tous les niveaux. Ministères paralysés, projets d'infrastructure abandonnés, services publics désorganisés.

À cela s'ajoutent des crises structurelles non résolues : la guerre civile dans les régions anglophones du Nord-Ouest et du Sud-Ouest, les incursions de Boko Haram dans l'Extrême-Nord, la fragilité économique chronique malgré des ressources naturelles significatives.

Un pays à la croisée des chemins

La question successorale au Cameroun devient la priorité absolue des cercles dirigeants. Aucun mécanisme constitutionnel crédible ne garantit une transition ordonnée. Les ambitions se positionnent dans l'ombre, sans cadre légal stable.

Le risque immédiat est celui de la paralysie décisionnelle dans un contexte de crises multiples. Les partenaires internationaux Banque mondiale, FMI, Union européenne conditionnent désormais leurs engagements à des réformes de gouvernance que l'État n'est plus en mesure d'initier.

La crise politique camerounaise pose une question de fond : un État aussi fragmenté peut-il se reconstruire de l'intérieur ? L'histoire africaine offre des exemples dans les deux sens. Le Sénégal a réussi des transitions. La RDC illustre à l'inverse la persistance du désordre institutionnel sur plusieurs générations.

Ce qui est certain : sans refondation des institutions, le Cameroun continuera de s'appauvrir malgré un potentiel économique réel pétrole, cacao, café, bauxite, hydroélectricité.

Qui reprendra la barre ?

La crise de gouvernance au Cameroun n'est pas une fatalité géographique ni ethnique. Elle est le produit direct de choix politiques délibérés, accumulés sur quarante ans. Ce qui a été défait par décisions humaines peut, en théorie, être reconstruit par d'autres décisions humaines.

La vraie question n'est pas de savoir si Paul Biya quittera le pouvoir. Elle est de savoir ce qui restera de l'État le jour où ce pouvoir changera de mains.

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