Aristide Mono : “Risques d’une implosion totale du pays”
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Le politologue analyse le climat socio-politique et économique ambiant au Cameroun, et propose les solutions en vue d’une décrispation.

Le Front Social Démocratique envisage d'organiser à Douala, le 08 janvier prochain (la veille du coup d'envoi de la CAN), une marche pour exiger, entre autres, la fin de la guerre dans le Nord-Ouest et le Sud-Ouest, et la libération des prisonniers politiques de tout bord. Ces justificatifs vous convainquent-ils ?
Les motifs qui sous-tendent la marche du SDF sont largement défendables. Il s’agit des problèmes d’une importance capitale aussi bien pour la stabilité sécuritaire qu’humaine de la nation, ce d’autant plus que le politique, à qui revient la charge de répondre efficacement à ces problèmes, semble briller par une certaine légèreté. Il devient ainsi important de recourir à d’autres répertoires d’actions pour forcer l’intervention sincère du politique, à l’effet de les résoudre. Si on prend le cas de la crise anglophone, le bilan humain, matériel et économique de cette situation insécuritaire commande un arrêt immédiat du conflit.

Malheureusement depuis 2016, les dirigeants semblent briller par un niveau de laxisme et de mauvaise foi très curieux. D’abord le déni de la réalité, ensuite l’arrogance dans leurs réponses avec des solutions autoritaires, donc non concertées et, enfin, la croyance à la toute-puissance de la guerre armée. Les dialogues initiés n’ont été que de façade, pour ne pas parler des ouvertures fermées d’avance. Or, la plupart des acteurs objectifs et avisés ont toujours prescrit à l’Etat le dialogue franc et inclusif. Face à un tel autisme, qui ne fait que prolonger le chaos dans la zone, le recours à d’autres formes de pression politique républicaine et démocratique ne peut que s’imposer comme un impératif.

Il en est de même des autres motifs de cette marche projetée, par exemple les condamnations politiques à l’aveuglette des militants du MRC et alliés. Ce sont des sanctions arbitraires qui ne sauraient laisser les âmes sensibles insensibles. Il y a répression. Il y a brimade flagrante de ceux qui ne sont pas d’accord avec l’ordre de Yaoundé. Bref, les raisons de la marche sont objectivement très convaincantes. 

Le contexte socio-économique et politique dans lequel s'inscrit ce mouvement n'est pas si éloigné de celui qui avait engendré les émeutes de février 2008. Qu'est-ce qui explique, selon vous, cette dégradation du climat social?
Nous sommes en phase de saturation des frustrations sociales, qui donne lieu à une certaine condensation des tensions sociales. La cause de cette dégradation est la mal-gouvernance, surtout qu’elle totalise une durée difficilement supportable. C’est pratiquement plus de 40 ans de mal-gouvernance, avec des fractures socio-économiques très profondes. L’instauration du système de gestion néo patrimoniale de l’Etat nous a été très préjudiciable, du fait qu’elle repose sur la privatisation de l’Etat par l’ordre au pouvoir, à l’effet de mieux faire prédation sur ses ressources. Ceci a amplifié les frustrations des déchus sociaux.

Du coup, on assiste à la fermentation de la revanche sociale, qui se traduit suivant quatre formes: la forme de la résistance armée, avec le cas des sécessionnistes anglophones ou des radicaux camerounais de Boko Haram; la forme des résistances communautaires primaires, avec les tensions et conflits interethniques; la forme de la résistance politique, avec les défiances du MRC, et la résistance sociale, avec la défiance et l’insoumission aux autorités et leurs ordres. 

Les mêmes causes sont-elles susceptibles de produire les mêmes conséquences qu'en 2008 ?
Les ingrédients à l’origine du cocktail sanglant de février 2008 sont déjà assez réunis pour un remake. Le dernier ingrédient est la flambée actuelle du coût de la vie. Toutes les couches en pâtissent, à l’exception de celles de la classe des privilégiés, au sens de la prédation de l’Etat. Les mêmes causes de 2008 sont déjà là pour produire les mêmes effets que la crise de 2008.

Quelles solutions d'urgence devraient préconiser les parties prenantes pour désamorcer la crise et apaiser le climat social ? 
Pour le moment, il n’y a aucune solution possible pour une sortie définitive et immédiate de cette situation, qui sème déjà le chaos dans deux régions du pays, et qui fait courir les risques d’une implosion totale du pays. La nature eschatologique de l’ordre au pouvoir rend encore la tâche très ardue. D’abord il est déjà épuisé, sous inspiré et peu enclin à sa propre réforme, avant de parler de celle du pays. Ensuite, cette eschatologie a ouvert, naturellement, la lutte de succession, qui est assez crisogène, voire conflitogène.

Enfin, les forces de gauche ne trouvent, apparemment, aucun intérêt à rendre la tâche facile à un ordre qu’elles veulent voir tomber. Il est ainsi difficile de parler d’une solution immédiate. La seule chose qu’on peut émettre comme vœu réalisable c’est la mise sur pied des politiques d’atténuation des secousses.

Dans ce cas, il faut revoir la question de la cherté de la vie, desserrer le système de gestion néo patrimoniale des ressources de l’Etat, libérer les prisonniers politiques et même ceux de l’opération «Epervier » repentis. Il faut également permettre aux anglophones de se réunir entre eux et discuter des conclusions de ces assises, dans le cadre d’un dialogue national franc et inclusif. 

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