Du grand Amobe en deux épisodes par Gaston KELMAN
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Je ne faisais pas partie de son cercle intime. Je ne suis pas un fanatique des mélopées, stances, témoignages, éloges funèbres. 

Dieu me préserve de cette nécrophagie, de ces gigues obscènes de récupération, que j’ai observées ici ou là sur sa dépouille, rare certes. Rien ne me prédisposait donc à prendre cette plume. 

Deux de nos amis communs m’ont convaincu du contraire. Amobe, m’ont-il dit, mérite les mots d’un littérateur, après les éloges de dignitaires en tout genre. Et mes deux lascars tenaient un mobile en or massif. Vous en jugerez par vous-mêmes. 

Amobé avait deux amours, la culture et l’Afrique. Ils l’ont élevé vers les plus hauts sommets. Et comme toute passion débordante, ils ont pu l’induire en erreur. Mais c’était une bonne âme, comme me dira Nana Payong. « Tu en as été témoin, il faut le dire, Nyandom ». Le bassa ne refuse rien au nyandom ! 

Voici donc cette histoire en deux petits épisodes. 

1er épisode : le choc des nyandom. 

Paris dodelinait des premières douceurs printanières de l’an 2004. L’hiver avait été très rigoureux, à la suite de l’été meurtrier de 2003, quand les seniors tombaient comme des pans de la banquise, victimes les uns et l’autre du changement climatique. Quant à moi, dans ma vie et dans mon âme, c’était un feu d’artifice. Mais mon bonheur était agacé par la rage d’une certaine jeunesse negro-française. L’objet de cette éruption, je venais de publier le livre Je suis noir et je n’aime pas le manioc qui avait connu un accueil exceptionnel. Cette jeunesse trouvait que j’y insultais leur groupe. Alors elle s’est mise à tamtamer que d’ailleurs c’était un livre pour plaire aux blancs ; qu’en fait c’est un blanc qui l’avait écrit et m’avait payé pour le signer ; que d’ailleurs j’étais un enfant adopté par des Blancs, qui ne connaissait pas ses racines, comme mon inafricain nom de Kelman en était la preuve irréfutable ; que j’étais accusé, jugé, condamné, et que l’heure de l’exécution avait sonné. 

Hervé Mbougen ce pionnier des Réseaux Sociaux black de France, dirigeant sémillant du site Internet Grioo – paix à l’âme de cet objet inanimé -, avait dressé l’arène je ne sais plus dans quelle salle parisienne. J’y étais convié pour une exécution grimée en combat singulier. Je me présente au sacrifice expiatoire pour un crime que je ne reconnais pas. La salle est pleine à craquer. Toutes les places assises sont prises. Plusieurs rangées de personnes sont débout au fond et sur les allées latérales. On piaffe et piaffe encore d’une palpable impatience. Au milieu de fiers destriers d’ébène, trône un gaillard qui feuillette frénétiquement un exemplaire du livre mien, qui met la France en transe. Mon éditeur qui m’accompagne présente les circonstances de l’édition du best-seller. 

Puis les hostilités commencent. L’homme qui feuillette le livre, c’est leur champion que je connais vaguement, et dont je saurai qu’on le dit bourré de talent, une des têtes les plus porteuses de la «communauté noire » de France, leader de la conscience africaine, animateur de radio hors pair, africaniste sans compromis, le capable de doucher mon impertinence. L’homme que la légion noire a choisi comme son champion dans cette joute sans merci, l’homme à la fière et jeune allure, mélange de Cid et d’Horace, Le Mohamed Ali qui doit m’achever, le Soundiata des diasporas, cet homme c’est… Amobé Mevegue. Pour son malheur, il n’a pas lu le livre. On le lui a glissé peu avant l’entrée dans l’arène. Pour son malheur, ce livre, je l’ai fraîchement écrit. Depuis des semaines, j’enchaîne les interviews, j’écume les plateaux de télévision, les studios de radio. Ce livre je le connais par cœur. La première attaque d’Amobé lui est fatale. Il m’accuse d’avoir insulté les Noirs. La salle exulte. La charge est forte, certes ! Mais elle doit être étayée. Alors, il me prête des mots qui ne sont pas dans mon récit. Je ne le rate pas et ne lui fais pas de cadeau. Je lui balance un imparable et destructeur crochet stylistique d’humour. La salle suffoque et s’affole. Le champion vacille. Je ne tarde pas à comprendre que l’homme est victime de sa générosité et de son amour pour sa «race», pour l’Afrique. 

Pour satisfaire la horde teigneuse de la jeu- nesse afro française qui commence à tonitruer sa fierté raciale, il est obligé d’accepter la noble mission qu’on lui confia. Et ne pouvant reculer, ni faire apparaître le moindre signe de faiblesse - la sagesse en aurait été un -, il est venu s’empaler sur la maîtrise absolue que j’avais de mon sujet. La générosité et l’engagement, voilà le fil conducteur de la vie d’Amobe. Voilà ce qui faisait son bon- heur. Voilà ce qui n’était pas négociable. Voilà ce qui l’a ici conduit à faire une erreur. Longtemps Amobé m’en a voulu par amour pour ce peuple dont il ne percevait pas encore l’amour que moi aussi je lui portais, à ma manière et dans mon propre champ d’action. Jamais je ne lui en ai voulu. Longtemps, il m’a chamaillé. J’en ai souri. Mais vachasse, je lui ai balancé des pointes d’humour incisives. Bien sûr j’ai continué à comprendre qu’il n’avait rien contre moi, mais qu’il ne pouvait supporter de voir son peuple en déshérence face à un homme supposé représenter ce qu’il honnissait. Longtemps je l’ai taquiné et en guise d’estocade, je lui servais toujours de l’Alain. Je moquais aussi avec une exquise perfidie, son style vestimentaire que je traitais de tenue de scène. Puis le temps de la paix est arrivé. Je pense que nous l’espérions. Ce temps a été porté par deux hommes - Nana Payong et Mbanga Kack -, et servi par les dieux qui nous ont offert en guise de scène, le décès du père d’Amobé. 2ème épisode : le temps de la paix. Les minorités souffrent de ce que l’on nomme le syndrome de l’évolué. L’ascension d’un nouveau membre vers les sommets, est analysée par le groupe comme le fait du maître, et non comme le fruit de son mérite. La supposée cooptation fait craindre au champion en place, la perte de son piédestal. Cette angoisse de mon peuple, j’en ai été victime. Amobé aussi, indubitablement ! Assez vite, nous avons compris lui et moi, que nous ne voguions pas sur la même vague et que de sa crête mediatico-culturelle, il n’avait rien à craindre de ma pointe éditoriale. C’est donc le ciel qui nous offrira la porte royale pour cette réconciliation que nous voulions trouver en jouant à ne pas la chercher. « Je voudrais te poursuivre sans t’atteindre », disait Chimène à Rodrigue. Le sort de la paix des braves, nous a ouvert la barrière. Voyant en nous des âmes peu communes - de belles âmes dira Nana Payong -, hors de l’ordre commun, il nous a fait des fortunes. Amobé perd son père. Mbanga Kack qui a lâché ses prénoms chrétiens Josué-Blaise et le chemin de l’église est un de ses proches, dans leur révolution négro-tonitruante où ils font des pèlerinages à Ouida. Il l’accom- pagne pour une formalité à l’aéroport, lui signale ma présence au pays. Hasard ! Coup du destin ! Une époque pourtant où mes voyages au Cameroun sont rares. Amobé et moi nous sommes toujours dans cette guéguerre des coqs. Pourtant, il répond que cela lui ferait plaisir de me voir. 

Ferdinand Nana Payong savait lui aussi le jeu auquel se livraient deux fortes têtes de l’affiche afro-mondaine parisienne. Il se met à la manœuvre. Le soir, il nous amène à la veillée au domicile familial des Mevegue à Yaoundé. Les mots deviennent inutiles. Nous nous sommes embrassés et nous avons parlé comme si nous n’avions jamais eu de contentieux. Je vous parle d’une scène qui s’est déroulée il y a une quinzaine d’années ; un épisode dont je ne voulais pas parler par pudeur. Le lendemain nous faisons cortège pour le pays éton. La mémoire d’éléphant de Mbanga Kack et les souvenirs de Nana Payong me font revivre la scène. Au village, les signes se multiplient. Comme pour remettre les choses à leur place, le regretté Guy Lobé qui est là avec Sam Mbendé, rappelle l’incompréhension dont j’ai été victime avec le fameux livre. « J’ai demandé aux gens, vous dites que Gaston a écrit pour plaire aux Blancs. Ok ! Moi je n’ai pas lu ce livre, mais la couverture m’a suffi pour le comprendre. Vous n’avez donc pas remarqué que sur la couverture, Gaston porte une veste et les Blancs sont en peau de bêtes ! Si c’est ainsi qu’on fait plaisir aux gens ! ». Pendant la danse des morts qu’il exécute, Amobé s’attardera devant le trio, Nana-Mbanga-Moi, comme porteur d’un message. Mbanga Kack se souvient de tout, quinze ans après. Je ne peux pas en vouloir à Nana Payong d’avoir insisté pour que je fasse ce témoignage. Le ciel prenant son parti, aura telle- ment bien ordonnancé les choses, que j’aurais tort de me taire. Afin que rien ne manquât au merveilleux, au mystique de la situation, sur le chemin du retour, survient un épisode qui a failli enrichir les rives de l’Achéron. Aux portes de Yaoundé, Mbanga Kack s’écrie « une vipère ! ». Nana Payong freine à causer un tonneau, cherche sur la chaussée l’introuvable vipère de Mbanga kack qui lui crie encore, « fait marche arrière ! ». 

Plutôt que sur la chaussée, la « liane » est pendue au bras d’un brave braconnier. Mbanga l’achète. En ces temps où Amobé nous réunit à nouveau, je repense à cette soirée vipère qui a rassemblé un aréopage symbolique. Amobé s’est excusé pris par les obligations familiales. Il y a là Christian Wangue et Maldjam qui l’accompagne. Maîtres Onambélé et Dominique Fousse sont de la partie. 

Comment oublier Zacharie Noah qui nous apprend qu’il goute à sa première vipère, son père ne l’y ayant pas initié. Mais l’occasion vaut bien un sacrilège. Au- dessus de nous, trône Mbanga Kak, l’hôte de ces agapes sous la forme d’une belle ribouldingue, l’homme qui se disait le ban- tou de Bastos. Malherbe a trouvé les mots dont il pen- sait qu’ils pouvaient apaiser la douleur de Du Périer à la mort de sa fille. Jacques Brel a interpellé le Bon Dieu à la mort de son ami Fernand ; que le Bon Dieu ne devait pas être fier, qu’il devait avoir des remords. Et il a conclu, « Je sais on fait ce qu’on peut, mais il y a la manière ». Je ne suis pas Malherbe et je n’ai pas l’impertinence de Brel face au Créateur. Je sais une chose, Je sais qu’à défaut d’immortaliser Amobé, je ne pourrai jamais parler de lui au passé. Et je sais que beaucoup pensent comme moi. Je sais une autre chose, je peux interpeller A mobé. Alors, je lui dirai : Je sais, on fait ce qu’on peut, mais on ne part pas comme ça Tara ! On ne fait pas ça Nyandom ! 

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