LE CAS SPIKE LEE : Comment inventer une idole “camerounaise”
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LE CAS SPIKE LEE : Comment inventer une idole “camerounaise” :: CAMEROON

Le cinéaste américain Spike Lee occupe outrageusement, chez nous, la scène médiatique ces temps-ci, pour une raison et des objectifs à tout le moins questionnables.

Il semble que S. Lee revendique une lointaine ascendance camerounaise, à l'instar d'autres afro-américains qui pensent avoir trouvé dans notre pays la terre d'origine de leurs ancêtres esclaves. Bien fait pour lui. Dans sa situation on a les ancrages qu'on peut, ou qu'on veut.

Le problème, c’est que certains en font un buzz jusqu’à la nausée, comme si à travers l'histoire personnelle supposée de cette célébrité du cinéma on avait déniché un enfant prodigue du pays, une sorte de “cousin d’Amérique”, pour le plus grand honneur du Cameroun. Et ça va même chercher haut, politiquement parlant : ne voilà-t-il pas que notre ambassadeur en personne déroule le tapis rouge au quidam à Paris, pour l’inviter officiellement à être présent à la prochaine Coupe d’Afrique des Nations, rien de moins ? Au train où va cette histoire, il n’est même pas exclu qu'il soit reçu demain au palais d'Etoudi.

Mais tout ce ramdam laisse comme une gêne, quand même. D'abord, accorder qu’il aurait un aïeul de chez nous sans conditionnel, uniquement parce que c’est ce qu’il prétend lui-même est aller un peu vite en besogne. En effet, le fameux test ADN qui lui attribuerait cette “camerounité” tant célébrée n’est en rien un quelconque certificat de nationalité a posteriori. Il indique juste une aire géographique d’origine ancestrale probable, par simple comparaison entre son patrimoine génétique et la fréquence de ce dernier dans la population d’une région d’Afrique donnée. Ce n’est donc pas aussi précis que l’on veut le faire croire : il s’agit d’une probabilité statistique, et aucunement d’une certitude, c’est tout.

Ensuite, il faut bien dire que le Cameroun n’existait pas au moment où son présumé ancêtre était déporté en Amérique : d’où l’impossibilité technique de circonscrire le douloureux départ en exil forcé de l’éventuel arrière-arrière-arrière etc. grand parent de ce monsieur à notre triangle national d’aujourd’hui. D’ailleurs, osons supposer, pour les besoins de la démonstration, que la région dans laquelle M. Spike Lee pense avoir trouvé son Graal généalogique soit, grosso modo, le territoire camerounais actuel. Rien ne garantit toujours que les populations qui le peuplaient à l’époque de la traite transatlantique des nègres soient encore les mêmes que de nos jours : en trois siècles les peuples ont largement eu le temps de se brasser, de se déplacer par les migrations, et même carrément d’en remplacer d’autres, ce qui est un trait caractéristique des peuplements humains depuis que l’homo sapiens existe !

Ainsi de suite, avec le côté peu scientifique de cette affaire. Et assez, pour que l’on se pose la vraie question : quelles seraient les motivations réelles des uns et des autres pour que soit montée en épingle l’aventure de vie d’un type qui ne peut même pas, jusqu’à présent, situer le Cameroun sur une mappemonde ? Tout cet extraordinaire emballement médiatique autour d’un non-événement, pour quel but ?

Avouons ne pas connaître ce qui “brancherait” M. Spike, encore qu’en réalité il n’est pas l’organisateur de cette campagne indécente. Mais on peut supposer qu’ayant eu comme des milliers de ses compatriotes Africains-américains, le désir sincère d’un repère généalogique identifié, et que les fameux tests ADN aient donné une réponse plausible à ses interrogations légitimes, il est tout bonnement content de la situation. Mais nous autres, franchement ? Pourquoi en faire ces tonnes ? Certains s’offusquent de cette réticence somme toute légitime, en alléguant leur devoir de fierté devant le fait qu’un cinéaste mondialement reconnu soit “un peu camerounais”.

Mais ceci est ridicule : l’intérêt de l’existence d’un individu n’a rien à voir avec son “sang”, comme l’imaginent les essentialistes de tous bords, et ceux d’ici, qui transposent leur tribalisme usuel à une situation qui ne s’y accommode pas. Encore qu’on ne devrait être “fier ”que de ce qu’on a mérité, d’une façon ou d’une autre, ce qui n’est manifestement pas le cas de ces enthousiastes frénétiques pour un type dont on n’est même pas sûr qu’ils connaissent la filmographie, ces amateurs de “novelas”!

On peut bien entendu évoquer une récupération politique de la démarche de Spike. L’idée étant de l’enrôler, telle une mascotte, dans la campagne de communication sur la CAN. Mais c’est parfaitement contreproductif, quand on sait que cet artiste n’a jamais vu de sa vie un match de foot, et que son sport préféré est ce que fait la NBA : le basketball de chez lui. Au fond, tout ce micmac pourrait à l’analyse révéler une chose grave : le degré de délitement psychosocial d’un pays qui a besoin de héros nationaux. Au point qu’il est prêt à s’en fabriquer à travers n’importe qui et même n’importe où, jusque pour le cas d’espèce aussi loin que le pays de l’Oncle Sam. C’est vraiment pathétique. Pas pour Spike Lee évidemment : il n’en demandait pas tant, c’est certain !

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