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Cameroun: CREONS DES CLUBS DE LECTURE DANS NOS LYCEES ET COLLEGES :: CAMEROON
CAMEROUN :: SOCIETE Cameroun: CREONS DES CLUBS DE LECTURE DANS NOS LYCEES ET COLLEGES :: CAMEROON
  • Correspondance : Guillaume-Henri NGNEPI, Philosophe
  • vendredi 21 septembre 2018 13:07:00
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Cameroun: CREONS DES CLUBS DE LECTURE DANS NOS LYCEES ET COLLEGES :: CAMEROON

Un malaise bien connu de tous les enseignants, c’est assurément une certaine désaffection des élèves pour la lecture. Bien peu d’entre eux lisent en effet. Il y a à cela plusieurs raisons dont principalement la pauvreté de nos élèves. Leur impécuniosité n’explique cependant pas tout : les bibliothèques scolaires elles-mêmes, dans la plupart des établissements sont extrêmement indigentes ou même inexistantes.

Cependant, parmi le petit nombre qui lit, beaucoup moins encore tirent réellement profit de leur lecture : très peu d’élèves savent lire ; fort peu encore lisent de bons auteurs. Dans ces conditions parler de créer des clubs de lecture dans nos lycées et collèges, n’est-ce pas prêcher dans le désert ? Je n’en suis pas si sûr : certes, si le malaise dont je parle dure depuis longtemps déjà, ce n’est pas qu’on n’en ait jamais pris conscience. Mais justement, pour espérer le voir se dissiper, est-il donc vain d’essayer de susciter des initiatives isolées qui pratiquement, en dépit de leurs moyens dérisoires, s’efforceront de réduire son ampleur ? Une vérité, en tout cas, me paraît devoir être soulignée : ne rien faire pour promouvoir la pratique de la bonne lecture chez nos élèves sous prétexte qu’on n’en a pas les moyens, c’est abandonner leurs jeunes esprits à la paresse intellectuelle et finalement à l’influence sans partage de l’impérialisme culturel qui n’est pas seulement cinématographique, mais qui nous inonde aussi de toutes sortes de livres et de revues propres à domestiquer nos esprits à son profit.

Je conçois en conséquence la création d’un club de lecture comme une formule qui pourrait aider nos élèves à ne pas s’abrutir en lisant n’importe quoi, à faire le départ entre les mauvais et les bons ouvrages, à lire ceux-ci plus souvent et à les comprendre réellement pour pouvoir les juger par eux-mêmes judicieusement. Mais un club de lecture sans animateur est comme une automobile sans carburant : il lui en faut un pour qu’il marche. Or, est-il meilleur animateur qu’un professeur de lettres ? Voilà pourquoi j’aimerais proposer à mes collègues de constituer dans nos lycées et collèges des clubs de lecture et d’animer en leur sein des débats publics et libres.

Mais, pourrait-on me dire, ne suffit-il pas de fournir aux élèves quelques indications d’ordre bibliographique et de les exhorter à lire ? Pourquoi faudrait-il, par-dessus le marché, les réunir au sein d’un club de lecture ? A mon sens, ce n’est pas assez de prodiguer des conseils de lecture : ce qui manque le plus aux élèves ce ne sont pas des titres d’ouvrages à lire, mais la méthode pour les lire, c’est-à-dire, le moyen d’en tirer réellement profit.

La lecture, c’est bien connu, n’est pas seulement l’opération des yeux glissant sur les mots. C’est surtout la signification du mot dans et pour nos esprits, sa résonance dans nos cœurs. Or, pour diverses raisons, nous pouvons comprendre de travers certains mots, certains livres.

Nous pouvons même ne les saisir d’aucune façon. En ce cas, généralement, nous nous laissons submerger par le dépit, le découragement et ne sommes plus guère tentés de lire quoi que ce soit. Le meilleur moyen d’éviter cette désaffection de la lecture, de prendre goût à la lecture et de la pratiquer, c’est de comprendre ses lectures, et précision importante, de se savoir apte à les comprendre par ses propres efforts, au besoin même par ses seuls efforts. Et comment s’assurer ainsi d’avoir compris un ouvrage lu ? Nous ne savons réellement ce que vaut notre interprétation d’un livre lu qu’après l’avoir confrontée avec celles d’autres lecteurs et lectrices du même ouvrage. Le club de lecture est précisément le lieu d’une telle confrontation libre, publique, de vues diverses relatives à un même livre lu par tous.

J’admets cependant que les conseils de lecture, les indications bibliographiques que pourrait prodiguer le professeur ne sont pas sans intérêt. Mais ils sont souvent vains : à preuve, ceux de nos élèves qui se mettent en peine de lire ne les suivent guère et manifestent une propension pénible aux livres sans élévation tels que les romans à l’eau de rose, les romans-photos, les policiers de la série « Fleuve noir », etc . Il est vrai que le conditionnement culturel que nous subissons en tant que peuple dominé et donc sous-développé y est pour beaucoup : on peut en juger par la prolifération sur les rayons des librairies, de ces ouvrages essentiellement abrutissants. Et c’est justement parce que les conseils prodigués en matière de lecture se heurtent de la sorte à un environnement culturel défavorable qu’il me paraît nécessaire de dépasser la phase des conseils verbaux et d’entreprendre concrètement d’aider les élèves à lire et à comprendre ce qu’ils lisent, à lire mais à ne pas lire n’importe quoi.

Mais qu’est-ce que j’entends par aider concrètement nos élèves ? Pour moi c’est essentiellement les réunir, les organiser au sein d’un club de lecture, en marge du cours habituel de lettres. Il existe bien dans nos établissements secondaires divers clubs exerçant des activités culturelles : troupe théâtrale, orchestre, club UNESCO, club des Amis de la Nature, etc. Je propose simplement qu’aux côtés de ces groupes déjà existants, nous implantions un club de lecture puisque la lecture est au centre de notre vie intellectuelle. Mais expliciter plus clairement ma proposition selon laquelle nous devons aider nos élèves à lire et à comprendre leurs lectures, c’est exposer amplement les objectifs, l’intérêt, le fonctionnement du club de lecture, le rôle de l’animateur de ce club. C’est à quoi je voudrais m’employer maintenant.

Objectifs du club de lecture.

Je parlerai sommairement des objectifs du club de lecture puisqu’il en a déjà été partiellement question. Un rappel et une précision seulement : il s’agit d’aider nos élèves essentiellement en les incitant à la discussion, aux échanges d’idées sur un même ouvrage lu par tous. Je précise qu’à mes yeux cette pratique ne fait nullement double emploi avec les traditionnelles leçons de français. Le cours de français est en effet cours de langue et / ou de littérature assujetti aux impératifs d’un programme annuel, et d’un examen dans certains cas.

Du fait de cette double exigence du programme et de l’examen le professeur apparaît généralement comme celui qui dispense, presque unilatéralement, un savoir que les élèves enregistrent ou non. Mais au club de lecture il n’y a ni programme à respecter impérativement, ni surtout examen à passer. Aussi le but visé est-il non d’édifier doctement les élèves, mais de diriger leurs propres débats sans s’interdire d’y prendre position.

C’est de cette façon qu’au club de lecture nos élèves pourraient non seulement acquérir par eux-mêmes des connaissances de tous ordres, mais encore et surtout éprouver leurs propres vues en les confrontant à la faveur d’un débat libre. Ils apprendraient ainsi à se faire librement une opinion. Et cela est très important à tous les points de vue : pour s’en aviser il n’est que de songer aux désastres qu’entraînent dans l’esprit et le comportement des cinéphiles les images vues mais point librement discutées, en raison précisément de l’absence, chez-nous, de tout ciné-club, de toute éducation cinématographique et de toute critique cinématographique valable, publique, régulière et libre surtout.

Fonctionnement du débat au club de lecture

Mais comment le débat fonctionne-t-il au club de lecture ? Un livre choisi est d’abord lu par tous les membres du club, sinon par le plus grand nombre possible. Une discussion s’engage ensuite autour de ce livre à un moment convenu. Elle se déroule en deux grandes phases : un compte rendu de lecture est d’abord effectué : il fournit une base commune à la discussion. Il ne doit guère excéder trois quarts d’heure. Il est fait par l’animateur. Alors seulement s’engage l’échange d’opinions entre les divers participants. Cet échange de vues doit être méthodique. Voici le détail de ces deux grandes phases, ou plus exactement de la discussion proprement dite.

1) Evocation du livre

Il est possible que l’animateur oriente le compte rendu de l’ouvrage dans un sens auquel peu de participants auront songé. Pour éviter que le débat ne soit bloqué avant même d’avoir été amorcé, il est nécessaire que sous l’impulsion de l’animateur, les participants rappellent le contenu des principaux passages du livre - précisons : principaux pour eux, bien évidemment ! A cet effet, ils peuvent être invités à répondre aux questions suivantes : quels passages du livre vous ont-ils le plus frappés ? Evoquez-les dans leur ordre de succession.

2) Dégagement des problèmes principaux

Une fois le contenu du livre évoqué, le débat peut porter sur les principaux problèmes. On peut alors demander aux participants : pourquoi tel passage vous a-t-il frappés ? Quel problème soulève-t-il ? Quelle idée vous faites-vous de tel personnage ? La question sur les personnages n’a de sens que s’il en existe dans l’ouvrage lu. Mais on peut fort bien, au club de lecture, discuter d’un ouvrage théorique qui ne met pas de personnage en scène. Auquel cas les questions spécifiquement théoriques touchant aux problèmes, aux solutions qui leur sont proposées, à leur rapport au réel devront être privilégiées.

3) Dégagement du sens profond du livre.

La discussion relative aux problèmes doit cependant aboutir non à les traiter en eux-mêmes, mais relativement au livre lu. Du moins en une première phase. Mais il faut éviter, au départ, de prendre ces problèmes comme prétexte à la digression et chercher plutôt à les cerner autant que possible dans le contexte même du livre. Aussi importe-t-il alors de poser des questions comme celles-ci : qu’a voulu dire l’auteur ? Quels passage du livre rendent-ils le mieux compte de son point de vue ? Avez-vous retenu quelques citations particulièrement expressives à cet égard ?

4) Appréciation du livre.

Le livre ainsi compris, il est permis de le juger. Il ne s’agit cependant pas de donner libre cours à toutes sortes de jugements sommaires, arbitraires ou vagues du genre : « c’est beau ; c’est intéressant ; c’est fantastique, c’est formidable », etc. Il est essentiellement question de confronter le contenu du livre avec l’histoire réelle. C’est de cette façon que le club de lecture aide au développement de l’esprit critique de ses membres : l’on sait en effet que notre jugement s’exerce et se forme par et dans l’acte de la comparaison, de la confrontation de données diverses de l’expérience sensible ou mentale. Pourquoi ? Parce que juger c’est, au sens étymologique du terme, peser, soupeser, examiner par conséquent les rapports entre deux ou plusieurs données différentes, les confronter entre elles ou avec un idéal qui les déborde, exactement comme on le fait avec des objets qu’on place sur les deux plateaux d’une balance. Et je tiens cette formation de l’esprit critique pour une arme redoutable contre le conditionnement culturel qui nous accable : si nous étions capables de discerner par nous-mêmes parmi les ouvrages dont l’impérialisme culturel nous inonde ceux qui sont mauvais pour nous, constituent un obstacle à la libre-disposition de nous-mêmes, nous nous rendrions, par le fait même, invulnérables à la domestication idéologique, et nous ne pourrions plus être apprivoisés, dominés. Le rapprochement entre le contenu du livre et le réel peut s’opérer au moyen de questions comme celles-ci : l’histoire contée vous paraît-elle vraie ? Pourquoi ? En avez-vous déjà fait l’expérience ? Les problèmes posés par le livre peuvent-ils se retrouver dans d’autres milieux ? Lesquels ? Revêtent-ils alors la même forme ? Vous sentez-vous concernés par ces problèmes ? Pourquoi ? Les personnages du livre appartiennent-ils à la vie quotidienne, à l’histoire, au mythe ou sont-ils purement fictifs ? L’auteur en a-t-il voulu faire un porte-parole, un type ou un symbole ? Si oui, de quoi ? L’on peut cependant aussi apprécier l’ouvrage du point de vue formel en posant les questions suivantes : avez-vous eu de la peine à comprendre le livre ? Comment le style de l’auteur vous apparaît-il ? Comment le récit est-il exposé ? Quelle technique l’auteur utilise-t-il ? Quels tours de style sont-ils le plus fréquent sous sa plume ? A qui l’auteur vous semble-t-il s’adresser ? Pour qui parle-t-il, selon vous ?

5) Explication du livre

Mais pour achever d’apprécier le livre il est bon que les membres du club de lecture puissent s’en faire une idée plus générale qui l’explique. Or, expliquer un livre ou un écrit, c’est, au fond, le rattacher à quelque chose qui le déborde et l’éclaire cependant. Aussi peut-on chercher dans la vie de l’auteur, dans son appartenance sociale et surtout dans l’histoire pratique, celle de son temps, ou celle d’autres époques, ce qui rend compte du livre. Ainsi peut-on poser les questions suivantes : pourquoi l’auteur adopte-t-il telle ou telle attitude ? Pourquoi défend-il telles ou telles idées ? A qui vous paraît-il s’adresser ? A qui vous semble pouvoir ou devoir profiter les vues qu’il défend ? En somme, pour qui et pour quoi / pourquoi vous semble-t-il avoir écrit ?

6) Comparaison avec d’autres livres.

Dans le dessein d’imprimer de la cohérence à la culture des membres du club, il n’est pas mauvais d’en appeler à leur acquis antérieur dans le temps même où ils s’enrichissent de données culturelles nouvelles. Aussi peut-on leur proposer de comparer le contenu de l’ouvrage lu avec celui d’autres livres qu’ils connaissent déjà en leur posant les questions suivantes : connaissez-vous d’autres ouvrages qui abordent les mêmes problèmes que le livre lu ? Lesquels ? Ces problèmes sont-ils traités de la même façon dans l’ensemble de ces livres ? Dans la négative, quelles différences faites-vous entre ces diverses approches ? Comment vous les expliquez-vous ?

Voilà donc comment peut se dérouler le débat au club de lecture. Selon sa propre inspiration du moment et l’orientation générale du débat l’animateur peut formuler de multiples autres questions qui ne figurent pas dans la série que je viens de présenter. Mais en quoi le rôle de l’animateur consiste-t-il, et qui peut-il être animateur ?

7) Rôle de l’animateur

Il dirige le débat en faisant le point des principales opinions exposées, en précisant ce qui manque de clarté, en apportant aux participants un complément ou un supplément d’informations de tous ordres : précision historique, philosophique, sociologique, littéraire, économique, anthropologique, etc. Il veille à faire progresser la discussion en en rappelant opportunément l’objet, en soulignant l’intérêt inaperçu d’un point de vue timidement développé et donc accueilli dans l’indifférence, en invitant courtoisement tel participant prolixe à ne pas faire diversion, à abréger l’exposé de son point de vue, et tel autre plutôt taciturne à prendre la parole. Bref, l’animateur du club de lecture n’est surtout pas ce personnage supposé omniscient, infaillible et docte qu’on pourrait d’abord s’imaginer. C’est essentiellement un curieux comme les autres membres du club, qui ne sait pas tout mais qui veut savoir, et qui pour comprendre les divers points de vue et les juger judicieusement, les écoute d’abord si attentivement qu’il en arrive à en détecter, comme en passant, les points faibles, les inutiles piétinements, etc. Il intervient alors pour réorienter ce débat qui a failli se perdre dans les marais de la polémique de personnes par exemple. Cela cependant ne l’empêche pas d’émettre son propre point de vue de temps à autre, et même de chercher à en convaincre les autres participants. Mais en aucun cas l’animateur ne doit sentir le professeur dogmatique après l’exposé des vues duquel il n’y aurait plus rien à dire. Il est même souhaitable, à mon avis, qu’entre lui et les élèves il aménage, au club de lecture, tout naturellement, un rapport de camaraderie : cela permettrait de détendre l’atmosphère, et les élèves, même les plus timides, participeraient au débat, s’habituant de la sorte à la prise de parole en public, à l’exposé courageux de leurs propres opinions. Pour l’animateur en tout cas, la chose la plus pernicieuse serait d’adopter des attitudes qui fassent du club de lecture un lamentable appendice du cours de français.

8) Qui peut être animateur ?

Voilà pourquoi l’objectif vers lequel on doit tendre impérativement au club de lecture c’est, à mon avis, de hâter l’accès des élèves compétents et volontaires au rôle d’animateur. C’est le seul moyen d’empêcher le club de lecture de dégénérer en un fastidieux prolongement de la classe de français ou d’anglais où il arrive, par nécessité il faut le souligner, qu’un seul tienne assez longtemps le crachoir comme on dit. J’estime cependant qu’au début il n’est pas mauvais que les professeurs de lettres, de philosophie, en somme de sciences humaines, qui en forment le vœu, animent le club de lecture, lui donnent l’impulsion. L’abandon de ce rôle par eux sera fonction de la rapidité avec laquelle les élèves eux-mêmes se révèleront aptes à l’assumer. Mais pourquoi des volontaires pratiquant les lettres et les sciences humaines et sociales, et surtout, à quelle aune mesurer cette aptitude des élèves ? Les professeurs de lettres et de philosophie simplement parce que leur métier les dispose, d’ordinaire, à une certaine ouverture d’esprit qui leur vaut une réputation d’ « honnêtes hommes » comme on disait à l’époque classique en France, réputation qui n’est pas toujours surfaite, cela dit sans préjudice de nulle sorte pour mes collègues d’autres disciplines, soit dit en passant. Quant aux élèves, il me paraît indiqué de leur dire, dès l’ouverture du club de lecture, qu’ils tiendront eux-mêmes le rôle d’animateurs dès qu’ils en exprimeront le souhait. Il est sage, par la suite, de ne pas attendre tout simplement que cette volonté se manifeste : par timidité, les élèves, même les plus aptes, peuvent se dérober en permanence. Aussi faut-il proposer franchement à l’un, ou à l’une, de se jeter, par témérité en quelque sorte, à l’eau comme on dit. C’est d’ailleurs de cette façon que s’effectue tout apprentissage : c’est toujours au départ un risque à courir ; ceux qui ont appris à nager en savent quelque chose.

Si cependant j’insiste pour que du rang des élèves émergent des animateurs, c’est surtout parce qu’il faut que le club de lecture vive de par ses membres sans exception, une fois que les enseignants volontaires lui auront imprimé une impulsion. Les professeurs, néanmoins, peuvent rester au club de lecture après que celui-ci aura commencé à fonctionner normalement de par la seule activité de ses membres élèves. Après tout, si le niveau des débats est élevé, les professeurs aussi peuvent en apprendre bien des choses ! Le principal cependant, du point de vue de son fonctionnement, c’est de hâter l’autonomie du club par rapport à ses membres professeurs : c’est essentiel pour rendre les élèves pleinement responsables d’un organe culturel qui est avant tout le leur.

9) Un problème pratique

Mais compte tenu de l’indigence voire du dénuement de nos bibliothèques scolaires et de l’impécuniosité, voire de la misère de bien de nos élèves, comment pratiquement, mettre sur pied un club de lecture et le faire fonctionner ? J’avoue que l’indigence bibliographique constitue un obstacle non négligeable : pour que vive le club de lecture il faut de nombreux ouvrages de bons auteurs, en plus d’un exemplaire. Le fait cependant est que nous sommes généralement, dans nos lycées et collèges, confrontés à de pénibles situations de pénurie. Que faire dans ces conditions ? Je me suis déjà heurté à cette question lorsque j’ai entrepris d’animer un club de lecture en milieu scolaire. Aussi me permettra-t-on d’évoquer succinctement ma conduite du moment qui n’est certainement pas exemplaire mais qui constitue néanmoins une réponse possible à la question qui se posera, probablement encore, à nombre d’entre nous, l’effort d’équipement en bibliothèques dignes de ce nom étant parcimonieux, faute d’un dessein et d’une pratique politiques clairvoyants et fermes sur la question, de la part de l’Etat, cela va de soi, et par ricochet, de maints chefs d’établissements, publics et privés, comme de juste.

Ayant enregistré au club l’inscription d’élèves du second cycle de l’établissement, j’ai fait porter nos débats sur des ouvrages du programme des Seconde, Première et Terminale. Précision importante : je me suis bien gardé d’organiser une séance pour chaque classe en particulier, car ce faisant j’aurais difficilement évité de laisser l’impression que le club de lecture prolonge la classe de français ; les élèves, en tout état de cause, auraient été tentés de réagir comme ils l’auraient fait en classe, devant leur professeur de lettres. En les réunissant tous ensemble, j’ai dû certainement ébranler l’idée courante mais peu consistante d’une cloison étanche entre les classes et surtout l’idée erronée selon laquelle un élève ne pourrait rien comprendre à un ouvrage inscrit au programme d’une classe supérieure à la sienne. Les élèves des grandes classes ont même découvert que pour avoir dépassé le niveau de Seconde ils n’étaient pas pour autant, nécessairement, plus aptes que leurs camarades plus jeunes à discuter judicieusement du contenu des ouvrages inscrits au programme de cette classe. Dans une situation de pénurie bibliographique on peut donc, avantageusement, examiner au club de lecture les ouvrages inscrits au programme scolaire : au moins les élèves sont-ils censés les avoir ! L’écueil à éviter cependant est de faire alors des séances de discussion une doublure redondante du cours de français, au risque d’avoir affaire à des élèves plus ou moins passifs, plus ou moins persuadés de n’avoir rien à apprendre de la discussion du moment que leur professeur de français leur redira ce qu’ils prennent, eux, pour « ce qu’il faut savoir de tel ouvrage » ! Malgré l’extrême parcimonie de nos moyens nous pouvons donc essayer de faire fonctionner un club de lecture. Et dans les établissements où l’on peut disposer de journaux et de revues, on peut organiser des débats sur des articles importants : reportage, analyse socio économique, critique de spectacle, étude de fond d’une question théorique, politique ou de quelque autre problème d’actualité. L’essentiel est que la plupart des membres du club de lecture aient auparavant pris connaissance du livre ou de l’article qui fera l’objet du débat.

10) Périodicité des séances

C’est partiellement en raison de cette nécessaire connaissance préalable de l’article ou du livre qu’on ne peut pas fixer rigidement la périodicité des séances de discussion au club. En réalité tout dépend du nombre des membres inscrits et assidus, de leur aptitude à lire vite. Plus ils seront nombreux, plus ils liront lentement et moins fréquentes seront les séances de débat. Ainsi la périodicité des débats est fonction de la situation particulière de chaque établissement, de la disponibilité des enseignants et surtout des élèves eux-mêmes. Personnellement, j’estime cependant qu’une séance trimestrielle serait fort insuffisante ; deux seraient la moyenne raisonnable ; l’idéal serait de parvenir, avec le libre assentiment des élèves, au rythme soutenu d’une séance mensuelle.

En résumé, le club de lecture est le lieu d’une discussion publique et libre, sur la base d’un livre ou d’un article lu. Il est nécessaire que nous en fassions fonctionner dans nos lycées et collèges. Parce que la lecture est au centre de toute vie intellectuelle. Parce que seule la libre confrontation des opinions, des interprétations, révèle la signification véritable des ouvrages lus, leur vérité sur le plan théorique, et libère notre propre créativité, celle de nos élèves.

21sept.
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