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© Camer.be : Paul Moutila
- 03 Jun 2026 19:02:42
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Deux Franck, un trône : la bataille dynastique qui déchire le pouvoir camerounais :: CAMEROON
Après 44 ans sans vice-président, le Cameroun vient de modifier sa constitution pour créer ce poste et les deux candidats les plus probables s'appellent tous les deux Franck, et sont les fils du président Biya.
Il a gouverné le Cameroun plus longtemps que la plupart de ses citoyens n'ont vécu. Maintenant, à 93 ans, Paul Biya fait quelque chose qu'il n'avait jamais fait en quatre décennies de règne absolu.
Il prépare sa sortie.
Ou plutôt selon ses critiques il prépare sa continuité. Sous un autre nom. Dans un autre corps. Avec le même sang.
Car le poste de vice-président qui vient d'être réintroduit dans la constitution camerounaise n'est pas une réforme démocratique. C'est, disent certains, un testament déguisé en amendement.
Les deux Franck et le trône : Paul Biya réécrit la constitution pour choisir son héritier
Le Cameroun entre dans une phase que beaucoup attendaient, que certains redoutaient, et que personne n'osait nommer à voix haute.
En avril, le parlement a voté la modification de la constitution pour réintroduire le poste de vice-président un rôle absent depuis 1972, lorsque le pays a abandonné son système fédéral. La nouvelle règle est précise : le vice-président sera nommé par le président, et non élu. En cas de décès ou d'incapacité du chef de l'État, il prendrait les rênes pour achever le mandat présidentiel de sept ans.
Une mécanique simple. Aux conséquences potentiellement historiques.
L'équation des deux Franck
Plusieurs noms circulent dans les couloirs du pouvoir. Ferdinand Ngoh Ngoh, secrétaire général de la présidence et homme le plus influent de l'appareil d'État après Biya lui-même. Paul Atanga Nji, ministre de l'Administration territoriale. Louis-Paul Motazé, ministre des Finances.
Mais ce sont deux autres noms qui concentrent l'essentiel des spéculations et ils ont un point commun troublant : ils s'appellent tous les deux Franck.
Franck Biya, premier fils du président issu de son mariage avec feu Jean-Irène Biya. Et Franck Hertz, fils de l'actuelle première dame Chantal Biya, surnommée « Madame la présidente » tant son influence sur le gouvernement est réelle et documentée.
Ni l'un ni l'autre n'a jamais occupé de fonction publique. Ils ont longtemps évolué dans l'ombre. Jusqu'à récemment.
Des signaux qui ne trompent pas
Les signes se sont multipliés ces dernières années. En 2023, Franck Hertz a accompagné la délégation présidentielle lors d'un voyage à Moscou. Quatre mois plus tard, Franck Biya récupérait officiellement sa carte de membre du RDPC, le parti au pouvoir. Un diplomate interrogé sous couvert d'anonymat a résumé le geste sans ambiguïté : rejoindre le parti après des années de discrétion, c'était une manière de « montrer sa loyauté et de poser son poids ».
Franck Hertz, lui, siège au conseil d'administration de Tradex, société énergétique dans laquelle la compagnie pétrolière d'État détient 54 % des parts. En 2022, il avait involontairement attiré l'attention nationale après le vol de 8 milliards de francs CFA dans sa résidence de Yaoundé.
Deux trajectoires discrètes. Deux montées en puissance parallèles. Un seul poste à occuper.
L'opposition nomme ce que beaucoup pensent tout bas
Face à l'amendement constitutionnel, l'opposant Maurice Kamto a choisi la clarté. Le président « est en train d'établir une monarchie républicaine fondée sur la constitution, avec une dynastie héréditaire ou népotiste », a-t-il déclaré, qualifiant la réforme de « prise de pouvoir institutionnel ».
Le mot monarchie, dans un État officiellement républicain, est une accusation lourde. Elle est aussi, pour beaucoup d'observateurs, une description précise.
Un phénomène régional bien connu
Le Cameroun ne serait pas une exception africaine il en serait la dernière incarnation. En Guinée équatoriale, Teodoro Obiang Nguema Mbasogo, 83 ans et au pouvoir depuis 1979, a fait de son fils Teodorin son vice-président et successeur désigné. Au Gabon, la dynastie Bongo a régné sans interruption de l'indépendance jusqu'au coup d'État d'août 2023. Au Tchad, la famille Déby tient les rênes depuis décembre 1990.
Paul Biya, qui gouverne depuis 1982, s'apprêterait à rejoindre ce cercle restreint où le pouvoir se transmet comme un héritage familial.
Les guerres de cour
Derrière la façade institutionnelle, les tensions sont vives. Africa Confidential a récemment révélé une querelle ouverte entre deux camps au sein du cercle présidentiel : d'un côté Ngoh Ngoh et le chef de la sécurité de Biya, réputés proches de Chantal Biya ; de l'autre le ministre Motazé, considéré comme loyaliste de Franck Biya, et le Premier ministre Joseph Ngute.
« Les guerres de territoire des aides avides de pouvoir menacent la stabilité du gouvernement », écrivait le bulletin d'investigation dans un récent rapport. Certains y voient « le début de la fin du régime ».
Une querelle de succession, avant même que la succession ait officiellement commencé.
Et pendant ce temps, le pays attend
Les élections parlementaires prévues l'année dernière ont été reportées. Le nouveau gouvernement promis par Biya dans son discours de fin d'année 2025 n'a pas encore été formé. Plusieurs crises simultanées conflit anglophone dans les régions du Nord-Ouest et du Sud-Ouest, insurrection djihadiste dans le Grand Nord continuent de saigner le territoire.
La rue, elle, reste silencieuse. En partie par épuisement. En partie par calcul. Lors de la présidentielle contestée de 2025, la répression aurait fait au moins 48 morts selon les sources d'opposition.
Levi Mboushou, analyste politique basé à Buea, traduit cet attentisme en termes nets : les citoyens ordinaires attendent une « implosion » venue de l'intérieur des cercles du pouvoir. Car, observe-t-il, l'élite elle-même craint que la résistance à une transition père-fils vienne moins de la rue « que de l'intérieur des cercles du pouvoir ».
Si toute une classe de courtisans se retrouve écartée au profit d'un héritier, les conditions d'une rupture au sein de l'élite pourraient être réunies.
Le troisième Franck dans l'ombre
Un dernier élément brouille le tableau. Georges Gilbert Baongla, homme d'affaires de 62 ans, affirme depuis des années être le premier fils biologique de Paul Biya. En avril, il est allé jusqu'à déclarer à la télévision nationale que Franck Biya avait été adopté. Les autorités l'ont depuis convoqué pour interrogatoire.
La querelle des héritiers, officiellement inexistante, est désormais publique.
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