Martinez Zogo : l'hypothèse d'Eko Eko aurait-elle été écartée trop vite ?
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Cameroun - Martinez Zogo : l'hypothèse d'Eko Eko aurait-elle été écartée trop vite ?

Promesses présumées, hypothèse d'Eko Eko écartée, appel mystérieux non exploité : le contre-interrogatoire du colonel Otoulou révèle des angles morts de l'enquête sur l'assassinat de Martinez Zogo.

Les 3 et 4 août 2026, le Tribunal militaire de Yaoundé a entendu le contre-interrogatoire du colonel Jean-Pierre Otoulou, chef de la commission d'enquête sur la mort de Martinez Zogo. La défense de Justin Danwé a pointé trois zones d'ombre qui pourraient fragiliser l'accusation.

Au cœur des débats : trois questions qui pourraient révéler de véritables « angles morts » de l'enquête préliminaire. Des promesses ont-elles été faites à Justin Danwé pour obtenir ses aveux ? L'hypothèse avancée par l'ancien patron de la DGRE, Léopold Maxime Eko Eko, a-t-elle été écartée trop rapidement ? Et pourquoi un appel téléphonique reçu par l'épouse de Martinez Zogo le lendemain de l'enlèvement n'a-t-il pas été exploité ?

Des promesses ont-elles précédé les déclarations de Justin Danwé ?

Me Mbuny a soulevé une question délicate : qu'a-t-on promis à son client, Justin Danwé, pour qu'il reconnaisse aussi rapidement les faits qui lui sont reprochés ? Un officier supérieur de la DGRE, connaissant parfaitement les méthodes du renseignement et les conséquences pénales de ses déclarations, n'aurait pas livré des aveux accablants sans une forme de pression ou de contrepartie.

Le colonel Otoulou a répondu n'avoir formulé aucune promesse personnelle. Mais Me Mbuny a précisé sa pensée : une éventuelle promesse aurait pu provenir d'une autre personne ayant participé aux auditions. Aucun élément ne permet d'établir qu'une contrepartie a été proposée à Danwé, mais la question demeure essentielle, car les premières déclarations du lieutenant-colonel occupent une place centrale dans la construction de l'accusation.

Cette interrogation rejoint une préoccupation plus large : dans quelle mesure les aveux obtenus en début d'enquête sont-ils fiables, surtout lorsqu'ils émanent d'un acteur aussi expérimenté que Danwé ? La défense suggère que le récit de son client pourrait avoir été influencé par des attentes ou des garanties implicites.

L'hypothèse d'Eko Eko : une piste écartée trop vite ?

Me Mbuny est également revenu sur une déclaration de Léopold Maxime Eko Eko, l'ancien directeur général de la DGRE. Ce dernier avait soutenu que l'affaire Martinez Zogo pouvait poursuivre un double objectif : neutraliser Jean-Pierre Amougou Belinga et provoquer son propre départ de la tête du renseignement extérieur.

Une telle affirmation pouvait relever d'une stratégie de défense, mais elle constituait également une hypothèse susceptible d'être vérifiée, d'autant qu'elle émanait du premier responsable de la DGRE au moment des faits. Pourquoi cette piste n'a-t-elle pas donné lieu à des investigations plus approfondies ?

Interrogé, le colonel Otoulou a indiqué que les enquêteurs disposaient déjà des déclarations de Justin Danwé, qui aurait affirmé avoir agi sur instruction de son supérieur. Ces éléments auraient conduit à considérer la thèse d'Eko Eko comme moins pertinente. Mais cette réponse soulève une difficulté méthodologique : une hypothèse concurrente peut-elle être écartée parce qu'une première version paraît suffisamment convaincante ? Ou doit-elle être vérifiée de manière indépendante avant d'être abandonnée ?

L'enjeu est considérable. Une enquête solide ne consiste pas seulement à réunir les éléments qui confortent une piste. Elle doit également rechercher ceux qui pourraient la contredire, éprouver les scénarios alternatifs et expliquer, pièces à l'appui, pourquoi certains ont été écartés. À défaut, le risque est celui d'un biais de confirmation : une enquête convaincue très tôt d'avoir trouvé son scénario principal et qui interprète ensuite les éléments recueillis à la lumière de cette première conviction.

L'appel à l'épouse de Martinez Zogo : une piste déterminante laissée en suspens

L'échange le plus troublant a concerné une déclaration de l'épouse de Martinez Zogo, recueillie le 23 janvier 2023. Elle aurait affirmé avoir reçu, dès le 18 janvier 2023, soit le lendemain de l'enlèvement de son époux, l'appel d'une personne se présentant comme un agent de la DGRE. Cet interlocuteur lui aurait demandé de se rendre à proximité du poste de gendarmerie de Nkol-Nkondi pour vérifier si un véhicule s'y trouvant était celui de Martinez Zogo.

Pour Me Mbuny, cet appel aurait dû constituer une piste prioritaire. Comment cet individu connaissait-il l'existence du véhicule et l'endroit où il se trouvait ? Pourquoi se présentait-il comme un agent de la DGRE ? Comment avait-il obtenu le numéro de téléphone de l'épouse du journaliste ?

Surtout, le numéro utilisé a-t-il été formellement identifié ? Son titulaire a-t-il été recherché ? Le relevé de ses communications a-t-il été obtenu ? Sa localisation au moment de l'appel a-t-elle été établie ? Me Mbuny a demandé pourquoi aucune réquisition, aucun relevé téléphonique détaillé et aucune opération de localisation ne semblaient avoir été exploités, alors que l'appelant paraissait disposer, dès le lendemain de l'enlèvement, d'informations sensibles.

Le colonel Otoulou n'aurait pas apporté de réponse suffisamment précise. L'identification de cet interlocuteur aurait pu confirmer une implication de la DGRE, révéler une usurpation de qualité, conduire vers un acteur inconnu ou, au contraire, écarter une piste artificiellement rattachée au service de renseignement. Dans tous les cas, cet appel semblait mériter davantage qu'une simple mention dans un procès-verbal.

Cette interrogation rejoint d'autres zones d'ombre concernant les téléphones dans cette affaire. Le colonel Otoulou a également révélé que Justin Danwé et Jean-Pierre Amougou Belinga échangeaient via un iPhone 12 qui a disparu, et que le commissaire du gouvernement n'a pas jugé nécessaire de le retrouver. Un autre élément troublant qui interroge sur la rigueur de l'enquête.

Les silences de l'enquête deviennent des questions pour le Tribunal

À travers ces trois séquences, Me Mbuny ne s'est pas limité à défendre Justin Danwé. Il a interrogé la logique de sélection des pistes par les premiers enquêteurs. Les déclarations de son client ont-elles été influencées par une promesse ou une assurance ? L'hypothèse avancée par Eko Eko a-t-elle été vérifiée avant d'être écartée ? L'auteur de l'appel reçu par l'épouse de Martinez Zogo a-t-il fait l'objet de toutes les investigations techniques nécessaires ?

Les réponses peuvent encore se trouver dans les pièces du dossier. Il appartiendra au Tribunal de les rechercher et d'en apprécier la portée. Mais si elles n'y figurent pas, ces silences pourraient révéler de véritables angles morts dans les premières investigations.

Car la solidité d'une enquête ne se mesure pas seulement à la quantité d'éléments réunis contre les personnes poursuivies. Elle se mesure aussi à la rigueur avec laquelle les enquêteurs vérifient les conditions de recueil des témoignages, explorent les hypothèses concurrentes et exploitent les pistes susceptibles de remettre en question leur première lecture des faits.

Dans l'affaire Martinez Zogo, le contre-interrogatoire du colonel Otoulou pose désormais une question centrale : l'enquête préliminaire a-t-elle cherché à établir toute la vérité, ou s'est-elle progressivement enfermée dans le scénario qu'elle avait choisi de privilégier ?

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