Penser les prises d'otages contre rançon : un cri de Déli Sainzoumi Nestor
AFRIQUE :: LIVRES

AFRIQUE :: Penser les prises d'otages contre rançon : un cri de Déli Sainzoumi Nestor :: AFRICA

« A Léré, lors d'une visite le 28 mars 2012, Idriss Deby Itno a déclaré : ‘‘Je le dis avec beaucoup de regret : l'exemple de Matta-Léré est le plus mauvais exemple que nous ayons connu dans cette région. Plus jamais cela ! Plus jamais de Matta-Léré !’’ » C'est écrit dans Penser les prises d'otages contre rançon, le livre d'un auteur tchadien qui ose, qui dénonce l'insoutenable sauvagerie des prises d'otages contre rançon dans les régions rurales, transfrontalières du Tchad, du Cameroun et de la République Centrafricaine. Lui, c'est... (sous vos ovations, s'il vous plaît, car son travail mérite un coup de chapeau) : Monsieur Déli Sainzoumi Nestor !

Mais alors, que s'est-il réellement passé à Matta-Léré, pendant qu'on y est ? — Un drame. Une tragédie d'une violence inouïe, horrifique à la limite, comme savent l'être les débordements sulfureux de la vindicte populaire. Déli Sainzoumi Nestor raconte que... Au petit matin du 13 septembre 2011, le sieur Massamba Pabamé, le chef du village de Matta, a eu un réveil des plus indélicats, du genre qui pourrait tout d'abord s'apparenter à un mauvais rêve. Lui et trois de ses notables, de présumés complices d'actes gravement répréhensibles, ont été trimballés sans ménagement dans la forêt, par une populace en furie. Des bergers et des paysans de Matta-Léré décidés d'en découdre une bonne fois pour toutes. Ces gens, ces pauvres hères, organisés pour certains en Comité d'auto-défense (avec l'autorisation et même l'incitation des autorités administratives), sont tous des victimes directes ou indirectes des enlèvements contre rançon qui sévissent dans la région depuis plus d'une décennie. Beaucoup ont, à un moment ou à un autre, dû vendre au débotté du bétail ou des récoltes durement gagnés à la sueur de leur front, pour payer aux ravisseurs des millions de francs afin de revoir vivantes leurs progénitures ou leurs épouses. En cas de non paiement de la rançon exigée, ou de tentative de collaboration avec les forces de l'ordre, les ravisseurs savaient se montrer impitoyables. Les otages étaient purement et simplement abattus, pour l'exemple.

Ce jour-là, les victimes tenaient enfin le chef-bandit, pour ainsi dire. Plusieurs fois dénoncé par le passé pour son intelligence avec les preneurs d'otages, M. Massamba Pabamé avait plus d'une fois été interpellé, emprisonné même, avant d'être relaxé quelque temps après, puis réhabilité par la hiérarchie dans son trône de chef du village de Matta. Cette fois encore, les preuves étaient accablantes, car le chef corrompu avait été trahi par son propre fils de 16 ans ; Sobkika, ce héros, avait témoigné auprès du Comité d'auto-défense des visites récurrentes de personnes patibulaires au domicile de son père, mais aussi de la présence d'une cache d'armes dans leur concession. L'information avait été vérifiée et confirmée par les membres du Comité d'auto-défense avant d'organiser l'expédition punitive. Laquelle expédition devait s'achever dans l'horreur, à la manière d'un auto da fe expiatoire. Le chef et deux de ses notables ont fini sur le bûcher, à feu à sang, littéralement ; quant au troisième affidé, il a été jeté dans la mare aux caïmans... Et bonne dégustation.

Déli Sainzoumi Nestor ne s'arrête pas là. Il analyse, il dissèque, il « pense » comme l'indique le titre de son ouvrage le phénomène des prises d'otages contre rançon en milieu rural dans les régions transfrontalières du Tchad, du Cameroun et de la République Centrafricaine. Il y a, constate-t-il pour le déplorer, une « désétatisation » de ces régions qui rend fertile le terrain aux gangsters de villages, les preneurs d'otages et autres « zaraguina » (coupeurs de route). Les populations sont abandonnées à elles-mêmes, dans la pauvreté, l'insécurité, la peur et la psychose qui en résultent. Auprès de qui faut-il se plaindre ?... La combine entre les agents des forces de l'ordre et les autorités coutumières qui conjuguent une entente incestueuse avec les ravisseurs a plus d'une fois été décriée, sans que ces dénonciations n'aient donné lieu à une réelle considération au niveau des instances judiciaires compétentes.

Une vraie mafia, avec beaucoup d'argent en jeu. Rien que pour le compte de l'année 2007 par exemple, Déli Sainzoumi Nestor a recensé, seulement dans la région du Mayo-Kebbi au Tchad, 158 personnes enlevées pour une rançon globale collectée auprès des familles des otages à hauteur de 180 millions de francs CFA ; un, deux, trois, quatre... jusqu'à cent quatre-vingts millions de francs dépouillés à de pauvres paysans ! On peut comprendre l'indignation, le cri de Déli Sainzoumi Nestor.

Dans cette situation d'urgence humanitaire, l'écrivain tchadien salue le rôle de sentinelle bravement tenu par les organisations de défense des droits de l'homme et les médias indépendants ; des médias indépendants qui, à force de dénoncer ces enlèvements crapuleux, tout en montrant du doigt la morbidité si ce n'est le laxisme suspect des autorités et des forces de l'ordre, n'ont eu de cesse de mettre le gouvernement démissionnaire au-devant de ses responsabilités régaliennes.

La nébuleuse de lâches ravisseurs d'enfants de pauvres gens opère à la fois au Tchad et au Cameroun, Sainzoumi étend lui aussi ses recherches jusque dans notre pays. Selon un article du quotidien Le Messager du 28 juin 2008 cité dans son ouvrage, on apprend dès l'intitulé que 10 Camerounais [ont été] kidnappés et tués au Tchad. Sainzoumi d'ajouter : « Dans cet article, Le Messager a rapporté que des ravisseurs prenaient à la pelle des otages et exigeaient une rançon. Et si d'aventure la contrepartie n'était pas honorée, les kidnappés payaient de leur vie. » Ces malheureuses victimes originaires de l'Extrême-Nord du Cameroun venaient de l'apprendre à leurs dépens.

Un tel climat de no man's land aura pour sûr contribué à préparer le terrain à des organisations terroristes comme Boko-Haram. Déli Sainzoumi Nestor en est pour sa part convaincu. Car, pour l'auteur de N'djamena, ces extrémistes ont plus de facilités à prêcher là où sévit la misère ; une région rurale où les populations se sentent abandonnées depuis toujours par le pouvoir central peut être pour eux un bastion en puissance, un excellent terreau de recrutement. Penser les prises d'otages contre rançon est à ce titre une sonnette d'alarme qui en son temps aurait dû attirer l'attention de nos gouvernants, qui malheureusement, il faut bien le reconnaître, n'ont pas toujours le temps de s'intéresser aux livres.

L'ouvrage est d'un petit volume, concis et précis, écrit à la manière d'un article journalistique – comme qui dirait, le manguier produit des mangues. C'est d'ailleurs dans l'exercice de sa profession de journaliste que Déli Sainzoumi Nestor s'est retrouvé sur la trace des preneurs d'otages et de leurs forfaits ; un fléau sur lequel il a enquêté pendant huit bonnes années pour le compte des médias qui l'employaient. L'homme sait de quoi il parle. Il ne se prive d'ailleurs pas de dispenser quelques préceptes sur la profession, la déontologie, le rôle de contre-pouvoir du journalisme dans son essence, en accord avec un certain François Mauriac qu'il cite quelque part dans son œuvre : « Je doute qu'il existe pour la presse un crime de silence. Le jour des règlements de comptes, nous ne serons pas accusés d'avoir parlé mais de nous être tus. »

 « Penser les prises d'otages contre rançon » de Déli Sainzoumi Nestor était en lice dans la Catégorie Recherche à l'édition 2017 du GPAL (Grands Prix des Associations Littéraires).

© Palabre Intellectuelle (palabresintellectuelles@gmail.com

Lire aussi dans la rubrique LIVRES

Les + récents

partenaire

Vidéo de la semaine

évènement

Vidéo

L'actualité en vidéo