Crise anglophone : la crise
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Le 15 juin 2021, 6 fonctionnaires camerounais ont été enlevés par des forces séparatistes. 5 délégués départementaux et un chef de service départemental. Le  kidnapping a eu lieu à Massulé Balue, un village de l’arrondissement d’Ekondo Titi, département du Ndian, région du Sud-Ouest. Les  six fonctionnaires étaient réunis au même endroit à l’occasion d’une descente sur le terrain pour procéder à une démarcation en vue de faciliter un travail de construction des lignes électriques. Il s’agit des délégués départementaux des ministères des Domaines, du cadastre et des affaires foncières, du Développement urbain et de l’habitat, de l’Eau et de l’énergie, des Petites et moyennes entreprises, de l’Economie, plan et aménagement du territoire et du chef service départemental des Domaines. Deux jours plus tard, le délégué du ministère de l’Economie a été exécuté, et des vidéos circulaient faisant état de ce que les autres sont sous forte menace, la demande de rançon aussi importante. 

Six mois en arrière, le 6 janvier 2021, l’installation du sous-préfet de Njikwa par le préfet du département de la Momo dans la région du Nord-Ouest s’était soldée par une tragédie. Le convoi du préfet avait été attaqué par les forces séparatistes à son retour,  4 éléments des Forces de défense et de sécurité et la déléguée départementale du ministère des Communications de Momo, Becky Jeme Iyabo, avaient été tués. Trois ans plus loin en arrière encore, le 11 février 2018, le sous-préfet de Batibo, Diteng Namata, avait été enlevé le jour de la célébration de la fête de la jeunesse, et avait également été exécuté quelques temps après. Ces exemples sont pris de manière parsemée dans le bilan de la crise anglophone jusqu’ici, et ne concernent que les personnels administratifs, plus faciles à repérer. Sinon on ne peut compter les fonctionnaires déjà passés sous le diktat de cette guerre, et dont la liste est tenue secrète. Le cas de ces victimes est relevé, non pas parce que leurs vies compte plus que celles des autres victimes, mais du fait qu’elles bénéficient d’un statut particulier de par leurs fonctions, en plus d’être sous contrat avec l’Etat qui devrait s’assurer de leur sécurité à double titre. 

Négligence

Une question se pose avec le cas des 6 fonctionnaires enlevés dans le département du Ndian. Comment peut- on réunir sur place autant de responsables de l’administration, sans prendre des mesures nécessaires pour assurer leur sécurité ? Était-ce toujours pour montrer que la zone était pacifiée, une simple négligence ou la banalisation de la vie de ces pères de famille ? Faut-il le rappeler, le préambule de la Constitution camerounaise dispose « La liberté et la sécurité sont garanties à chaque individu dans le respect des droits d’autrui et de l’intérêt supérieur de l’Etat…La nation protège et encourage la famille, base naturelle de la société humaine. Elle protège la femme, les jeunes, les personnes âgées et les personnes handicapées.»

Le pouvoir camerounais est conscient que les régions anglophones sont devenues risquées depuis 4 ans pour les fonctionnaires particulièrement, mais au lieu de prendre la mesure des choses, retirer au besoin tous ses employés pour les protéger d’abord, il ne cesse de se gaver d’orgueil pour les obliger à aller à l’abattoir, piétinant ainsi leurs droits fondamentaux à la vie et foulant au pied les dispositions de la Constitution. Le chantage et les menaces sont même utilisés pour contraindre les fonctionnaires et autres catégories de personnes qui émargent au budget de l’Etat à retourner dans les braises, à leurs risques et périls, mais ce même Pouvoir n’ose rien entreprendre pour obliger également les milliers de populations civiles qui ont fui ces zones pour leurs vies à retourner dans ces champs de guerre et d’atrocités. 

Pousser les fonctionnaires à l’abattoir

Le 5 août 2020, le gouvernement avait décidé de suspendre le salaire d’une centaine de fonctionnaires dans la région du Nord-Ouest. Le gouverneur de la région Adolphe Lele Lafrique avait donné cette information au cours d’une réunion régionale de coordination et de sécurité. Leur faute avancée par le gouvernement était d’avoir abandonné leurs postes. Mais en réalité ces fonctionnaires s’étaient plutôt mis à l’abri comme des milliers des populations, pour protéger leurs vies. Peut-on accuser quelqu’un d’avoir déserté une maison, quand pour échapper à l’inondation par exemple ou à tout autre menace de sa vie il l’a quitté ? Peut-on accuser une femme d’avoir abandonné le foyer quand elle a fui les violences ? 11 jours plus tard, le 19 août 2020, le ministre de l’Administration territoriale montait au créneau. Aux chefs traditionnels de ces deux régions qui avaient trouvé refuge à Yaoundé, il disait au cours d’une réunion convoquée de rentrer s’installer dans leurs chefferies : « il est impérieux qu’ils regagnent leurs chefferies. Ils sont des auxiliaires de l’administration et ont des populations sous leurs autorités…Dans nos chefferies nos populations s’identifient à nous et ces populations sont éparpillées un peu partout. Si nous ne sommes pas là, nos administrés ne peuvent pas être là. Qui va les diriger ?  

Nous avons fait une évaluation sécuritaire et la situation. Elle n’est pas ce qu’elle était il y a trois ou deux ans. Elle se normalise petit à petit. Le calme revient progressivement en dépit des exactions des terroristes. Il y a des chefs traditionnels qui sont restés sur place et qui ont bravé les menaces des terroristes». Et deux mois après, c’est le ministre de l’Enseignement secondaire qui publiait le 9 décembre 2020, une liste de 1002 enseignants ayant abandonné leurs fonctions, tout en leur donnant 14 jours pour les retrouver sous peine de sanctions administratives. C’est ainsi que craignant de perdre leurs pécules, certains sont retournés malgré eux dans une région où ils vivent la peur au ventre, redoutant à chaque minute de voir des hommes armés surgir de nulle part. Si les militaires sont tués et leurs corps décapités, les images filmées et distribuées dans les réseaux sociaux, que peuvent faire de pauvres fonctionnaires dans les classes par exemple ?

L’enlèvement des 6 fonctionnaires de Ndian, qui en plus, est opéré dans le département d’origine du Premier ministre, est plus qu’un affront de la part des forces séparatistes, c’est une manière de narguer le pouvoir de Yaoundé, une façon de dire que les discours rassurants du ministre de Yaoundé n’engagent que ceux qui y croient, la réalité de terrain étant autre. Mais dans cette guerre d’égo, doit-on continuer à sacrifier la vie des fonctionnaires, qui ne demandent qu’à servir ? Si l’Etat est incapable d’assurer la sécurité des fonctionnaires dans les zones anglophones, autant ne plus endeuiller des familles.

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