Décentralisation : les administrateurs freinent des 4 fers
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Le 13 janvier 2021, le maire de la commune de Foumban Tomaino Ndam Njoya, a adressé une lettre de protestation au gouverneur de la région de l’Ouest Awa Fonka Augustine, pour dénoncer ce qu’elle a appelé une « représentation déshonorante » à la cérémonie d’installation d’un nouveau préfet dans le département du Noun. Extrait : « pour le respect de la République et le Chef de l’État que vous représentez, permettez-moi de vous dire que, vous avez piétiné vos missions, ce qui ne doit pas rester sans conséquences, car, l’ensemble de vos manquements, sur lesquels je reviendrai pour l’essentiel, a choqué, a touché tous ceux qui, nombreux, étaient venus pour assister à un rituel Républicain, dans la pure tradition de respect des Valeurs et Principes de la « Chose Publique » ».

La suite la correspondance est un résumé du déroulement de la cérémonie, durant laquelle le gouverneur aurait laissé de côté ses missions républicaines, cautionné des actes illégaux du Sultan roi des Bamoun, multiplié des actes de dénigrements à son encontre et eu des attitudes partisanes propice pour la division du peuple. La conclusion est aussi sévère envers le patron de la région : « Avec la Nouvelle Ère, apprenez à vous séparer de votre culture de « commandement autocentré et sans partage. » Cette sortie contestataire envers l’autorité administrative de l’élue locale n’est pas la première, et le préfet qui cédait sa place le 12 janvier avait déjà aussi eu maille à partir à plusieurs reprises avec elle.

Le 21 août déjà, les deux étaient à couteaux tirés au sujet d’une opération de recrutement et de formation de la police municipale. Le préfet voulant mettre fin à la procédure en invoquant le non-respect de l’article 216 (3) de la loi du 24 décembre 2019 portant code général des collectivités territoriales décentralisées (Ctd) », qui requiert l’autorisation du ministre de la Décentralisation et du développement local dans ce genre d’opération. Dans sa réponse énergique, Tomaino Ndam Njoya avait rappelé au préfet que s’il n’était pas informé, c’est qu’« il se trouve hélas, nous vous avons retiré notre confiance, au regard de votre mauvaise foi dans la gestion de plusieurs dossiers nous concernant. »

Soif du pouvoir  

Cette situation conflictuelle entre les autorités administratives et les autorités locales, élues ou traditionnelles, n’est pas propre à la commune de Foumban. Le 24 juillet 2020, toujours dans la région de l’Ouest, le préfet du département des Hauts Plateaux Yampen Ousmanou adressait une lettre de mise en garde à Sa majesté Jean Rameau Sokoudjou, chef supérieur Bamendjou, qu’il accusait d’avoir organisé et présidé dans la chefferie une concertation politique non déclarée six jours plus tôt, au mépris des dispositions du décret du 15 juillet 1977 portant organisation des chefferies traditionnelles, mettant ainsi en péril l’ordre public et la légalité. Une attitude « de rébellion intolérable et incompatible avec les fonctions d’auxiliaire d’administration que vous assumez », avait constaté l’administrateur civil avant de conclure « Aussi ai-je l’honneur de vous mettre en garde qu’en cas de récidive, je prendrai toutes mes responsabilités conformément à l’article 29 du décret précité. » Le chef Bamendjou avait en effet reçu dans la chefferie une délégation d’organisation de la société civile venue en consultation pour les solutions à apporter au problème camerounais. Au-delà des réactions individuelles et associatives suite à cette mise en garde, le chef Sokoudjou lui-même avait eu cette réplique simple : « Nous devons éviter de toujours laisser le feu pour souffler sur la cendre. Ce n’est pas parce que nous sommes habitués à n’organiser que les funérailles que tout bruit est synonyme de son de tamtam. Parfois on tape, mais c’est plutôt la naissance, et pas toujours le deuil. »

Nostalgie d’une époque révolue

Jusqu’à quand le complexe de supériorité va subsister dans le subconscient des autorités administratives, se demande-t-on toujours. Mais cela restera ainsi tant que vont être maintenus les attributs de commandement introduits par le colon en Afrique, avec pour seul but d’animaliser l’Africain qui pour lui était réduit aux tâches serviles. Il est parti à un moment donné, mais a laissé sa tenue. Les administrateurs civils portent encore aujourd’hui comme uniforme cette tenue kaki droite avec casque colonial, qui rappelle la triste époque de l’asservissement et de la soumission des peuples par la force, avec pendaison de ceux qui osaient ouvrir l’œil.

Cette tenue, malheureusement a un impact psychologique sur celui qui la porte, et lui donne l’illusion de toute puissance et de supériorité sur les autres. Un effet d’ailleurs renforcé dans les textes et les usages. Tomaino Ndam Njoya relevait au début de sa correspondance l’utilisation de l’expression « passation d’autorité » utilisée lors de la cérémonie d’installation des autorités administratives. La graine du mal se trouve là. Le fonctionnaire qui prend service dans une unité administrative est bien informé qu’il prend « autorité » sur les sujets, et cela reste dans son subconscient, surtout qu’il est conforté par le décret 2008/377 du 12 novembre 2008 fixant les attributions des chefs de circonscriptions administratives et portant organisation et fonctionnement de leurs services. Lequel rappelle que le gouverneur, le préfet et le sous-préfet sont les représentants du président de la république, chacun dans son unité administrative.

Alors, si quelqu’un représente le président de la république, qui peut être au-dessus de lui, qui peut contester ses ordres, n’est-il pas au-dessus du maire, du chef traditionnel, et de toute la population ? Aujourd’hui, c’est la conception, la définition et le contenu que l’Etat continue à donner à l’autorité administrative, qui crée le litige. Ce n’est pas souvent un problème de personnes lors de ces bras de fer, mais un conflit de pouvoir, de suprématie. Un conflit entre le pouvoir légal, conféré par la nomination, et le pouvoir légal conféré par l’élection d’un peuple. Dans un contexte de décentralisation, qui, de celui qui a été élu par les populations à la base pour implémenter le développement, et de celui, très lointain, nommé par le président de la république et connaissant très peu sur les réalités locales, devrait décider ? En réalité le problème ne se poserait pas si on laissait de côté le pouvoir pour se concentrer sur le bien-être des populations. C’est une question d’objectif et de vision. Elu ou nommé, si la vision est la même, il y aurait moins de frictions. Les autorités administratives, traditionnelles et municipales sont toutes au service du peuple, un même service. Et dans un même service, il n’y a pas obligation de s’aimer, mais il y a obligation de travailler ensemble

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