Crise anglophone : un remake de la guerre contre l’Upc
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De 1950 à 1971, et un peu plus au-delà, le Cameroun était secoué par des manifestations internes, conduites par l’Union des populations du Cameroun. Le parti avait rallié une importante partie de la population à sa cause, la lutte contre le traitement inhumain qui était affligé aux populations locales qualifiées d’indigènes, la libération totale du pays et l’accès à l’indépendance véritable. Le pouvoir colonial d’abord et néocolonial ensuite, avait préféré opposer à ces revendications la violence. Il mit tout en œuvre pour décapiter le parti et ses militants péjorativement appelés maquisards.

L’une des techniques utilisées était la décapitation et l’exposition sur la place publique des têtes des personnes tuées dans la brousse. Une portion de l’histoire de cette période relatée par un article publié le 2 mars 2020 par le site internet rebellyon fait état de ce que  l’’armée ne faisait pas de quartier. « Les cadavres sont exposés dans les villages, de même que les têtes des prisonniers qui ont été décapités. Entre février et mars 1960, 156 villages bamilékés sont incendiés et rasés. Un bilan méticuleux des destructions de biens publics sera opéré : 116 classes, 3 hôpitaux, 46 dispensaires, 12 stations agricoles, 40 ponts seront détruits. Personne n’a recensé les logements privés détruits ni les récoltes incendiées. Personne n’a pu dénombrer les dizaines de milliers de civils qui ont été massacrés. On ne saura jamais. » Dans le même article, un témoin de l’histoire raconte : 

« Le soir, les convois des militaires reviennent remplis des têtes qui sont déversées et exposées au carrefour qui deviendra le carrefour des maquisards, jusqu’à mon départ du Cameroun, en 1976, et même peut-être jusqu’à aujourd’hui. C’est au cœur de Bafoussam, à une trentaine de mètres de la maison de mes parents que tout cela est exposé. C’est aussi là que les exécutions ont lieu. Après une certaine pause, en raison de la famine et en l’absence de tout secours, les populations sont rentrées dans les royaumes sans maisons et sans cultures. D’autres sont allées dans les camps créés par l’occupant, sans eau, sans accès au bois, et terrorisées par les militaires. A son retour, papa n’était qu’un témoin renvoyé par Dieu, pour témoigner de ce qu’est l’horreur coloniale, l’hitlérisme version tropicale. Il parlait tout seul, il se défendait, ne sortait pas. Son corps était présent, mais sa personne, son esprit, sa personnalité étaient restés dans les camps de la mort. Certains, surtout l’occupant lui-même, ont osé avancer le chiffre de 400 000 morts. Sur quelle période ?

Les gens morts dans la région du Mungo sont-ils comptés ? Beaucoup sont morts là-bas. D’autres ont été tatoués et renvoyés à l’Ouest où les massacres et les entassements dans les camps faisaient rage. A-t-on compté ceux qui mourraient dans les camps de concentration, ceux des camps d’extermination (BBm, Yoko), tous les camps militaires de l’Ouest ? Et Bangou, qui était si redoutable, et dont on parlait tant ? Après la guerre, la région était presque vide ; en 1992, ma mère m’a dit que l’Ouest est presque aussi peuplé qu’avant l’extermination. Ma belle-mère a perdu ses 8 frères. Quelle est la période retenue ? La période des bombardements et du déversement du napalm ou la période de Terreur ?  »

Remake 

71 ans après, l’histoire se répète au Cameroun. Dans le cadre de ce qui est appelé crise anglophone. Au quotidien, l’armée camerounaise expose en public des cadavres mutilés des séparatistes, abattus dans les brousses. Les dernières images datent du 8 janvier 2021, montrant des corps aux visages défigurés des séparatistes  supposés être des auteurs de l’attaque d’un convoi deux jours plus tôt, dans laquelle 4 militaires et une fonctionnaire ont succombé. Des corps mutilés qui sont présentés comme des trophées ou comme signe de victoire. Mais Au-delà de ces faits quotidiens, force est de constater qu’au Cameroun, on est arrivé à une situation où on exulte après avoir ôté la vie à un être humain, on célèbre les tueries, les réseaux sociaux sont inondés par des images de barbarie, filmées et diffusées par toutes les parties. On vit sans le savoir, presque la même situation des années 50 et plus, où les soldats revenaient de la brousse avec des camions chargés de têtes humaines qu’ils déversaient sur les places publiques. Mais hier comme aujourd’hui, il s’agit des êtres humains. Comment est-on arrivé à désacraliser autant la vie humaine, et la mémoire collective, qu’en a-t-on fait ? La question continue d’être posée.

Thomas Deltombe,co-auteur de deux livres  Kamerun ! paru en 2011 et de La Guerre du Cameroun en 2016, dit « Parmi les épisodes refoulés de l’historiographie coloniale, la guerre que la France a menée au Cameroun dans les années 1950 et 1960 occupe une place à part. Il s’agit même d’un cas d’école puisque personne ou presque, en France, n’en connait l’existence. Cette guerre secrète, qui a pourtant fait des dizaines de milliers de victimes, est passée inaperçue à l’époque où elle se déroulait et les traces qu’elle a laissées ont été méthodiquement effacées. Au Cameroun également, la mémoire de ce conflit eut du mal à se transmettre : la victoire de la France et de ses auxiliaires camerounais a permis l’installation d’une féroce dictature, qui s’est empressée d’effacer la mémoire du combat anticolonialiste dont elle a pourtant récolté les fruits. »

Le Cameroun est-il condamné à utiliser ses forces militaires pour les tueries de son propre peuple, n’y a-t-il pas moyen de résoudre le problème autrement quel qu’il soit ? Le Cameroun n’a-t-il pas tiré les leçons de l’histoire ? Côté militaires comme côté séparatistes, ce sont des camerounais qui meurent. Que faut-il pour que cela soit ainsi compris ?

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