Tribalisme et BAS : Que dire aux Professeurs MÉON et Claude ABE ?
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Ces derniers jours, j’ai, ici et là, lu des avis traitant de tribalistes les Pr. MÉON et Claude ABE après leurs analyses de la BAS et de ses actions contre le Président Paul Biya. Cela est plutôt courant et fréquent pour les partisans d’un fast thinking faisant du tribalisme le plat culturel le plus prisé au Cameroun en 2021.

Jusque-là donc, rien à signaler… Puis, ce matin, j’ai reçu dans ma page Facebook une correspondance du père jésuite Lado demandant à l’Université Catholique d’Afrique Centrale (UCAC) d’exclure le Pr. Claude ABE des professeurs autorisés à y dispenser des cours. Cette correspondance l’accuse d’être l’auteur de propos tribalistes indignes d’un professeur de l’UCAC. N’étant pas un adepte de la sous-traitance de cerveaux, j’ai décidé d’aller écouter les propos des Pr. MÉON et Claude ABE, question de penser par moi-même. Ce que j’ai effectivement fait. Mais, à ma grande surprise, je me suis rendu compte que tout ce qu’ont dit les Pr. MÉON et Claude ABE était factuellement fondé et ne pouvait être du tribalisme. Soutenir, comme le fait Claude ABE que le leadership de la BAS est constitué des ressortissants d’une certaine localité du Cameroun n’est pas du tribalisme mais un fait réel que tout le monde peut vérifier et constater le caractère véridique ou non. Soutenir, comme le fait MÉON, que la BAS est un groupuscule ethno-fachiste, terroriste et phalangiste est aussi démontrable pour peu qu’on ait une connaissance de la théorie et de la pratique du fascisme et du terrorisme dans l’histoire politique du monde. Le seul bémol ici est que les études de la violence politique et du terrorisme montrent que violents et terroristes sont toujours de côté de ceux qui les subissent et jamais de ceux qui les infligent : « L’enfer c’est toujours les autres » dans les processus de violence politique.

D’où le constat qu’il y a manipulation, malentendu et lecture erronée de leurs propos de façon volontaire ou non. Puisque, malgré des faits tangibles et apodictiques de leurs analyses, plusieurs accusent MÉON et Claude ABE de tribalisme, alors il y a un problème. Quel est ce problème ?

· Le problème qui entraîne une interprétation erronée des propos des Pr. MÉON et Claude ABE peut avoir plusieurs sources dont trois principales :

Primo, je pense qu’il y a, chez plusieurs camerounais non spécialistes des sciences sociales, une confusion entre être tribaliste et faire une analyse où intervient la tribalité et le tribalisme. La tribalité est un concept ethnologique qui peut désigner deux choses différentes : soit le caractère tribal d’une chose, d’un phénomène ou d’une organisation ; soit l’exaltation de sa propre tribu, une forme de chauvinisme tribal sans dénigrement d’autres tribus mais en disant ma tribu est la meilleure. Les paramètres géographiques, culturels et même physiques peuvent ainsi être mis en avant. Dès lors, une analyse intellectuelle qui, comme celle du Pr. Claude ABE, met en lumière le caractère tribal de la BAS comme organisation ne fait aucunement de lui un tribaliste car le tribaliste est tout autre chose. En fait, alors que la tribalité est un concept ethnologique pour pointer le caractère tribal d’une chose, le tribalisme, lui, est un concept sociologique qui désigne un type d’organisation sociale fondée sur la tribu ou un sentiment d’appartenance sociale. Encore une fois, en sciences sociales, mettre en lumière la dimension tribaliste d’une organisation ne fait pas de l’auteur de cette conclusion un tribaliste ! Est tribaliste, et là nous sommes en sociologie politique, soit celui qui prend des décisions, sélectionne, gouverne ou dirige suivant des paramètres tribaux discriminants, manipulateurs ou équilibrants, soit celui qui est un adepte de l’organisation sociale tribale et de son fonctionnement. Pour ceux qui peinent à comprendre, un petit exemple simple est nécessaire. Laakam et Essingan sont deux organisations camerounaises. Le chercheur en sciences sociales qui les étudient et arrivent à la conclusion que ce sont des organisations avec un leadership tribal respectivement Bamiléké et Beti n’est pas un tribaliste alors qu’un professeur membre du Laakam ou d’Essingan qui attribue des notes à ses étudiants suivant les orientations politiques du Laakam ou d’Essingan est un tribaliste. C’est aussi cela que pointe le Pr. Claude ABE lorsqu’il constate que la BAS qui dit combattre le régime de Yaoundé pourchasse Paul Biya en Europe, mais ne le fait Jamais à l’encontre de Marcel Niat Njifenji Président du Sénat camerounais admis aux soins plusieurs fois en France. Preuve que « la lutte contre la dictature », justificatif que la BAS met en avant possède une tête chercheuse de nature tribale d’un même acabit que le caractère tribal de son leadership. Pour l’avocat invité d’Equinoxe qui ne le sait pas, cela s’appelle de la sociologie politique dont une des fonctions et d’analyser des liens à partir des faits.

Secundo, je pense qu’un tropisme politique empêche à plusieurs Camerounais, et le père Lado en fait partie, de lire les choses de façon particulière. Je pense que le père Lado en fait partie, non parce qu’il n’est pas averti en sciences sociales, mais parce que ce tropisme politique est aussi une stratégie politique volontaire. En quoi consiste-t-elle ? Eh bien, elle revient à poser, sans le démontrer, qu’il existe un « pouvoir Bulu » contre les « Bamilékés ». Avec une telle construction mentale, politique et culturelle, tous les ressortissants du centre et sud du Cameroun sont du « pouvoir Bulu » et contre les « Bamilékés ». En conséquence, les analyses des Pr. MÉON et Claude ABE sont ipso facto contre les « Bamilékés » et défendent le « pouvoir Bulu ». Un esprit habité et même perturbé par ce schéma de lecture établi n’écoute plus ce que les Pr. MÉON et Claude ABE disent réellement. Il n’entend plus que ce que, de façon pavlovienne, le schéma analytique « pouvoir Bulu » contre « Bamilékés » a routinisé dans son cerveau. Dès lors, la sordide comptabilité des péchés de tribalisme est encore plus salée pour MÉON qui a choisi de défendre l’Etat unitaire et les politiques gouvernementales. Plusieurs analyses claires et pertinentes tombent de ce fait dans une trappe politique où tout ce que dit MÉON n’est que du tribalisme. Il est déjà révélateur que ceux qui crient au tribalisme sont certainement des magiciens et s’accusent eux-mêmes lorsqu’ils entendent le terme « Bamilékés » là où le Pr. Claude ABE n’a pas un seul instant sorti celui-ci de sa bouche.

J’ai moi-même fait la triste expérience de ce tropisme mentale et politique de nature stratégique. Alors que je participe comme analyste à une amission initiée par TROC RADIO Canada où Le Dr. Fridolin Nké est l’invité, je conteste son affirmation suivant laquelle l’Etat du Cameroun est l’auteur d’un génocide en zone anglophone. J’argumente en disant que le génocide est un domaine d’étude historiquement et scientifiquement documenté avec une critériologie bien éprouvée et établie au niveau international. Je continue en soutenant qu’il n’y a pas génocide des Anglophones par l’Etat du Cameroun car on ne peut démontrer que l’Etat du Cameroun a prémédité de tuer les Anglophones, qu’il a planifié la façon dont il allait le faire et qu’il tue les Anglophones parce qu’ils sont Anglophones. Là, le Pr. Bahébeck chez qui le Dr. Fridolin Nké donnait son interview explose de colère et confirme qu’il y a génocide et s’adresse à moi en ce termes : « Ce sont les Amougou comme toi qui tuent les Anglophones ! » Je venais d’apprendre que s’appeler « Amougou » c’est être du « pouvoir Bulu », c’est être l’armée camerounaise qui, elle-même, devient, d’après le Pr. Bahebeck, « une armée des Amougou » et donc tribale. Sans qu’il puisse démontrer qu’il y a génocide des Anglophones par l’Etat du Cameroun, le Pr. Bahébeck s’est plutôt énervé contre mon argumentation qui allait contre sa propre construction mentale : « Pouvoir Bulu contre les Anglophones ». Autrement dit, son combat contre le régime devient un combat contre toute vérité qui ne sert pas sa haine du régime de Yaoundé. Je venais de découvrir que certains, à force d’écumer les plateaux de télévisions, ne prennent plus la peine de faire la différence entre la construction politique d’un génocide qui relève de la stratégie politique et la matérialité factuelle d’un génocide qui ne tient que sur des faits tangibles et sur une critériologie robuste construite à partir d’expériences passées et documentées de génocides.

Tertio, je pense qu’il s’installe au Cameroun une idée fausse. Celle suivant laquelle seuls ceux qui frondent par rapport au régime en place, le critiquent, insultent, se disent du côté du peuple ou invectivent tout le monde sont des intellectuels. Cette idée est, je le répète complètement fausse. Celui qui critique, invective le pouvoir, se montre défiant par rapport à lui et se dit du côté du peuple peut être un intellectuel tout comme ceux qui essaient de rester neutres ou assument de défendre l’Etat, le gouvernement et sa politique. Les Camerounais, comme tout peuple, aiment les intellectuels qui méprisent le pouvoir ou qui insultent celui-ci car, dans l’histoire du monde, le bas peuple a toujours apprécié ceux qui méprisent les riches et les forts. Il en découle une assimilation abusive et erronée qui prend la forme suivante : Les intellectuels que nous aimons sont les seuls vrais intellectuels du Cameroun. D’après eux les Pr. MÉON et Claude ABE sont de faux intellectuels. Non et Non ! Ce sont de vrais intellectuels car on peut classer les intellectuels, je dis bien classer et non les déchoir de leur statut d’intellectuel, suivant certains critères comme le rapport au peuple, le rapport au pouvoir, le rapport à certaines valeurs et le positionnement épistémologique. Petit exemple, tous les économistes à la base du néolibéralisme qui dominent le monde actuel depuis 1980 ne sont pas proches des peuples car ils ont construit un système économique pour les dominants de ce monde suivant une épistémologie normative et positiviste mais ce sont de grands intellectuels mondialement reconnus. Cela est important car dans un Cameroun en ébullition politique, ceux qui font des analyses qui ne servent pas une certaine opposition politique et son combat sont considérés comme n’étant pas des intellectuels là où seuls ceux qui critiquent le pouvoir le seraient. Cela est archi faux car je pense, pour aller plus loin, qu’un bon humoriste, un bon chanteur de Makossa, de Ben Skin, d’Assiko, de Bikutsi… et un bon joueur de Mvet qui décrivent, critiquent et peignent nos sociétés à travers l’art sont aussi des intellectuels. Nous ne devons pas limiter ce statut uniquement à ceux qui ont fait « l’école des Blancs » mais aussi l’étendre à ceux des nôtres qui maîtrisent nos arts, mythes, langues et spiritualités sans automatiquement avoir un bagage universitaire. Le regretté Jean Miché Kankan nous annonçait déjà le « Tu sais à qui tu as affaire ? » à la mode ces derniers jours via le buzz de l’alternation entre une député de la place et des forces de l’ordre. Jean Miché Kankan avait ainsi conceptualisé, de façon artistique, une société camerounaise de trafics d’influences…C’est un travail intellectuel et d’intellectuel !

· Que puis-je dire finalement aux professeurs MÉON et Claude ABE ?

Les intellectuels et les universitaires doivent garder leur liberté y compris dans leur positionnement contre ou pour le pouvoir/le peuple. La même liberté est souhaitable dans le choix de l’angle d’attaque d’un phénomène. C’est très bien ainsi…

Je vais donc, fort de cela, partager ma préférence analytique aux Pr. MÉON et Claude ABE non pour contester leurs analyses que je trouve fondées et solides, mais pour mettre en discussion ce qui me semble moins susceptible de prêter le flanc à la divagation de ceux qui voient du tribalisme partout de façon intentionnelle ou non.

Je pense, chers collègues, au sens universitaire de ce terme, que notre jeune pays poursuit quatre principaux objectifs globaux dont les aspects micro sont tout aussi importants. Ces quatre objectifs globaux sont :

1 / Continuer à se construire comme Etat ;

2 /Poursuivre l’œuvre sans repos de faire de cet Etat un Etat-nation ;

3/ Réaliser le bien-être de ses populations, ce qu’on appelle généralement développement ;

4/Remettre sans cesse à l’ouvrage son travail de démocratisation pour l’améliorer toujours ; car c’est un travail sans fin que la construction d’une démocratie.

Suivant mon entendement, ces quatre processus rencontrent des pathologies, des crises et des anomalies sur tous les plans et à plusieurs échelles. La BAS est pour moi une de ces anomalies/pathologies sur le plan politique et des rapports entre le Cameroun et sa diaspora. Ce qui semble important et très porteur tant scientifiquement que politiquement est d’identifier et de catégoriser ces crises, anomalies et pathologies, de les documenter de façon interdisciplinaire pour en connaître les formes, les dynamiques, les ressorts et les conséquences afin d’alimenter d’idées la construction du Cameroun de demain. Autrement dit, ces crises, anomalies et pathologies ne sont pas des épiphénomènes. Elles nous disent des choses sur notre pays, sa société, son économie, sa

diaspora, son Etat, sa nation, son histoire, son processus démocratique et bien d’autres choses encore. En procédant ainsi, je pense, chers collègues, que la possibilité d’être accusé d’homme d’Etat faisant une pensée d’Etat s’amenuisent et les analyses peuvent mieux aider le pays à sortir tant des stratégies de ceux qui l’enténèbrent en faisant semblant de dénoncer le tribalisme, que de ceux qui font tangenter tout ressortissant du centre et Sud avec « un pouvoir Bulu » qui serait auteur d’un tribalisme d’Etat qui sert la construction politique de plusieurs qui jouent aux grands épurateurs républicains sans être irréprochables sur la problématique du tribalisme au Cameroun. Nous pouvons et pourrons ainsi réventer notre pays via un (ré)enchantement de ses principaux projets. J’ai la faiblesse de penser que c’est là où les intellectuels/universitaires devraient aller pour alimenter le débat et l’offre politique extra-parti politiques.

Monsieur Biya a mis très longtemps au pouvoir et est d’un âge respectable. Dans nos traditions bantoues, « le monde » se fissure, se lézarde et le ciel est déchiré d’éclairs de feu lorsqu’une telle personne, même si je ne suis nullement maître des horloges, est plus proche de sa fin que de sa naissance. C’est ce qui arrive aussi au Cameroun en ce moment. La situation camerounaise est d’autant plus préoccupante que cette longévité au pouvoir a, par son immobilité sur plusieurs problèmes, favorisé ce que j’appelle des conflits opportunistes. C’est-à-dire de nouveaux conflits qui, profitant du fait que l’Etat a été déjà affaibli par d’anciens conflits non résolus, peuvent le faire basculer. En pareille situation, l’intelligence et la pensée sont irremplaçables pour redonner de l’espoir au peuple en lui dessinant un avenir désirable.

*Thierry Amougou, Economiste, Pr. Université Catholique de Louvain en Belgique, Dernier ouvrage publié : Qu’est-ce que la raison développementaliste ? Qu'est-ce que la raison développementaliste ? Du fardeau de l'Homme blanc aux négropôles du développement Tome 25 - broché - Thierry Amougou - Achat Livre ou ebook | fnac Mail : patimayele@hotmail.com 

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