BÉNIN :: Léonce Houngbadji: « L'état de la démocratie en Afrique est inquiétant » :: BENIN
BÉNIN :: Léonce Houngbadji: « L'état de la démocratie en Afrique est inquiétant » :: BENIN
 
BÉNIN :: POLITIQUE
  • Le Messager : Recueilli par J.-C. EDJANGUE à Paris
  • vendredi 28 février 2020 09:24:00
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BÉNIN :: Léonce Houngbadji: « L'état de la démocratie en Afrique est inquiétant » :: BENIN

Patron de presse et ancien journaliste, communicant, il est aussi président du Parti pour la Libération du Peuple(Plp) et écrivain. Exilé politique en France depuis le 20 octobre 2018, il a publié en 2019 « Résistons. Le Bénin à l'épreuve du dictateur Patrice Talon », aux éditions St-Honoré, à Prais. Il livre son appréciation de la démocratie en Afrique, 60 ans après les indépendances de nombre de pays du continent.

Quel état des lieux dressez-vous de la démocratie en Afrique aujourd'hui ?

Je vais être franc avec vous. L’état des lieux de la démocratie en Afrique n’est pas reluisant. Des décennies après les indépendances, le tableau est catastrophique par endroits. L’évolution de la situation politique dans plusieurs pays fait même craindre le pire et pourrait noircir davantage le tableau. La déception est grande pour ceux qui pensaient voir fleurir la démocratie dans l’ensemble du continent. La dictature autocratique s’est installée ou elle est renforcée dans certains pays. Les constats sont patents : tripatouillage des Constitutions pour légaliser la dictature et se maintenir au pouvoir, rétrécissement de l’espace démocratique avec la fermeture des médias indépendants, l’emprisonnement et l’assassinat des journalistes d’investigation, l’emprisonnement et l’assassinat des opposants politiques et défenseurs des droits humains, vassalisation des institutions étatiques et gestion clanique, népotiste, mafieuse, affairiste, despotique et prédatrice des affaires publiques. Le Bénin, par exemple, était une démocratie de premier plan avec un engagement profond et permanent sur les questions relatives à l'Etat de droit et aux Droits de l'Homme. Depuis les années 90, de nombreux pays africains et même d’autres continents ont observé avec intérêt et attention l’évolution de la situation politique au Bénin, considéré comme un modèle d’Etat de droit et de démocratie. Mais aujourd’hui, depuis le 6 avril 2016, l’on assiste à une dérive du pays vers une dictature autocratique. La situation du Bénin en matière de démocratie est extrêmement préoccupante. Aujourd’hui, au Bénin, c’est 26 ans d’acquis démocratiques démolis. Depuis le 6 avril 2016, ce pays d’Afrique de l’Ouest connaît une succession de régressions démocratiques, basculant dans un régime autoritaire et policier. Le parti unique est de retour et toutes les voix critiques sont systématiquement écrasées, tuées à balles réelles par l’armée, emprisonnées ou chassées du pays. Nous sommes aujourd’hui en train de célébrer l’anniversaire des 30 ans de la Conférence nationale des forces vives de la nation de février 1990 qui a mis le Bénin sur les rails de la démocratie. Et l’état des lieux que dressent tous les patriotes et démocrates est décevant. Le Bénin étant le berceau des Conférences nationales souveraines, des pays sur le continent copient les dérives autoritaires du pouvoir en place avec la mise en place de mesures d’exclusion administrative et financière pour empêcher les partis d’opposition de prendre part aux élections et la mise en place de mesures dangereuses constituant une menace pour les libertés individuelles, la vie privée, le droit à la sécurité personnelle, les libertés de réunions pacifiques, de manifestations et d'association, ainsi que d'expression. Récemment, j’ai entendu des députés d’un pays de la Cedeao dire publiquement que « le Bénin a organisé des élections législatives sans la participation de l’opposition et rien ne s’est passé » et que leur pays allait faire la même chose et « rien ne se passera ». Dans la même période, j’ai également entendu le président des Comores allé dans le même sens : tomber dans un régime sans contre-pouvoir : « Qu’est-ce qui s’est passé au Bénin ? Mais les Comores ne peuvent pas faire l’exception », ajoutant que le parti unique ne l’empêche pas de bien dormir. C’est pour vous dire que même des pays dits « sûrs » en matière démocratique reculent et contaminent d’autres. Ce qui encourage la remise en cause récursive des règles du jeu démocratique dans des pays. C’est très inquiétant. Certes, sur le continent, il y a des pays qui font des efforts louables en matière de démocratie et de bonne gouvernance, mais on note de plus en plus des velléités vers la confiscation de la démocratie et des libertés. A l’école de la démocratie, beaucoup de pays africains sont de très mauvais élèves.

On voit des chefs d'Etat qui sont arrivés au pouvoir par les urnes et qui donnent l'impression de devenir des autocrates. Qu'estce qui peut expliquer ce retournement de veste ?

C’est la peur de perdre le pouvoir et de rendre compte de leur gouvernance après le pouvoir qui peut expliquer ce retournement de veste. La volonté de conserver le pouvoir pousse des dirigeants démocratiquement élus à se retourner contre leur peuple. Un chef d’Etat en fin de mandat constate par exemple que parmi les pays qui l’entourent, il est le seul à vouloir faire deux mandats et partir alors que d’autres violent leurs Constitutions tous les jours pour se maintenir au pouvoir et opprimer leur peuple. Lui aussi fera la même chose. Donc, il y a un effet contagieux qui commence par se généraliser. Et ces dirigeants autocrates sont très solidaires entre eux. Ils n’hésitent pas à changer de partenaires au plan international s’ils sentent leurs intérêts menacés. La volonté de se maintenir bien plus longtemps au pouvoir, à tout prix, conduit donc au recul démocratique. Sans oublier la persistance de considérations tribales, ethniques ou encore claniques nourries et entretenues au sein des systèmes politiques.

L'Afrique est le berceau de l'humanité et le creuset des civilisations. Comment doit-elle s'y prendre pour devenir le continent de la démocratie?

L’Afrique peut devenir et doit être le continent de la démocratie. Il nous faut investir massivement dans l’éducation pour inverser la tendance actuelle, afin d’atteindre une véritable culture démocratique des hommes et des femmes. Les dictateurs de tout acabit profitent souvent du fort taux d’analphabétisme dans beaucoup de nos pays pour instrumentaliser les populations avec des discours populistes et promesses de tout genre pour les endormir et débrancher la démocratie. Grâce à l’éducation, les populations prendront conscience d’un certain nombre de choses et ne vont plus élire des bourreaux. Elles feront désormais attention à leur vote et nous aurons des institutions fortes à la place des présidents forts, tyrans, prédateurs et criminels. Il faut promouvoir l’alternance au sommet des Etats avec des élections crédibles, inclusives, libres, transparentes et dignes de confiance, préserver les droits de l’opposition, renforcer la société civile, promouvoir la démocratie locale par une décentralisation de qualité, garantir la liberté de la presse et assurer l’indépendance des institutions étatiques, notamment la justice.

28févr.
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