CAMEROUN :: Dr Fridolin NKE : NGANANG EST-IL LA PERSONNIFICATION DE L’ORDURE ? :: CAMEROON
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  • Correspondance de : Dr Fridolin NKE
  • lundi 27 mai 2019 01:53:00
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CAMEROUN :: Dr Fridolin NKE : NGANANG EST-IL LA PERSONNIFICATION DE L’ORDURE ? :: CAMEROON

« En Hommage à notre collègue Olivier WOUNTAI décapité »

Lorsque la voiture écrase un chien et qu’un autre chien vient à passer à côté de la scène, celui-ci s’approche, hume son confrère étendu de son museau pour sonder son état, s’éloigne le pas lourd ou aboie suivant que l’accidenté est trépassé ou récupérable. Et si vous décidez d’égorger un chat ou un chien devant ses pairs, prenez garde, car ils pourraient vous attaquer.

Le 21 mai dernier, ce n’est pas un cadavre de chien qu’on a découvert, mais une tête d’homme saignante. Notre collègue, le regretté Olivier WOUNTAI, enseignant d’histoire-géographie, en service au Lycée de NITOB, a été torturé puis égorgé par des individus non identifiés. Sa tête a été tranchée et jetée à Nkwen. Hier soir, à 23 H 34, voici ce que Patrice Nganang, alias Alain Nganang, écrivait à ce sujet sur ta page Facebook : « Avant de couper sa tête vivant, on lui a bien expliqué sur vidéo pourquoi on coupait sa tête-là, afin qu’il comprenne ». Notre réflexion est articulée autour de quatre points : je vais d’abord expliquer en quoi ces mots sont l’expression du naufrage sentimental d’un haineux impénitent ; ensuite je vais montrer que tout acte d’écriture consiste à défendre autrui ; par ailleurs j’établirai en quoi un penseur est comme une mouche ; enfin j’ai la prétention de prédire la destinée respective et inconciliable de Wountai et de Nganang.

LE NAUFRAGE SENTIMENTAL D’UN HAINEUX IMPÉNITENT

Tel est ton commentaire Nganang, suite à ce lâche et insoutenable crime. C’est le paroxysme des assurances immorales. Nganang, mon frère, je serais ton étudiant que je toucherais instinctivement mon cou chaque fois que je te verrais entrer dans l’amphi, par réflexe. Car cette question lancinante s’impose : à défaut de sentir dans ta gorge le goût du scrupule, à défaut de ressentir dans ta peau la chair de poule qui envahit l’organisme exempt de haine lorsque l’innommable frappe un autre homme, que ne peux-tu au moins imiter l’exemplarité de la solidarité canine ?
Nganang, Olivier WOUNTAI était un enseignant, comme toi et moi, c’est-à-dire un collègue à nous ! Tu loues la férocité avec laquelle ses bourreaux l’ont désarticulé ? Tu exultes de voir un des nôtres égorgé vivant ? Est-ce parce qu’il vient du Nord et non de l’Ouest ? Tu t’en félicites, tu jubiles, tu jouis, tu es extasié de regarder le spectacle du dépeçage d’un de tes compatriotes en salivant ! Appartiens-tu vraiment au règne animal ? Es-tu membre de l’espèce humaine ?
Nganang, dire que je regrette ne traduit pas mon état d’esprit présent. Confier ma colère, c’est mentir sur ma déroute sentimentale de l’heure. Admettre que je suis bouleversé est insignifiant. Déclarer que je suis meurtri n’est pas illustratif de l’étourdissement qui me prend lorsque je revois la scène indicible dans ma mémoire. Soutenir que je suis dégoûté n’est pas suffisant. Affirmer même que c’est scandaleux est inopérant. Entreprendre de décrire le visage de mon affliction est peine perdue. Établir les ressorts de ma révolte n’est pas indicatif de degré d’épouvante qui m’a doublement possédé à la suite de ce crime ignoble et de ton commentaire démentiel. Écrire que je suis stupéfait, c’est sous-estimer l’émoi qui me cloue le bec. Je suis sans voix. Je suis anéanti, vitrifié d’horreur, INTERDIT !
Nganang, mon frère, tu oses encenser le crime ; tu vénères le stupre ; tu cultives la haine et l’abomination ! Un révolutionnaire est-il méchant ? Qu’est-ce que ce régime t’a fait qu’il n’a pas fait à nous autres, au point de perdre ainsi la tête et d’être jaloux de celle d’Olivier. As-tu ressenti dans ta chaire boucanée d’inepties, comme nous, qui avons perdu des membres de la famille à cause de l’inhumanité de certains pontes du pouvoir en place ? À partir de quel point de vue te places-tu pour justifier ce crime ? Est-ce à partir de tes convictions politiques, de la morale ou de l’esthétique ? Auquel cas, serais-tu une âme génocidaire ? Ton cynisme serait-il articulé à un goût empesté ? Es-tu si enfouis dans tes pulsions morbides au point de n’être plus capable de te représenter le sublime ou de te perdre dans l’admiration émerveillé d’un ciel étoilé, entouré de gens portant bien leur tête entre les épaules ?

ÉCRIRE, C’EST PENSER ET DÉFENDRE AUTRUI

Nganang, souviens-toi lorsque je t’avais apporté mon soutien en publiant une tribune retentissante au lendemain de ton incarcération à la prison de Kondengui : « Paul Biya, n’emprisonnez pas Nganang ! » J’y écrivais, entre autres : « Les mots de Nganang sont torrides, cinglants, saignants, voire meurtriers. C’est aussi la fonction de l’écriture engagée : faire tomber les masques criminogènes du pouvoir politique. Ce sont des mots qui nous rappellent notre petitesse galvaudée par nos excès et notre imposture. Ils nous informent que bourreaux et victimes sont faits de la même matière. QUE NOUS SOMMES TOUS PÉRISSABLES. » Et je terminais mon texte par une pointe de prémonition : « Les mots de Patrice Nganang nous rappellent que malgré nos arsenaux sophistiqués, quoique bunkerisés, notre cou est tendre et une lame rasoir peut y voyager sans encombre. Qui tue par l’épée périra par l’épée ! » Car je te voyais en toi, à travers ta rhétorique débile, un potentiel égorgeur d’hommes vivants, dont le modus operanti ne serait pas si différent de ces autres égorgeurs de candides destinées juvéniles...
Nganang, mon frère, j’ai écrit ce texte parce qu’un intellectuel n’a de famille que celle que constitue l’humanité toute entière. L’intellectuel est l’incarnation vivante et entretenue de l’oubli des particularismes, surtout lorsque ceux-ci l’empêchent de s’élever au-dessus de ses pulsions morbides pour communiquer avec le langage de l’universalité, comme quand tu t’enfermes dans ta tribu. Je l’ai fait parce que l’intellectuel, lorsqu’il défend un homme ou des partisans, pense in fine à tous les êtres humains de la terre, sans distinctions de race et d’origine. Il veut le salut de tous. Tu es plein de mérites intellectuels, certes. Mais la particularité du mérite c’est de se palper, de faire douter ; c’est entretenir l’idée de mesure. Serais-tu l’incarnation de ce singulier personnage dont Lucien dit qu’il « avait tant d’intelligence qu’il n’était presque plus bon à rien dans la vie » ? Pourquoi tu es incapable d’oublier que ton village se trouve dans la région de l’Ouest, de telle sorte que tu puisses t’identifier, ne serait-ce que le temps de quelques secondes, à n’importe quel Camerounais en situation de devoir perdre sa tête, comme Olivier WOUNTAI ?
Nganang, en te rappelant cette tribune publiée spontanément en ta faveur, n’y voit surtout pas un acte de contrition. Si c’était à refaire, je le referai. Car je demeure persuadé que ta place n’est ni dans une prison ni dans un cimetière, mais ailleurs, au-dessus des ordures.

UN PENSEUR EST COMME UNE MOUCHE

Nganang, l’homme n’est pas un félin ordinaire. Je l’ai découvert au Rwanda, lorsque j’ai vu des génocidaires notoires marcher côte à côte, manger ensemble et danser parfois avec leurs rescapés. Certains génocidaires avaient décimé des familles entières, au point qu’il ne restait parfois qu’un seul rescapé. Et ces gens se parlaient ; ils riaient même ! Ils vivent désormais ensemble et ne rêvent point de s’entretuer. C’est pourquoi je te parle sans haine. Mon frère, qu’est-ce que les « Bulu » t’ont fait au point d’être si coincé, si aveuglé par la soif de tuer et de voir trépasser autrui dans d’indescriptibles douleurs ? Est-ce parce qu’un grain de poussière est entré dans tes yeux pleins d’animosité que tu vas insulter le vent ? Je veux te réconcilier avec notre expérience existentielle générique : écrivains ou philosophes, nous sommes des penseurs et un penseur est comme une mouche ! Penser, comme le fait observer Alain, c’est « faire attention à la pensée d’autrui ; c’est la reconnaître et vouloir s’y reconnaître. Se dire qu’après tout ils ne sont pas si sots ». On ne peut pas prétendre être ouvrier de l’écriture, du beau donc, si l’on renonce à se préoccuper de ce que le lecteur pensera de notre écriture, ce qu’il ressent ou ce qu’il vit au quotidien, et surtout comment les histoires qu’on raconte impactent ses espérances. Au contraire, les convenances littéraires imposent que l’on renonce au scandale à répétition et que l’on écrive comme si le lecteur nous voyait écrire, en empruntant et ses pistes, et son langage, et ses tourments. Son respect suit. L’écrivain ne peut impacter positivement, politiquement et moralement son monde s’il diminue l’homme et ruine ses espoirs, s’il ne lui donne pas le courage d’affronter le mal, de conjurer le malheur ou, tout simplement, de vouloir. Car, « le premier conseil, et sans doute le seul, est d’éveiller en un homme abattu et dominé ce départ du vouloir. Telle est la source du bien » (Alain). Par conséquent, faire l’éloge de la décapitation d’un enseignant non armé, prescrire la suppression de la pédagogie, c’est ordonner aux gens de capituler, de décamper de la vie. C’est déraisonnable et malsain.

Aussi dois-je te rappeler que notre office est de butiner l’ordure, de couvrir la purulence du monde de nos ailes et de nos antennes obscures pour en contenir les monstrueuses exhalaisons. Nous sommes les paravents qui sécurisent les convenances, la bienséance, la pudicité, l’éthique et toutes les commodités du goût. Notre rôle consiste en des interventions antiémétiques permanentes. Il nous revient non seulement de repérer et localiser l’insalubrité et les insanités, mais aussi d’humer et d’absorber les puanteurs nauséeuses, d’où qu’elles viennent, enfin de favoriser la décomposition accélérée des ordures tout en inventant, dans chaque cas, la science et la technologie les plus susceptibles d’aider à en faire du compost pour le jardin de l’humanité.

Nganang, mon frère, nous sommes donc des mouches ! Un intellectuel, un philosophe, un écrivain est une mouche dans sa société d’appartenance. Tu ne saurais revendiquer à tue-tête le statut d’ordure qui est incompatible avec nos privilèges de mouches. Quitte ton étourdissement ! Vaincs tes tourments ! Tu aimes Sartre, paraît-il, dont je suis un spécialiste de la pensée et de l’esthétique. Il est fort dommage que tu ne comprennes pas. Relis par exemple sa pièce de théâtre Les mouches à rebrousse-poil : tu comprendras que le révolutionnaire, le statut auquel tu aspires, est un essaim de mouches qui accompagnent le Prince criminel hors de la ville, comme les gens d’Argos avaient été soulagés de la présence surnuméraire d’Oreste, le fils d’Agamemnon, leur roi meurtrier. Ce faisant, ces mouches ne contraignirent pas le peuple à se réfugier au-dessus des miradors à cause de leur cohorte constitutive, qui n’est point un glaive ensanglanté. Oui, Nganang, le couronnement et la disparition d’un Prince sont toujours contemporains du bourdonnement d’un essaim envahissant des mouches que nous sommes, nous les élus de la raison !

Mon frère, tu rêves d’actions certes, et d’actions violentes au-dessus de tout. Mais tu ne peux agir simplement comme un politique ou un idéologue réactionnaire, en tâchant de sécuriser tes instincts, comme un atrabilaire morveux, et de te noyer dans l’action. Et agissant ainsi, tu seras un malheureux, c’est-à-dire quelqu’un qui n’a plus rien à construire ou à détruire. Tu dois plutôt te transfigurer au travers de la discipline que tu imposerais à tes inclinaisons animales. Il faut désirer l’homme, mon cher. Car, c’est quand l’acteur historique commence à désirer l’homme, c’est-à-dire lorsqu’il parvient à s’aimer comme autrui, qu’il réussit à panser ses extases saugrenues et ses mortifications. Tu veux manger le foie du Bulu ; tu veux le lapider, l’égorger ; tu veux le déchiqueter en lui arrachant les yeux pour après traîner le reste du corps dans la boue ; tu fantasmes de l’écarteler comme un attelage rouillé. Avant tout ces exploits chevaleresques, Nganang, tente d’abord de vivre, comme un homme ordinaire : apprends à aimer, à communiquer ! Or communiquer, c’est essayer de comprendre ; c’est s’engager dans l’intimité de l’autre ou ouvrir la sienne propre ; c’est faire ou se faire visiter les installations des fantasmes, des misères et des joies humaines intimes en vue de faire en sorte que l’espoir, les devoirs, la détresse ou la résignation transparaissent dans leur féroce splendeur.

NGANANG, TU DÉCHIRERAS TON PASSEPORT CAMEROUNAIS DE TES MAINS !

Nganang, actuellement tu vis dans un opulent tombeau de haine. Cesse d’être prisonnier de ton appartenance tribale si tu veux être un écrivain camerounais et africain respecté. Autrement l’histoire retiendra que tu fus le chroniqueur des ordures en transe. Retiens surtout que Biya et son régime appartiennent désormais à notre histoire et que notre génération doit relever le pays pour le porter à la dignité d’une Nation prospère et authentiquement démocratique. Va-t-on le faire à travers l’apologie de l’égorgement systématique de nos compatriotes ? Mon frère, les monstres agressifs qui te persécutent au quotidien dans ta veille et dans tes cauchemars, au cours de tes métamorphoses intérieures de haine, ne sont rien d’autre que ton ombre maléfique dont tu dois être le principal contempteur en recourant, en tout temps, au discernement et à une écriture saine. En fait l’’écrire est la poésie de l’âme. Un poète n’est ni triste ni pathétique. Départis-toi donc de ton humeur anthropophage, quitte tes pensées esclaves ainsi que tous les artifices et anathèmes qui irriguent tes ratiocinations meurtrières. Ton imagination est en décrépitude parce que tu ne parviens pas à renonce à tes instincts canins ! Combats vigoureusement ton errance émotionnelle et la folie meurtrière qu’elle annonce ! Retrouve-toi enfin avec toi-même. Tu sauras alors ce que tu vaux, ce que tu aimes ou si tu aimes encore ; tu sauras si tu inspires l’admiration des gens sains d’esprits ou si, au contraire, tu leur inspires la pitié, l’écœurement et le dégoût. Guéris-toi de toi-même à travers la méditation et l’écriture ! Les « Bulu » n’y sont pour rien. Peut-être même t’ont-ils aidé dans tes pâques intérieures répétitives. Car ta haine envers eux te dévoile et te sauve du naufrage : tu te rends compte que la littérature, lorsqu’on y entre par vanité et aigreur, n’est pas simplement littéraire ; elle est contamination. Certainement Bigger, le personnage à l’immoralité et à l’insensibilité déroutantes de Native son (Un enfant du pays), de Richard Wright, te fascine et te possède tout à la fois. Interrogé par son avocat afin qu’il donne ses sentiments au moment où il décapitait et incinérait Mary dans le calorifère familial, la fille de son patron blanc, cette beauté rare qui déployait un trésor d’énergies pour le séduire, en vain, Bigger expliqua : « Je crois que je la haïssais avant de l’avoir vue ». Nganang, voilà où conduit la haine aveugle : elle aide à promouvoir l’impensable sans sourciller. Ton défi désormais, c’est de te désenvoûter. Heureusement la haine est une sorte d’espérance, à condition de n’en être point fanatique ; elle est entretenue jusqu’à ce qu’on renonce définitivement à désespérer.

Nganang, dans le Cameroun post-Biya, certainement ton passeport te sera remis. Mais d’ici là, tu auras si scrupuleusement contribué à t’avilir que tu perdras l’estime des Camerounais non-égorgés. Et leur regard de dégoût et de désapprobation va si durement labourer ta vanité espiègle que tu te prendras toi-même en horreur. Le véritable bannissement suivra. Mon frère, si tu ne changes pas, il y a de fortes chances que tu vas déchires ton passeport camerounais de tes propres mains et que tu disparaisses à jamais dans l’oubli et la bêtise. Retiens enfin qu’Olivier WOUNTAI, quoiqu’il ait terminé sa vie dans une souffrance inouïe, s’en est allé dans la dignité, adulé par ses collègues et ses élèves qui continuent de trôner sur sa mémoire comme il les a laissés sur sa page Facebook. Son présent est certes compromis, au moment précis où tu savoures la gloire et que tu t’enrichies de la vente des furoncles de tes mots, des abcès de tes colères démentielles et des plaies purulentes qui en sont le corolaire. Mais qu’en sera-t-il de ton avenir, lorsque la postérité élèvera Olivier au rang de martyr, le don sacrificiel et le lourd tribut que la communauté éducative aura payé en vue de la construction du futur souhaité de notre peuple réconcilié ?

27mai
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