LA LECTURE ARME DE LIBERATION DE L'AFRIQUE PAR PAUL ELLA
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CAMEROUN :: LA LECTURE ARME DE LIBERATION DE L'AFRIQUE PAR PAUL ELLA :: CAMEROON

Les africains ne lisent pas. Certains l’affirment.

Quelqu’un a d’ailleurs déclaré que la meilleure façon de cacher une chose à un noir, c’est de la mettre dans un livre. Les plus frileux aux stigmatisations s’en sont naturellement offusqués. Les africains et les noirs en général n’aiment-ils vraiment pas lire ?

Cliché ou réalité ?

Essai de décryptage Bon nombre de phénomènes humains peuvent s’analyser sous l’angle anthropologique pour mieux en comprendre les tenants et aboutissants.

En effet, les origines historiques et culturelles des peuples permettent en général de trouver des explications plausibles aux réalités actuelles. Déjà, est-ce fondé ? Est-ce qu’on peut raisonnablement statuer de ce que les africains n’aiment pas lire ? A-t-on des indicateurs factuels, statistiques et empiriques pour valider une telle assertion sans verser dans la stéréotypie et même l’essentialisme ?

Chacun des lecteurs de ces lignes, pour ceux qui y arriveront, peut déjà répondre à cette interrogation sous le prisme de sa réalité personnelle mais aussi de celle de son entourage. Plutôt que d’avoir la prétention d’apporter des réponses à ce questionnement, choisissons de le prolonger : Combien d’heures en moyenne les africains consacrent à la lecture par jour ? Combien d’ouvrages chacun des lecteurs du présent article lisent par mois et par an ? Combien sont actuellement en train de lire un livre ? Combien fréquentent régulièrement une bibliothèque ou une librairie ?

Combien achètent des journaux chaque semaine ? Combien prennent la peine de lire les articles et autres documents sur internet en lieu et place des vidéos gags, des anecdotes stupides et des ragots des égouts ? A quand remonte la dernière lecture d’ouvrage de chacun d’entre nous ? Comment expliquer l’absence ou la rareté des bibliothèques en Afrique ? Et quand elles existent, malgré la pauvreté des rayons, comment expliquer qu’elles soient autant désertées au profit des bars et lieux de loisirs où l’on dépense chaque jour l’équivalent de plusieurs livres et journaux ? Comment expliquer, au-delà des prétendues contraintes financières, que la presse africaine ait autant de mal à exister faute de lecteurs ? Pourquoi y a-t-il si peu d’auteurs africains ?

Et quand ils sont d’origines africaines, combien sont auteurs d’œuvres aux contenus réellement africaines et non calquées sur des réalités, visions et intérêts occidentaux ? Dans les faits, on peut affirmer que la lecture n’est pas le passe-temps favori des africains dans le sens de la majorité. Dans ma réalité quotidienne, près de 80% des commentaires et autres réactions à mes articles proviennent de ceux qui ne les ont pas lus. Facile à détecter par la nature des commentaires. Certains auteurs des commentaires les plus longs et les plus radicaux dans le sens contestataire finissent par m’avouer qu’ils se sont contentés de lire le titre de l’article. Extraordinaire !

Des facteurs historiques

L’histoire conventionnelle nous apprend que les premières traces d’écriture datent d’environ 6000 ans et trouvent leurs sources en Mésopotamie (région actuelle de l’Irak) et en Egypte antique noire.

Or, si l’Afrique est citée comme l’une des premières sources d’écriture, il va sans dire que la culture de la lecture y tire également ses origines. Si on écrit, c’est bien pour qu’on lise. Parmi les thèses qui attestent que les africains ne lisent pas assez, certaines indiquent que l’origine serait la tradition orale, ce qui n’est que partiellement vrai, car celle-ci était essentiellement utilisée pour les histoires contées. La source de toutes les sciences et connaissances étant africaines, il est inconcevable que la lecture n’ait pas fait partie de la civilisation originelle de l’Afrique.

Les facteurs explicatifs du peu d’intérêt des africains pour la lecture résident donc nécessairement ailleurs. Sans vouloir épuiser la question, vu que notre préoccupation est ailleurs dans le cadre des présentes lignes, il apparaît plausible d’identifier l’une des principales origines à cette carence dans les périodes de l’esclavage à partir du 15e siècle et de la colonisation entre le 19e et le 20e siècle.

Dans la mission primordiale des envahisseurs de déposséder culturellement et spirituellement les africains afin de les couper radicalement de leur références ancestrales et civilisationnelles, ceci pour installer dans les cerveaux des africains le logiciel de la domination de la pensée coloniale, il était impératif de nous priver de toute source de connaissance, donc de lecture. Les colonisateurs étaient conscients de la puissance libératrice de l’arme que constitue la connaissance au travers de la lecture.

C’est ainsi que les premiers missionnaires catholiques de cette double période, déconseillaient vivement aux convertis forcés africains de lire leurs bibles, arguant que le prêtre seul était doté de l’onction divine nécessaire pour comprendre le message divin. L’idée a fait son bonhomme de chemin jusqu’à nos jours, au point où la lecture est devenue un fardeau pour les africains. Même nos systèmes éducatifs fortement colonisés sont conçus pour empêcher de réfléchir. Ils forment des diplômés façonnés pour obéir.

D’où l’insistance de bon nombre d’enseignants africains à obtenir dans les copies de leurs élèves et étudiants, la restitution in extenso de leurs cours, faisant de nos diplômés des perroquets dociles, formatés à l’exécution et non à la conception. D’où nos docteurs et professeurs en tous genres qui n’arrivent pas à inventer la moindre théorie portant leurs noms, mais se contentent de psalmodier des auteurs dont ils peinent à comprendre le sens des œuvres. Comment l’Afrique peut-elle s’en sortir avec de telles coquilles vides, surtout quand celles-ci se trouvent être nos références de lumières et nos dirigeants ?

Des conséquences culturelles, économiques et politiques

Les africains et même ceux qui se prévalent de la catégorie d’intellectuels se sont facilement couchés devant l’historiographie de la Renaissance et des Lumières de l’Occident. Et ils l’assument au point de le réciter pour montrer à quel point ils sont assimilés à la pensée académique dominante. On nous dira que c’est l’origine de la connaissance éclairée non pas seulement pour l’Europe et l’Occident, mais aussi pour l’Afrique et le reste du monde. Ce qui est archi faux. Allez demander aux asiatiques et aux arabes ce qu’ils en pensent. Les périodes de Renaissance et des Lumières correspondent précisément à la spécificité du parcours historique de l’Europe qui participe de ses valeurs, projections, contraintes et priorités qui ne sont nullement celles de l’Afrique. On ne peut pas transposer une réalité d’un peuple vers un autre en pensant qu’on peut se l’approprier et l’intégrer à notre histoire.

Telle la greffe d’un organe incompatible au corps récepteur, l’Afrique ne peut s’assimiler à l’histoire de l’Europe. Quand les africains bardés de diplômes vous rassurent la main sur le cœur que l’origine de la connaissance c’est la Grèce antique d’Hérodote, Hippocrate, Platon et Aristote, et que la période de la Renaissance et le siècle des lumières en Europe et tous leurs illustres philosophes et écrivains constituent les fondements et les références inamovibles de la connaissance et de la civilisation universelles, y compris africaines, vous comprenez que le chemin de la libération de l’Afrique va être long et périlleux. Et les conséquences désastreuses pour l’Afrique sont celles qu’on subit depuis des siècles aujourd’hui.

La soumission économique et politique est naturellement au commencement et à la fin de la dépendance culturelle, académique et donc littéraire de la civilisation gréco-romaine puis judéo-chrétienne, en tout cas, pour ce qui est considéré comme tel. Mais en quoi la lecture peut-elle être un moteur de développement économique et de liberté culturelle pour l’Afrique ? Eh bien, en ce que c’est la connaissance qui affranchit. Une écriture divinement inspirée ne dit-elle pas au chapitre 4, verset 6 de son livre d’Osée que « Mon peuple périt faute de connaissance » ? Et la même source de rappeler des siècles plus tard « Vous connaitrez la vérité et la vérité vous affranchira ? ». Et le plus grand savant africain du 20e siècle, Cheik Anta Diop d’affirmer « Armez-vous de connaissance… ».

On ne se développe pas économiquement quand on est aliéné culturellement. Le défi des contenus africains La multiplication d’auteurs africains aux contenus africains ne peut que contribuer à un retour en dignité de l’Afrique. Le principal malheur de l’Afrique c’est d’avoir perdu ses repères spirituels et ses valeurs culturelles.

Tant que la majorité d’africains continuera à croire que c’est l’Occident qui leurs a fait connaître Dieu par la colonisation, que l’histoire de l’Afrique commence avec l’esclavage et la colonisation et que l’appropriation de la civilisation gréco-romaine constitue un horizon indépassable de l’affirmation notre humanité, de longs siècles d’obscurantisme nous attendent encore.

Tant que qu’on laissera prospérer la condescendance des déclarations des références d’une civilisation supposée des Lumières qui font état de ce que « l’Afrique n’est pas suffisamment rentrée dans son histoire », comme l’ont affirmé deux des plus incultes personnages français que la terre ait jamais portés, l’un, écrivain et sénateur, en 1879 dans un discours de commémoration de l’abolition de l’esclavage, et l’autre, de taille à peine plus grande que son esprit, lors de son abjecte discours de Dakar en 2007, la dignité de l’Afrique continuera d’être transgressée. Les deux égarés ne manqueront pourtant pas, dans la même synchronisation de pensée tordue, malgré les deux siècles qui les séparent, de déclarer non moins sereinement que « L’Afrique c’est l’avenir de l’Europe » ! Aux africains de lire entre les lignes et de cerner les enjeux de ce jeu occidental machiavélique. Le véritable combat de l’Afrique est celui de la conscientisation des masses.

La pire chose qui puisse arriver à un peuple c’est de ne pas savoir d’où il vient, car il ne saura jamais où il va. Aussi, lutter pour son peuple alors qu’il n’a pas suffisamment compris les enjeux est un combat vain. Un auteur déclarait à juste titre que « Combattre pour un peuple ignorant revient à s’immoler par le feu pour éclairer son chemin à un aveugle ». Il faut aussi éviter de se tromper de cible, donc de combat, en prenant pour ennemi son frère et pour ami son bourreau. Voilà résumé en trois points l’origine des malheurs de notre continent. Et cette réalité est spécifique à l’Afrique et donc la solution ne saurait être inspirée d’ailleurs. La délivrance de l’Afrique passera inéluctablement par la lecture. Mais il ne suffit pas de lire pour s’affranchir. Encore faut-il choisir ses contenus. Certaines lectures abrutissent et asservissent davantage.

La problématique des auteurs africains n’est pas dans la quantité des ouvrages mais dans la qualité de leurs contenus devant contribuer à l’éveil des consciences. Il ne suffit pas d’être un auteur africain pour parler de littérature africaine, tout comme un intellectuel originaire d’Afrique ne correspond pas nécessairement à un intellectuel africain. La littérature africaine ne peut qu’être engagée et militante en faveur de la cause africaine qui est son retour en dignité. Cela passe par l’affranchissement des chaînes plusieurs fois séculaires de l’impérialisme capitaliste outrancier de l’oligarchie d’une certaine élite mondialiste.

 Penser une révolution africaine sans envisager la transformation profonde des mentalités au fil des générations est une chimère. Le combat africain qui mérite d’être mené est d’abord intellectuel, et cela passe inéluctablement par la connaissance africaine et sa restauration comme telle, sur la base d’un référentiel propre. Le monde occidental s’est bâti sur ses valeurs civilisationnelles conformes à ses idéaux sociétaux. Les priorités d’un peuple ne sont pas celles d’un autre. Toute imposition hégémonique à des valeurs autres que celles d’un peuple au nom d’un prétendu et prétentieux universalisme rend ce peuple servile et dépouillé de son essence, de son authenticité, de sa raison d’être. Et s’assimiler aux valeurs d’un peuple étranger fait du peuple dominant un oppresseur choisi et choyé. 

Mais pourquoi spécifiquement la lecture et pas les autres supports ?

Premièrement parce qu’avec tous les autres canaux que sont l’écran de télé, la radio, le téléphone et autres, il y a toujours place pour la distraction pendant leur usage. Or, il est quasiment impossible d’être distrait en lisant. Le niveau de concentration est d’autant plus grand que le niveau de réception l’est également.

Et les impératifs du peuple africain ne l’autorisent pas à la distraction. Deuxièmement, les supports de lectures échappent aux contraintes logistiques et autres dispositifs techniques qu’imposent les écrans et les sources audio, et de ce fait la capacité de mobilité que permet l’activité de lecture contrairement aux autres moyens constitue un avantage certain. Troisièmement, aucun support ne donne autant de détails et précisions qu’un article ou un livre, ni la possibilité de consultation autant de fois que nécessaires avec toute la flexibilité et la convivialité du transport d’un ouvrage ou d’un magazine, notamment dans le cas d’écrits sous forme de support papier.

Enfin, ne dit-on pas que les paroles s’envolent et les écrits restent ? Mettons-nous à la lecture, chers africains. Pour les moins jeunes qui ont déjà pris le mauvais pli, rien n’est perdu. Forçons-nous à lire, exerçons-nous à ne pas céder à la peur des volumes des pages.

A force de s’exercer, on y arrive. C’est d’abord une question de volonté, même lorsqu’en tant qu’adulte on a déjà pris la mauvaise tendance. Incitons nos enfants à la lecture. Dès le plus jeune âge, c’est encore plus facile de prendre la bonne habitude. Lire et faire lire sont les premiers actes concrets d’une détermination au combat pour la dignité du peuple africain. A toi qui es en train de finir ces lignes, c’est déjà bon signe.

Responsabilités des parents et des dirigeants

La lecture doit constituer l’arme absolue d’éducation massive des africains.

C’est un impératif catégorique. La faute revient à nos parents et à nous-mêmes qui ne faisons pas de la lecture une priorité  dans l’éducation de nos enfants. En Afrique, les lectures de nos enfants doivent être minutieusement sélectionnées sur la base de leurs contenus. Il ne s’agit pas de lire pour lire, mais de lire pour former et éduquer selon les idéaux de nos valeurs culturelles. Comme la lecture affranchit des chaînes de l’aliénation culturelle, c’est aussi de la même manière qu’elle formate les pensées dans les pires spirales de dépendances desquelles il sera difficile de se défaire. La responsabilité incombe naturellement également à nos dirigeants qui ont le pouvoir de décision et qui doivent mettre en place des mécanismes et infrastructures pour inciter nos jeunes et nos adultes à l’activité salvatrice de lecture.

Encore faut-il qu’eux-mêmes en comprennent le caractère essentiel, comme ils semblent avoir si bien compris la nécessité de laisser proliférer les bars et autres centres de loisirs pour mieux distraire le peuple de ses véritables préoccupations.

Quand les parents africains auront compris qu’il est plus instructif et constructif d’offrir un livre de lecture à leur enfant plutôt qu’un pistolet, une poupée blanche ou un poster d’une star américaine à demi-vêtue… Quand les dirigeants africains auront compris qu’il est plus utile pour leurs peuples et pour leurs pays de promouvoir des systèmes éducatifs et structures privilégiant la lecture et les contenus africains plutôt que les bars, débits de boissons, jeux de hasards et autres divertissements abrutissants qu’ils plébiscitent à tour de bras…  …alors le réveil de l’Afrique amorcera sa sortie du long tunnel des jérémiades et des vœux pieux.

A bon entendeur…

Paul ELLA Président AFRICAN REVIVAL Email : africanrevival2020@gmail.com 

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