Dans une tribune retentissante, le Dr Aristide Mono résume le mal camerounais : pendant que tous les secteurs suffoquent, le détournement des deniers publics, lui, ne connaît pas la crise.
Le Dr Aristide Mono n'est pas un inconnu. Consultant politique, il intervient régulièrement sur Équinoxe TV et signe des chroniques dans la presse privée. Le 27 septembre 2024, il publie une tribune dans La Nouvelle Expression qui fait le tour du pays.
Sa phrase d'ouverture est un constat sans appel : « Apparemment, aucun secteur ne va au Cameroun, sauf peut-être la filière détournement des fonds publics ». Il décrit un pays où les pleurs fusent de partout, mais où « le climat social reste maîtrisé » parce que la répression a fini par contraindre les Camerounais à « mourir étouffés ».
Ce n'est pas une analyse économique. C'est un cri. Et il résonne d'autant plus fort que les chiffres, eux, sont têtus.
Dette publique : 15 416 milliards FCFA et un risque élevé
Au 31 mars 2026, l'encours de la dette du secteur public camerounais s'élevait à 15 416 milliards de FCFA, soit 44,3 % du produit intérieur brut, selon les données du ministère des Finances.
Ce niveau reste sous le seuil communautaire de 70 % fixé dans la CEMAC. Mais le FMI ne s'y trompe pas. Dans son rapport d'avril 2026, l'institution souligne que « le risque élevé de surendettement persiste en raison des risques de liquidité exacerbés par la faiblesse des exportations ».
Autrement dit : le Cameroun peut encore emprunter. Mais il emprunte cher, et il emprunte pour rembourser.
La mission du FMI conduite par Christine Dietrich a été reçue à Yaoundé par le ministre des Finances, Louis Paul Motaze. Elle a relevé que « certaines tensions observées au niveau de la trésorerie et de la dette méritent une attention particulière ». Une manière diplomatique de dire que la situation n'est pas confortable.
CAN 2021 : 1 200 milliards FCFA et des comptes toujours opaques
En février 2022, le Cameroun referme la Coupe d'Afrique des nations. Le pays a accueilli la compétition dans un contexte de pandémie et de récession économique. Le coût officiel : près de 1 200 milliards de FCFA.
Des dizaines de marchés publics ont été attribués sans appels d'offres. Des dépenses sans justificatifs. Le stade d'Olembé, présenté comme la vitrine de la compétition, a coûté 50,1 milliards FCFA pour un complexe sportif dont le projet initial était estimé à 163 milliards.
L'hebdomadaire Le Point annonçait à l'époque un « déluge » d'arrestations. Quatre ans plus tard, le bilan judiciaire reste mince. Les Camerounais, eux, ont payé.
Fonds Covid-19 : « l'un des plus grands scandales »
La gestion des fonds alloués à la lutte contre la Covid-19 a également fait l'objet de vives critiques. Aristide Mono a dénoncé un détournement qu'il qualifie d'« l'un des plus grands scandales et des plus spectaculaires des 40 ans de règne de Paul Biya ».
La Chambre des comptes de la Cour suprême a relevé dans son rapport d'audit « plusieurs éléments contraires à la loyauté de l'information dans les contrats conclus » dans le cadre de la lutte contre la pandémie.
Les montants exacts n'ont pas été rendus publics. Une opacité qui nourrit les soupçons.
PDCVA : 300 millions FCFA détournés dans un projet agricole
En mars 2025, la Chambre des comptes rend public un rapport d'audit sur le Projet de développement des chaînes de valeurs agricoles (PDCVA), financé à hauteur de 75 milliards de FCFA par la Banque africaine de développement.
Les auditeurs dénoncent un « recours abusif à la procédure de déblocage de fonds » portant sur 300 millions de FCFA. Cette somme aurait été remise à des « billeteurs » pour dédouaner des véhicules et équipements acquis entre 2017 et 2019.
Plus grave : des billeteurs, dont des stagiaires, ont perçu 111 450 585 FCFA pour des activités qu'ils n'ont pas gérées. Les fonds ont été « mis à la disposition du responsable administratif et financier ».
Pour la Chambre des comptes, « cette manœuvre suspecte jette un doute sur la réalité des dépenses effectuées ».
Corruption : le Cameroun stagne au 142e rang mondial
En 2025, le Cameroun se classe 142e sur 182 pays à l'indice de perception de la corruption de Transparency International. Score : 26 sur 100.
Ce chiffre n'a pratiquement pas bougé depuis des années. Il place le pays bien en dessous de la moyenne mondiale (42) et de la moyenne subsaharienne (32).
En avril 2026, le pape Léon XIV, en visite à Yaoundé, a appelé les autorités camerounaises à un « examen de conscience ». Devant les autorités réunies au palais présidentiel, il a déclaré que « les chaînes de la corruption doivent être brisées » pour que « la paix et la justice prévalent ».
Un appel qui n'a, à ce jour, pas été suivi d'effets mesurables.
L'économie réelle suffoque, l'argent public s'évapore
Pendant que la dette grimpe, les secteurs productifs sont à l'arrêt. Les enseignants attendent leurs salaires. Plus de 25 000 d'entre eux sont en attente de complément salarial, selon les investigations d'Aristide Mono.
L'État accumule une dette globale de 181 milliards FCFA vis-à-vis des enseignants.
Dans le même temps, le FMI note que « les efforts visant à augmenter les dépenses d'investissement pour les infrastructures sont confrontés à des contraintes de liquidité ».
Comprenne qui pourra : l'argent manque pour payer les fonctionnaires, mais il ne manque jamais pour les dépenses de prestige.
Que dit la justice ?
La Chambre des comptes de la Cour suprême a transmis plusieurs dossiers à la justice. En 2023, les affaires portées devant la Cour suprême ont entraîné une perte financière totale de 38,56 milliards FCFA de fonds détournés poursuivis.
Mais les condamnations restent rares. Les procédures s'éternisent. Et les noms des « billeteurs » cités dans le rapport PDCVA n'ont pas été rendus publics.
Contacté, le parquet n'a pas donné suite à nos sollicitations. La brigade de gendarmerie de Bépanda, elle, n'a pas confirmé avoir été saisie d'une plainte dans ce dossier.
Le Cameroun a 43 ans de pouvoir d'un seul homme et une population dont la moitié a moins de 15 ans. C'est dire la pression démographique.
Le FMI a maintenu ses consultations au titre de l'article IV. Les bailleurs internationaux continuent de prêter. Mais à quel prix ?
Une question revient dans les quartiers de Douala et de Yaoundé : combien de temps encore avant que la colère ne déborde ? Les autorités, elles, misent sur la stabilité. Le climat social est maîtrisé, répétait Mono. Jusqu'à quand ?