Célestin Bedzigui : Un système de filouterie en bande
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Cet économiste ne croit pas en la sincérité des task forces et considère qu'il s'agit plutôt d'opérations qui visent à créer des poches d’enrichissement illicite dans l’entourage du président de la République. 

Qu'est-ce qu'une task force en matière de management d'un projet ?
Il faut partir de l'origine militaire du mot « task force ». Wikipedia nous renseigne qu'une task force désigne une unité mise sur pied pour un objectif précis et associant des hommes d'unités et de spécialités différentes. La task force est ainsi une unité autonome avec une mission et un objectif précis. Transposé dans le management d'un projet, une task force est une organisation temporaire créée pour exécuter une tâche ou une activité. Il faut toutefois souligner que tout projet ou tout programme ayant déjà soit un maître d'ouvrage propriétaire de l'ouvrage qui s'attache les services d'un maître d'oeuvre, soit une organisation interne pour son exécution, le recours à une task force est tout à fait exceptionnel. 

Justement, d'après vous, pourquoi la création des task forces pour la gestion des projets de la CAN et du Covid-19 est querellée, alors qu'elle vise, apprendon, à gérer l'urgence et éviter des malversations ?
L'émoi et les interrogations sont compréhensibles voire justifiés car chacune de ces activités avait déjà ce qu'on peut considérer comme un maître d'ouvrage, en l'occurrence le ministère des Sports pour la CAN ou le ministère de la Santé publique pour le COVID à qui était associé le dispositif institutionnel classique de contrôle de l'opportunité et de la régularité des décaissements d'argent et dont la responsabilité est de veiller à la bonne exécution des programmes évoqués. Le fait de déposséder de leur responsabilité ces maîtres d'ouvrage pour la ramener à la présidence de la République désactive automatiquement le dispositif de contrôle indispensable dans la gouvernance financière publique est questionnable et suspect. Il pose en tout cas deux problèmes. Le premier problème est celui de savoir quelle est la justification d'un tel dessaisissement de responsabilité? Est-ce un constat d'incompétence ? Dans ce cas, la meilleure des solutions devrait être la révocation pure et simple des personnes en charge. 

Le second problème est que la présidence de la République étant l'instance de contrôle ultime, en se muant plutôt en unité opérationnelle, qu'en sera-t-il désormais de la fonction de contrôle qui, comme signalé plus haut, se trouve automatiquement désactivée ? 
En réalité, on s'expose à de graves dérives ou tout au moins à de graves soupçons de prise illégale d'intérêts lorsqu'on est tout simplement pas dans une configuration de filouterie en bande comme certaines manoeuvres décriées dans les pratiques de la task force de la CAN ont nourri de graves soupçons. D'ores et déjà, on voit des anomalies graves se manifester comme le fait d'évoquer les « hautes instructions » du président de la République dans une opération d'attribution de marchés en gré à gré. Comment en arrive-t-on à faire tomber si bas la République dont le Président est l'un des symboles? C'est une perte absolue de sens et de valeur. 

Quel commentaire vous inspire le recours au gré à gré dans le cadre des marchés passés ?
C'est justement l'une des pratiques les plus questionnables, je réutilise le terme, des actes et pouvoirs de ces task forces dont l'activité selon l'entendement de ceux qui en assurent la direction désactive automatiquement tous les mécanismes de contrôle institutionnel établis pour assurer une gouvernance exemplaire des finances publiques. Et comme je l'ai dit plus haut, de telles pratiques nous rapprochent beaucoup plus d'un système de filouterie en bande organisée que d'un système de gestion transparente que requiert les transactions portant sur l'argent public. 

Est-ce qu'on peut justifier cela par l'urgence dans le cas du Covid ou de la CAN ?
Absolument pas ! Il est flagrant qu'il s'agit d'une volonté de tout ramener à la présidence de la République pour contrôler le pactole de ces projets. On peut y voir une influence pernicieuse exercée sur le président de la République dont l'effet est tout aussi pernicieux. Influence qui vise à ramener tous les pouvoirs d'État entre les mains illégitimes de ceux-là sous l'influence desquels il est exposé. Cet aspect suggère la grave question de savoir qui exerce aujourd'hui la réalité du pouvoir dans notre pays et surtout au profit de quelle cause. Il est manifeste que le spectacle qui se joue sous nos yeux est celui d'une volonté de contrôle par certains des budgets massifs de ces opérations, avec en prime les retombées des surfacturations facilitées par la pratique de l'attribution déraisonnable des marchés de gré à gré, avec en aval les retombées des rétro-commissions dont les modes de blanchiment sont facilement identifiables si on se réfère à l'esprit de l'article 66 de la Constitution qui évoque l'explication de l'écart de fortune entre ce qu'aurait affiché la déclaration des biens au moment de la prise de fonction de certains et ce qu'ils brandissent avec ostentation et arrogance aujourd'hui. 

Est-ce que la création des task forces consacre la mise entre parenthèses du gouvernement ?
Bien évidemment que ces pratiques consacrent une réalité très triste. Avec cette implication directe, la présidence de la République est-elle transformée en « tripot de la République » où, comme à Las Vegas, certains se partagent « en gré à gré » et derrière « l'apothème » dont cet abus de « sur hautes instructions », de colossales sommes d'argent public ? D'ailleurs, même le gouvernement n'est pas exempt de reproches puisque certains de ses membres sont cités dans ces opérations dignes de Chicago de Al Capone, lui faisant perdre dans cette saga sa crédibilité.  

Comprenez-vous le fait que le Premier ministre soit mis sur la touche ?
Tout le monde le constate. De mon point de vue, si celui-là que vous évoquez avait quelque honneur, être traité comme la cinquième roue d'un carrosse à l'intérieur duquel certains pensent qu'il se déroule des orgies de distraction de l'argent public, devrait l'amener à prendre une décision conséquente. Je me souviens qu'au premières années de l'indépendance de notre pays, le Premier ministre du Cameroun Oriental Vincent Ahanda et Augustin Ngom Jua Premier ministre du Cameroun Occidental, avaient pris l'option de marquer leur désaccord avec le président en tirant les conséquences. On peut dire que c'était à une époque où la République comptait encore des hommes d'honneur. À chacun de faire le constat de là où nous en sommes aujourd'hui. Ces valeurs doivent être rétablies. 

S'agissant des fonds COVID, est ce que le droit de regard du FMI peut influencer le cours des choses ?
Quand on constate l'impassibilité qui a entouré les questions autour de la CAN, l'agitation actuelle autour des fonds COVID est certainement motivée par un aiguillon exogène. Il ne peut qu'être regrettable qu'on en vienne à se demander pourquoi certaines mesures qui en temps ordinaire devraient être prises dans l'intérêt du pays, ne sont prises aujourd'hui que pour plaire aux bailleurs de fonds. Il est d'ailleurs très probable que ce ne soit que de manoeuvres cosmétiques qui de surcroît font chuter la moralité publique de Charybde à Sylla en ce qu'elles favorisent une plus grande facilité de distraction de fonds publics. C'est un fait qui ne peut qu’être dénoncé avec énergie. 

Votre souhait est-il qu'il y ait reddition des comptes ?
La reddition des comptes devrait ici être une exigence républicaine.

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