CAMEROUN :: Pr Lazare Kaptué : Au nom de la santé… et du bien-être des populations :: CAMEROON
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  • Correspondance particulière pour camer.be : Dominik Fopoussi
  • lundi 16 septembre 2019 14:02:00
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CAMEROUN :: Pr Lazare Kaptué : Au nom de la santé… et du bien-être des populations :: CAMEROON

Il aurait pu être général d’armée aujourd’hui, mais un extraordinaire concours de circonstance en a décidé autrement. Le Pr Lazare Kaptué n’aurait sans doute pas été le scientifique de haut vol qui a consacré toute sa vie au service de la santé et du bien-être des populations du Cameroun et de l'Afrique.

Le jeune enfant commence sa vie scolaire dans l’antre familiale à Mbanga où il est né en 1939, de parents agriculteurs. Il est inscrit à l’école catholique de Mbanga dirigée alors par les Frères canadiens et obtient son Cepe en 1952.

Au cours de ce premier contact avec l’école occidentale,l’élève débutant va à l’école pendant la semaine et, dès le vendredi soir, prend avec ses parents la directionde la plantation familiale sur la route de Mombo, non loin de la Source Tangui. Au programme, travaux champêtres et retour le dimanche soir, lesté de provisions. Une enfance laborieuse en somme qui comble ses parents. Au contraire des autres parents de la petite ville qui se font des mourons pour la suite du parcours de leurs enfants, ceux du tout nouveau diplômé n’ont pas le temps d’angoisser. Brillant sujet, leur progéniture avait tapé dans l’œil des responsables de son école, les Frères canadiens et avait été choisi pour poursuivre ses études à Yaoundé. Une partie de cette équipe qui avait créé l’école catholique de Mbanga vers la fin de la grande guerre avait également décidé de créer le Collège François Xavier Vogt à Yaoundé. Ils embarquent dans leurs valises leur meilleure pupille pour le nouveau collège qui ouvre ses portes cette année-là. Le jeune prodige quitte sa famille pour l’internat du collège Vogt où il commence le cycle secondaire. De la 6ème en Terminale, tout se passe à la perfection et au bout de 7 ans, il décroche son baccalauréat en Sciences expérimentales. Nous sommes en 1959.

Médecin avant l’heure !

Pourtant, jusqu’en Première, il est inscrit en série classique, où il décroche son Probatoire B, le latin à cetteépoque. Un extraordinaire parcours de circonstance va dévier cette trajectoire littéraire et transformer son destin. Comme depuis son entrée en 6ème, cette année-là, le jeune collégien prend ses vacances scolaires à Mbanga auprès de sa famille. Au programme, toujours les travaux champêtres pour l’essentiel. Un soir, une femme enceinte de l’entourage familial entre en travail. Il décide de l’accompagner à l’hôpital. Les deux y vont à pieds, car il n’y a pas de taxi à l’époque. Chemin faisant, la future maman n’en peut plus. Tous deux trouvent une place devant la boutique d’un commerçant grec et le jeune élève aide la future maman à accoucher. C’était son premier accouchement !Et en même temps le déclic pour sa vocation : «Je me suis dit qu’il faut que je sois médecin pour aider les femmes à accoucher. Même si plus tard je ne me suis pas spécialisé en gynécologie obstétrique». Ainsi s’inscrit-il à la rentrée en série scientifique et termine l’année avec un Baccalauréat scientifique(Sciences Expérimentales).

Il est encore parmi les meilleurs et est préposé à une bourse de la Coopération française. Ils sont quatre avec Ebo’o Eboudang Samuel et les Pr Joel Moulen (qui fut recteur de l’Université de Yaoundé) et Emmanuel Kamdem de regrettée mémoire. Pendant les vacances, le jeune bachelier prépare sereinement son voyage pour la France. Mais, jusqu’à la rentrée, les résultats de la bourse ne sont pas sortis. Il attend, un mois, puis deux. Toujours rien. Sentant que le voyage est peut-être compromis, il active alors son plan B et se présente à un test de recrutement dans l’armée. Il est admis à se former pour devenir militaire (Emia : Ecole Militaire Inter Armées). En décembre, il se présente pour commencer sa formation de militaire. Mais la veilledu jour de l’incorporation,les résultats de la bourse tant attendus étaient publiés. Informé, il s’excuse auprès des autorités de l’Ecole et rentre préparer ses valises. Le 24 décembre 1959, Lazare Kaptué est dans un avion à destination de la France. De Paris, il contacte toutes les universités françaises. Toulouse est la seule université qui accepte de l’inscrire en dépitde son grand retard. Seule condition, ne pas faire valoir le retard comme excuse en cas d’échec. En un mot, réussir son année contre vents et marées : « J’ai accepté le challenge», se souvient-il d’un air fier. C’est que le jeune homme a déjà adopté son crédo qui l’accompagnera toute la vie : « Je ne baisse jamais les bras ». Il y est donc admis et commence les cours en PCB (Physiques, chimie, biologie) le 5 janvier 1960. Son pays est indépendant depuis quatre jours, mais il est déjà bien loin pour partager la fièvre qui s’empare de ses compatriotes, préoccupé qu’il est par un challenge démentiel. En juin, il est reçu avec brio en deuxième année, soit après seulement six mois en première année. Les deux prochaines années sont une formalité pour lui.

En 1963, l’étudiant de Toulouse monte à Paris et s’inscrit à la Faculté de Médecine, la seule que compte alors la capitale française.

Il poursuit sa formation et se spécialise en Hématologie, influencé par son maître, le Pr Rufié qui enseigne avec une rare érudition la discipline. Une spécialité d’avenir déterminante pour le jeune médecin/chercheur comme on va le voir plus loin.

En 1970, il s’envole pour Londres afin de compléter sa formation à la Hammersmith Hospitalsous la houlette du Pr John Dacie. Puis, il retourne à Paris la même année pour boucler sa formation par l’obtention de son DERBH (Diplôme d’Etudes & Recherches en Biologie humaine, l’équivalent du PhD), spécialisation Hématologie, Immunologie et maladies du sang.

Le tout nouveau spécialiste Lazare Kaptué se fait recruter ensuite à l’hôpital Cochin de Paris où il se fera la main pendant deux ans en 1971 et 1972. Sa carrière de médecin est déjà en marche.Un an plus tard en novembre 1973,il est reçu au concours d’agrégation française.

Un pionnier dans la place

Décembre 72. Il retourne au Cameroun armé d’une solide formation de 10 ans et d’une expérience de 2 ans,prêt à servir.

Dès janvier 1973, il est recruté comme enseignant au Cuss (Centre Universitaire des Sciences de la Santé) de Yaoundé. Il y restera jusqu’en décembre 2004 quand il prend sa retraite.Ily laisse une empreinte indélébile en créant le service d’hématologie qu’il dirige jusqu’en 2002. Entre temps, il est nommé directeur de la Santé en 1984, poste qu’il occupe jusqu’en 1992. Ici, il s’occupe essentiellement de la gestion du personnel, de la formation (médecins, infirmières, techniciens de labo, pharmacie) ainsi que du Conseil médical qui gère les évacuations sanitaires. Il prend à peine ses fonctions quand survient la catastrophe de Wum. Le Pr Lazare Kaptué s’en souvient encore avec beaucoup d’émotion : « Quand on m’annonce la catastrophe, je constitue immédiatement une équipe de médecins et nous nous rendons à Wum. Sur place, nous découvrons l’horreur ! Des corps étendus partout et les cadavres de bêtes (vaches, moutons, chèvres, etc.) jonchaient le sol. La première chose qui nous a frappés c’est qu’il n’y avait aucune mouche sur les cadavres (…)Nous avons organisé les secours… »

Mais déjà en 1981, une nouvelle pandémie dite « le mal du siècle »était déclarée dans le monde et faisait des ravages dans les pays, en particulier dans le tiers-monde. Les pays se vident de leurs populations et les familles vivent des drames extrêmes. Le Pr Lazare Kaptué est l’homme de la situationau Cameroun, de par son profil. En 1984, il crée le programme de lutte contre le sida et prend le taureau par les cornes. Il se lance dans une tournée courageuse de sensibilisation à travers les dix provinces d’alors du pays : « Beaucoup de mes interlocuteurs me prenaient pour un menteur » se souvient-il. Mais les réticences et moqueries n’entament nullementla détermination de cet homme qui, rappelons-le, ne baisse jamais les bras.

A l’hôpital central de Yaoundé qui dispose d’un pavillon Sida, mais qui est pris de panique, il prête main forte, afin de convaincre ses confrères et les autres personnels de santé terrorisés par la terrible maladie qu’on n’attrape pas le sida juste en touchant et en soignant un malade. Le combat contre le sida est lancé, mais le mal rampe, prend de l’ampleur et continue à décimer des familles.

Avec l’aide d’amis étrangers (Français, Américains et Suisses), Lazare Kaptué embraye en mettant sur pied le Comité national de Lutte contre le Sida dont il sera le premier président. Le Comité prend le problème à bras-le-corps, multiplie les actions et se déploie dans tout le pays, faisant du Cameroun un pionnier de la lutte contre le sida. Les pouvoirs publics sont réceptifs et lui donnent tous les moyens nécessaires à cette mission salvatrice. Le Pr Lazare Kaptué est dans son élément. Les résultats de la lutte contre le sida sont satisfaisants. Selon le scientifique, le taux de prévalence

relativement bas de notre pays comparativement à d’autres pays africains, est le résultat de cet engagement des pouvoirs publics auxquels il rend un vibrant hommage. Car, dans la même période, la pandémie demeurait taboue dans certains pays africains. A un point tel que, selon le professeur, dans l’un de ces pays, il a été membre du jury d’une thèse sur le sida soutenue à huis clos ! Les autorités de ce pays ne voulaient pas que son opinion sache que le sida y sévit !

Parallèlement à sa carrière administrative, l’envie d’augmenter l’offre des soins aux populations devient une obsession pour lui. Ainsi naît en 1987,financée sur fonds propres, la Clinique de Bastos qui, au fil des ans, engrange une réputation au-delà de la ville des 7 collines. La formation sanitaire attire de plus en plus de monde et le Pr Kaptué est au four et au moulin comme il a toujours su le faire depuis son retour au pays. Si le médecin a pu financer sans trop grande difficulté sa clinique, c’est que quelques années plutôt, il s’était lancé dans une activité pastorale d’envergure. Il avait en effet créé une ferme avicole de 2,5 ha dans la banlieue de Yaoundé, activité qui lui fit d’ailleurs gagner en 1982 le premier prix de l’élevage du Centre. Il a dû abandonnerla ferme lorsque l’Etat a réquisitionné le site pour la construction de l’hôpital général de Yaoundé.

Un seul credo : ne jamais baisser les bras !

Boulimique du travail et de la recherche, le Pr Kaptué réfléchit sans discontinuer à l’amélioration de l’offre de santé dans son pays. Déjà quand il était Directeur de la santé, il avait monté un projet d’assurance maladie qu’il avait proposé aux autorités. L’idée est novatrice et sa pertinence séduit. Malheureusement, elle sera bloquée dans les starting blocks, alors même que le projet de loi était déjà prêt. Ce coup d’arrêt est dû à certaines personnalités du sérail qui vont plomber le projet en prétextant que sa mise en œuvre serait déficitaire. Argument fallacieux, car ce n’est pas sur sa rentabilité qu’on juge un projet social, mais sur sa capacité à apporter un mieux-être aux populations. Le Cameroun aurait été le premier pays africain à se doter d’une assurance maladie en faveur de sa population. Un revers qui lui est resté en travers de la gorge à ce jour. Tout comme le projet de création d’un service national de transfusion sanguine qu’il avait également soumis dès 1973 à son retour au pays. Le projet restera longtemps dans les tiroirs. Tant et si bien que ce n’est qu’en 2003 que la loi sera votée et son décret d’application signé seulement en 2018 ! Pourtant, les dégâts commis par l’absence d’un centre de transfusion sanguine se font ressentir chaque jour sur la prise en charge des patients dans nos hôpitaux, avec des décès parfaitement évitables. Alors même que des pays comme le Tchad, le Congo, le Niger, la Côte d’Ivoire, le Zimbabwe sont aujourd’hui dotés d’un service de transfusion sanguine grâce à l’expertise du Pr Lazare Kaptué ! Décidément, nul n’est prophète chez soi. Avec l’un des meilleurs spécialistes de la transfusion sanguine au monde, le Cameroun reste à la traîne ! On ne peut envisager une médecine moderne aujourd’hui sans une politique efficace de transfusion sanguine.

On l’a déjà dit, tout ce qui touche à l’amélioration de l’offre de la santé au Cameroun obsède le fils de Mbanga. C’est ainsi qu’on le retrouve en 1994 dans le projet de l’Université des Montagnes. Bien qu’il soit encore sous contrat avec l’Etat, il se mobilise sans réserve : « Avec des compatriotes de toutes les origines, nous avons monté le projet de l’Université des Montagnes. Nous avions fait le constat de l’offre limitée de formation au Cameroun ». Le projet est soumis au gouvernement qui le rejette sans autre forme de procès. Pourquoi ? « Tout ce qui est nouveau fait peur, analyse le troisième président de l’UdM en poste depuis 2005, après le Pr Louis Marie Ongoum de regrettée mémoire et Kangue Ewané, lui aussi de regrettée mémoire (qui s’était retiré pour aller rédiger ses mémoires). On nous a rétorqué que même en France, c’est l’Etat qui forme les médecins ». Ce qui n’était pas totalement vrai, puisque l’Université catholique de Lille forme les médecins, même si c’est l’Etat qui valide ses diplômes. Et de toutes les façons, la France n’était pas le meilleur exemple. En Amérique ou en Asie, les plus grandes universités relèvent du privé.

De 1994 à 2000, les promoteurs de l’UdM vont déposer chaque année, avec une égale détermination, le dossier d’autorisation. Et chaque année aussi, le dossier sera rejeté avec la même obstination.

En 2000, las d’attendre sans aucun espoir, ils décident de passer outre l’autorisation et ouvrent les portes de l’UdM. Ce que le Pr Lazare Kaptué appelle « leur péché originel ». Une prise de risque énorme mais qui se révèlera payante puisque les parents vont malgré tout les suivre et leur envoyer leurs enfants à former. Les deux premières promotions, pour contourner la non reconnaissance de leurs diplômes par l’Etat, seront envoyées à Kinshasa pour l’obtention de leur diplôme de sortie. Finalement, en 2008, l’Université des Montagnes obtient son autorisation, sous les bons soins du ministre d’Etat Fame Ndongo à qui « je rends un vibrant hommage et renouvelle ma profonde gratitude », tient à préciser le président de l’UdM. Et depuis, elle imprime sa marque dans le domaine de la formation des jeunes Camerounais. Pendant longtemps d’ailleurs, elle servait de centre de transfusion sanguine, livrant du sang aux formations sanitaires de la région de l’Ouest. Un véritable triomphe pour Pr Lazare Kaptué et ses compagnons.

Le succès de l’Udm vient mettre un bémol sur ses déceptions quant à l’aboutissement des deux autres combats de sa vie que sont l’assurance Maladie et service national de transfusion sanguine.

L’universitaire maire

Il en était à se battre pour la création de l’UdM quand un autre défi s’est présenté à lui : celui du développement de la commune de Demdeng. Sa commune. En 1992, le gouvernement crée le département du Koung-Khi et en 1995 la commune de Demdeng. Les notabilités locales le sollicitent pour briguer l’exécutif communal. Il décline l’offre. « J’estimais que j’avais mieux à faire sur le plan scientifique, explique-t-il son refus. »

En 2002, elles reviennent à la charge pour la députation et la mairie. Il propose le Pr Bopda Elie à la représentation nationale et consent à se présenter aux municipales. Il sera élu maire : « Je n’avais jamais pensé être maire un jour », avoue-t-il. Pourtant, depuis 2002, Lazare Kaptué partage le quotidien des administrés en sa qualité de maire. Son engagement à la mairie le conduit à se décharger de ses responsabilités à la clinique : « Je suis partisan du tout ou rien. Je n’ai pas voulu chasser deux lièvres à la fois. Alors, j’ai laissé la clinique aux jeunes que j’ai formés afin de prendre les commandes de la mairie. » Un nouvelengagement qui lui donne cependant quelques insomnies : « Ce n’est pas facile. Vous avez des idées sur ce qu’il faut faire, mais parfois, il n’y a pas de moyens. » C’est le drame des mairies, notamment rurales qui sont généralement sans ressources propres. Ce n’est pas suffisant pour décourager le maire de Demdeng : « Je m’étais donné comme objectif prioritaire le désenclavement par le développement des infrastructures routières. Nous avons des routes, mais les populations pèchent par leur manque d’engagement en matière de maintenance et d’entretien routier. Une route qui n’est pas entretenue est un investissement perdu. Elles peinent à le comprendre (…) L’autre objectif prioritaire porte sur l’éducation. Il est largement atteint. Nous comptons des écoles maternelles, primaires, un Cetic, une Sar Sm, un Ces, trois lycées (bilingue, technique, d’enseignement général). C’est une grande fierté. Si une famille n’envoie pas ses enfants à l’école, ce ne sera pas parce qu’il n’y a pas d’école ».

A 80 ans, le Pr Lazare Kaptué déborde d’énergie et d’activité. Chaque jour, il partage ses journées entre ses deux occupations majeures : la mairie de Demdeng et l’Université des Montagnes. Le bien-être et la santé des populations. Le but de toute une vie.

En bref

Brevet d’invention pour la découverte du groupe O du Vih1 ;

Travaux sur la variabilité du virus du Vih ;

Initiative sur la création de la Société africaine anti sida (Saa) ;

Participation à la mise en place de la santé de reproduction au Cameroun ;

Création et animation du Comité National d’Ethique en 1987 ;

Création de la Mutuelle d’Epargne et de Crédit (La MEC) en 1987 ;

Création de la Mutuelle Communautaire de Croissance (MC2) de Bandjoun en 1985 ;

Création du Centre de prise en charge de la Drépanocytose à l’hôpital Central de Yaoundé 1973.

16sept.
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