Sûreté nationale : Le scandale de la carte nationale d’identité
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Les problèmes d’établissement de cette pièce sont la conséquence des luttes d’intérêt qui ont causé le départ de la société française Thalès Security Systems.

Depuis des mois voire des années, les camerounais vivent au rythme des ruptures de production de la carte nationale d’identité, qui s’expliquent en large partie par des défaillances des autorités et entités responsables de ce domaine. Mais ce que les populations, victimes des désagréments occasionnés par leur incapacité à se faire établir le précieux sésame, ignorent, c’est l’énorme scandale qui couve actuellement dans ce secteur. Retour sur l’une des épopées tragiques dont seul le Cameroun a le secret d’en produire, entre guerre de réseaux, corruption à grande échelle et néocolonialisme.

Tout commence en 1990 avec l’adoption de la loi n°90/042 du 19 décembre 1990 instituant la carte nationale d’identité. Le Cameroun qui fait alors face aux années de braises prend l’option d’une sécurisation de sa nationalité, dans un contexte où on soupçonne des infiltrations nigérianes dans le jeu sociopolitique. En 1994, la « solution miracle » est trouvée avec la mise sur pieds du programme Senac (sécurisation de la nationalité camerounaise), qui va alors décider d’élaborer les fameuses cartes nationales « informatisées ». Pour accomplir à bon escient sa mission, celle-ci prend comme partenaire technique, l’entreprise française de sécurité numérique Thalès Security Systems, crée en 1893. Ce partenariat va se révéler être un véritable jeu de dupe.

La Cni n’a jamais été informatisée

Les autorités camerounaises ne mettront pas beaucoup de temps pour se rendre compte que la carte nationale que Thalès leur présente comme étant informatisée n’est qu’un bout de papier plastifié. C’est ainsi que pour palier à ces premières défaillances –d’autres plus graves suivront- des mesures seront prises, parmi lesquelles, un décret de 1999. Ce qui manifestement ne va pas résoudre le problème. Faisant amende honorable, l’entreprise française va alors promettre de fournir enfin au Cameroun une carte nationale d’identité informatisée et sécurisée.

C’est dans le cadre de la mise en oeuvre de cette résolution que le Président Paul Biya va prendre le décret n° 2007/254 du 04 septembre 2007 fixant les caractéristiques et modalités d’établissement de la carte nationale d’identité. Cela marque l’avènement de la carte d’identité dans la forme actuelle. Mais au-delà des améliorations esthétiques, le problème de fond de la sécurisation de la nationalité camerounaise ne sera pas du tout réglé. Loin s’en faut ! La preuve ultime sera donnée après l’avènement de Mbarga Nguélé au poste de Délégué Général à la Sûreté Nationale. Constatant des manquements graves, il va insister pour que l’entreprise française respecte scrupuleusement son cahier de charges, notamment l’obligation de transfert de technologies et de compétences.

En effet, ayant des doutes sur la fiabilité de la carte nationale d’identité fournie par Thalès, la Sûreté nationale va commander à des jeunes informaticiens camerounais la production des cartes contrefaites. Lors d’une réunion le Délégué général présentera celles-ci au colonel Fabre qui était alors le responsable de Thalès Cameroun. Selon notre source, «Ne sachant pas ce qui se passe, il a regardé les deux cartes, il a retourné dans tous les sens, et il a dit ‘’c’est beau, c’est bien ! Elles sont jolies. Où est alors le problème ?’’, c’est là où le délégué est rentré dans une colère noire et lui a répondu : ‘’vous dites qu’elles sont bien hein ? Ce sont alors de fausses cartes ! Vous voyez comment elles sont faciles à copier ! Ça ne sert à rien votre système là ! ».

Cette opération avait été montée par le Dgsn à la suite de la découverte des lieux de fabrique de fausses cartes nationales dans les villes telles que Buea. Ce qui avait tout d’abord éveillé les soupçons du Dgsn, c’est qu’au lendemain de son installation, les responsables de Thalès, selon notre source, sont venus avec une mallette d’environ deux millions d’euros. « Le Délégué général l’a reçue et a appelé le directeur du budget pour la lui remettre, afin qu’elle soit reversée dans les caisses de l’Etat (…) C’est là où les gens de Thalès ont compris que ça va se compliquer pour eux et que les choses ne vont plus se passer comme avant ! », poursuitelle.

Surfacturations et tentative de corruption

Le Dgsn ayant compris qu’il avait affaire avec des gens à la moralité douteuse va alors instruire des enquêtes sur le fonctionnement de Thalès Cameroun. Le pot aux roses ne va pas tarder à être dévoilé : des surfacturations à hauteur de milliards chaque année. L’un de nos informateurs nous fait savoir que, « quand Thalès achetait une bouteille d’eau à 100 francs, ils déclaraient qu’ils ont acheté à 1000 francs, majoré de 25% conformément au contrat. Donc on leur versait 1250 francs pour quelque chose qu’ils ont payé à 100 francs ». Et de poursuivre, « il y avait un système qu’ils appelaient ‘’les charges contrôlées’’, qui étaient en principe les dépenses de fonctionnement pour la maintenance, l’achat du mobilier, des consommables, les salaires etc. Ils préfinançaient et l’Etat les remboursait avec une majoration de 25%. C’est ainsi qu’ils avaient des rubriques fixes, comme achat de mobiliers, au point où lors des enquêtes un responsable nous a demandé si on achetait les chaises chaque année. Moi-même j’ai découvert toute une longue liste de matériel qu’ils déclaraient avoir acheté pour mon service que je n’ai jamais vu ».

Pour ce qui est des missions de contrôle de la maison-mère, « ils facturaient 4 missions par an à hauteur de 25 millions par mission, or ils n’effectuaient qu’une seule par année ».Pire encore, « ils facturaient certaines taches au Cameroun, qu’ils déclaraient effectuer à Paris à la maisonmère. Ils disaient que le Cameroun avait tout un immeuble qui lui y était consacré. Quand les contrôleurs de la Délégation sont arrivés au siège à Paris, ils ont juste vu un serveur avec l’écriteau ‘’Cameroun’’ dans une salle abandonnée là ! », poursuit-il. Le Cameroun aura ainsi perdu des dizaines de milliards dans ce qui apparait comme une véritable filouterie pendant près de 20 ans. Il faut dire que Thalès dans sa basse besogne sera accompagnée, comme toujours, par des camerounais, qui vont participer allègrement au fossoyage des caisses de l’Etat et surtout à la précarisation de la nationalité camerounaise.

C’est ainsi que de nombreux responsables, civils et surtout policiers, affectés à la Senac, vont procéder à d’importants détournements de fonds, telles que les surfacturations ou encore des identifications des étrangers, à hauteur de 250.000 ou de 800.000 F.Cfa chacun, sans reverser ces recettes dans les caisses de l’Etat. D’autres procéderont à des tripatouillages des identités ou encore des attributions des cartes nationales aux étrangers, contre des fortes sommes d’argent. L’équipe mise sur pied par Mbarga Nguélé va démonter tout ce vaste réseau. Ce qui va conduire à la révocation de certains responsables, et à l’emprisonnement de certains, tels que le coordonateur Mbia Mekou, et nombreux de ses collaborateurs et chefs de postes. Depuis lors, ils ont été libérés en catimini. Certains, sentant le vent tourner, vont prendre la route de l’exil, à l’instar de Marc Mbollo qui est actuellement au Canada. Ce vaste coup de filet va engendrer une valse des responsables au niveau de la Senac, au point où nous sommes actuellement au 4ème coordonateur en l’espace d’un an !  

Guerre de réseaux

Face aux graves insuffisances des services de Thalès, le Dgsn, qui avait déjà par ailleurs réduit la durée du contrat de Thalès à un an renouvelable par reconduction explicite, et non plus tacite comme de par le passé, va décider de lancer un appel d’offres ouvert, pour le recrutement d’un partenaire technique pour la Senac. « On veut une carte nationale d’identité biométrique et à puce. Le genre qu’un policier peut introduire dans un terminal et avoir des informations sur la personne », affirme l’une de nos sources. Le Délégué général va alors demandé à Thalès de préparer son dossier pour soumissionner comme tous les autres. La date butoir va arriver sans que Thalès ne bouge le petit doigt, alors qu’on avait déjà sur la table des dossiers des entreprises allemandes, françaises, anglaises, etc. Ses responsables préférant faire le lobbying dans leurs réseaux de la capitale. « Comme ils savaient qu’ils sont français, et qu’ils ont leurs gens à la présidence, ils ne se dérangeaient pas ! », déclare l’un des responsables qui garde l’anonymat.

Il faut dire que, déjà en 2009, à l’occasion de l’arrivée d’Emmanuel Edou à la Dgsn, Thalès avait déjà failli perdre le juteux marché des cartes nationales d’identité. Mais une mystérieuse « haute instruction du Chef de l’Etat » émanant des services de la Présidence, était venue demander qu’on « les laisse tranquilles », au nom de « l’Amitié franco-camerounaise ». Manifestement, les responsables de Thalès pensaient que l’histoire allait se répéter. Malheureusement, que nenni ! Après une énième injonction du Dgsn, et sentant leurs réseaux les lâcher sur ce « dossier », les responsables de Thalès ont alors décidé, à la dernière minute, en juin 2014, de soumettre leur dossier de candidature, qui ne remplissait aucune des conditions techniques désormais exigées par le Cameroun. Ils seront alors déboutés au profit de l’entreprise Gemalto.  

Gemalto, leader mondial de la sécurité numérique

Contrairement à une idée bien répandue, Gemalto qui remplace Thalès, n’est pas une entreprise espagnole. C’est la filiale française d’une multinationale de la sécurité numérique, qui a son siège à Amsterdam en Hollande. Leader mondial dans le domaine de la sécurité numérique, cette entreprise qui produit déjà les cartes d’identité et les permis de conduire sécurisés au Maroc et en Afrique du Sud, pour le continent Africain, emploi environ 140.000 personnes de 116 nationalités, et réalise un chiffre d’affaires annuel de 2,5 milliards d’euros pour un bénéfice net d’environ 383 millions d’euros. Société anonyme, elle est dirigée par Olivier Piou, et a pour président de Conseil, Alex Mandl.

Cette entreprise est sensée prendre la succession de Thalès depuis le 1er juin, mais force est de constater qu’elle n’est pas encore installée. Pendant ce temps, les employés de la Senac, qui continuent de produire les cartes nationales avec le système Thalès, sont désormais sans statut. Depuis le 31 décembre dernier, les employés de la Senac sont sans le moindre statut. En effet, depuis 1994, leur contrat stipulait qu’ils étaient engagés à « durée de contrat de Thalès ». En d’autres termes, dès que Thalès partait, leur contrat prenait fin. Or, bien que Thalès soit parti, ils continuent de travailler et sont payés par le gouvernement.

Mieux encore, certains ont été nommés récemment à des postes de responsabilité par le Dgsn. Sont-ils devenus des contractuels d’administration ? Nul ne répond avec certitude. « On est là sans le moindre statut. On ne nous dit rien. Même un temporaire sait qu’il est temporaire, nous on ne sait rien !», affirme l’un d’entre eux. Cette situation est d’autant plus préoccupante que l’entreprise Gemalto a affirmé qu’elle ne va pas recruter de personnel au Cameroun. Est-ce à dire qu’elle va continuer avec le personnel laissé par Thalès ? Les prochains jours permettront à coup de voir plus clair.

© Le Jour : Njoya Moussa

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