Une fuite audio dans l'affaire Zogo met en scène Martin Savom évoquant Chantal Biya, Beti Assomo et Ngoh Ngoh. Révélations et guerre des clans au sommet.
Depuis sa cellule de Kondengui, l'ancien maire de Bibey se vante de ses connexions au sommet de l'État, citant tour à tour la Première Dame, le ministre de la Défense et le secrétaire général de la Présidence.
Une fuite audio fait trembler le sommet de l'État camerounais. Dans un enregistrement diffusé sur les réseaux sociaux, Martin Savom, l'ancien maire de Bibey incarcéré dans l'affaire Martinez Zogo, converse avec le lieutenant-colonel Ayissi Nanga Parfait, témoin clé du dossier. Il y affirme que « la maman » une allusion à la Première Dame Chantal Biya aurait exigé sa libération. Il y évoque aussi le ministre de la Défense Beti Assomo et le secrétaire général de la Présidence Ferdinand Ngoh Ngoh.
L'enregistrement n'a pas été authentifié par une autorité judiciaire. Mais il circule. Et il dit beaucoup.
L'audio qui a tout déclenché
La scène se passe dans un lieu qui n'a pas été révélé. Deux voix. Celle de Martin Savom, l'ancien maire de Bibey, destitué en avril 2024 et incarcéré depuis décembre 2023 à la prison centrale de Kondengui. Celle du lieutenant-colonel Ayissi Nanga Parfait Arnaud, témoin de l'accusation dans l'affaire Martinez Zogo. L'enregistrement dure quelques minutes. Il a été diffusé sur les réseaux sociaux par des lanceurs d'alerte camerounais.
Selon plusieurs médias camerounais, cet échange aurait eu lieu entre les deux hommes. Le contenu, glaçant, met en scène un détenu qui parle comme s'il avait encore les clés du pouvoir.
« La maman a déjà demandé qu'on me laisse »
Martin Savom ne mâche pas ses mots. « La maman a déjà demandé qu'on me laisse », affirme-t-il, selon le contenu de la fuite audio rapporté par plusieurs sources. L'allusion à Chantal Biya, Première Dame du Cameroun, est transparente. Savom ne la nomme pas. Mais tout le monde comprend.
Il ajoute que le ministre de la Défense, Joseph Beti Assomo, lui aurait conseillé de patienter jusqu'à la fin des auditions pour obtenir sa relaxe. Une promesse qui, selon lui, viendrait du sommet de l'État.
Le détenu va plus loin. Il se vante d'avoir placé trois personnes à l'EMIA, l'École militaire interarmées de Yaoundé, par l'entremise du même ministre de la Défense. Depuis sa cellule. À Kondengui.
Les noms qui dérangent
L'enregistrement ne s'arrête pas là. D'autres noms surgissent. Ferdinand Ngoh Ngoh, le puissant secrétaire général de la Présidence, y est désigné sous le pseudonyme de « Le Vieux ». Selon le contenu de la fuite, le lieutenant-colonel Ayissi Nanga y évoque la colère supposée de Ngoh Ngoh à son encontre, ainsi qu'un mystérieux véhicule Prado envoyé à son intention.
D'autres personnalités sont citées : Galax Etoga, secrétaire d'État à la Défense, le colonel Otoulou, le lieutenant-colonel Alain Ndongo. Savom revendique la paternité de la nomination de ce dernier.
En apothéose, l'ancien maire de Bibey promet au gradé de la gendarmerie de lui « tailler sur mesure » le poste de son choix : « Dis-moi où tu veux être nommé, et nous ferons le reste. »
Ce que dit le contexte judiciaire
Ces révélations interviennent dans un dossier déjà explosif. Martin Savom est présenté comme un proche de Ferdinand Ngoh Ngoh et de Joseph Beti Assomo. Selon des documents judiciaires cités par le lanceur d'alerte Boris Bertolt, le dernier appel de Martinez Zogo aurait été destiné à Martin Savom. Les deux hommes se seraient rencontrés vers 20 heures à Nlongka, quelques heures avant l'enlèvement.
Les expertises téléphoniques ont établi que Savom et Justin Danwe, le colonel qui a ordonné l'enlèvement, se sont appelés 26 fois entre le 3 et le 22 janvier 2023. Six fois entre le jour de l'enlèvement et la découverte du corps. Un lien documenté, vérifié, troublant.
Et pourtant, Justin Danwe n'a jamais parlé de Martin Savom pendant un an. Pourquoi ? Selon Boris Bertolt, parce que si Danwe avait parlé dès le départ, la piste de l'enquête se serait immédiatement orientée vers le véritable commanditaire : Ferdinand Ngoh Ngoh.
Une guerre de clans au sommet
Derrière ces révélations, une réalité que peu de Camerounais ignorent : l'affaire Martinez Zogo s'inscrit dans une guerre de succession entre deux clans influents du régime. Le clan Nanga, incarné par Ferdinand Ngoh Ngoh, et le clan Bulu, auquel appartiendraient Amougou Belinga et Eko Eko.
Selon plusieurs analystes, le journaliste Martinez Zogo aurait été recruté par le clan Nanga pour diffuser des documents accablants contre le clan Bulu. Des révélations sur les lignes budgétaires 94, 57 et 65. Des centaines de milliards de FCFA détournés. Martinez Zogo les a rendues publiques sur les antennes d'Amplitude FM. Quelques semaines plus tard, il était mort.
Cet assassinat, selon cette lecture, aurait été un « cadeau du ciel » pour Ferdinand Ngoh Ngoh. Il allait lui permettre de fragiliser ses adversaires Bulu en faisant envoyer plusieurs cadres en prison par le biais de la justice militaire.
Ce que l'on ne sait pas encore
À l'heure où nous écrivons ces lignes, l'enregistrement n'a pas été authentifié par une expertise judiciaire. Ni Martin Savom ni ses avocats n'ont confirmé ou infirmé son contenu. Le lieutenant-colonel Ayissi Nanga Parfait Arnaud, qui a par ailleurs demandé la protection du Tribunal militaire de Yaoundé pour témoigner, n'a pas commenté publiquement cette fuite.
Une chose est sûre : cet audio, s'il est authentifié, pourrait changer la donne dans un procès qui dure depuis plus de trois ans.
Qui est Martin Savom ?
Ancien maire de la commune d'arrondissement de Bibey, dans la Haute-Sanaga, il est incarcéré depuis décembre 2023 à la prison centrale de Kondengui dans le cadre de l'affaire Martinez Zogo. Il est inculpé de complicité d'assassinat et de torture. Il a été destitué de son poste de maire en avril 2024.
Qu'a-t-il affirmé dans la fuite audio ?
Selon le contenu rapporté par plusieurs médias, Martin Savom affirme que la Première Dame Chantal Biya aurait exigé sa libération, que le ministre de la Défense Beti Assomo lui aurait conseillé de patienter, et qu'il aurait placé trois personnes à l'EMIA depuis sa cellule.
L'enregistrement a-t-il été authentifié ?
Non. À ce jour, aucune expertise judiciaire n'a confirmé l'authenticité de l'enregistrement. Les autorités camerounaises n'ont pas commenté sa diffusion.
Qu'est-ce que la guerre des clans Nanga-Bulu ?
Il s'agit d'une rivalité supposée au sein du régime camerounais entre le clan Nanga, incarné par Ferdinand Ngoh Ngoh, et le clan Bulu, auquel appartiendraient Amougou Belinga et Eko Eko. Cette lutte de succession est citée par plusieurs analystes comme toile de fond de l'affaire Martinez Zogo.