Corruptocratie, ‘Administration des choses’ et Non – gouvernance.
CAMEROUN :: POINT DE VUE

CAMEROUN :: Corruptocratie, ‘Administration des choses’ et Non – gouvernance. :: CAMEROON

La théorie marxiste avait imaginé un fonctionnement utopique d’un gouvernement qui ne serait pas véritablement dirigé par une personne grâce au concept d’ « administration des choses ». Il s’agissait de l’idée avancée par Saint-Simon et développée par Engels et son ami Marx, selon laquelle, au stade suprême du développement de l’État socialiste, qu’est la dictature du prolétariat (ou État Communiste), on parviendra à une sorte d’auto pilotage de l’État. La nature vertueuse de l’État, la maturité de ses institutions politiques seraient telle qu’elles (les institutions) pourraient fonctionner ou s’administrer sans être dirigées ou sans qu’il y ait un chef d’État, ni même un gouvernement véritable. D’après un des exégèses de la pensée marxiste, la révolution socialiste déboucherait sur la prise de possession des moyens de production par les prolétaires, la suppression des classes et l’établissement d’une société de justice, l’État devenant le véritable représentant de la société dans son ensemble. En conséquence, ‘’ les classes et leurs conflits étant supprimés il n’y aurait plus rien à réprimer. L’État comme appareil de répression ou pouvoir d’oppression d’une une classe par une autre disparaitrait (Lapierre, 1956). En quelques mots, l’État appareil ou superstructure de production cèderait la place à une direction rationnelle des opérations de production et, selon la formule célèbre de Saint Simon, « l’administration des choses » remplacerait « le gouvernement des hommes » (ibid).

On peut dire qu’au Cameroun, l’observation du fonctionnement de l’État à l’heure actuelle, ressemble bien à un

fonctionnement « acéphal » de de l’État. Depuis un certain temps, le pays fonctionne sur « pilotage automatique », dit-on. Le pays semble s’autogouverner. On peut dire qu’on y est arrivé à une « administration des choses » d’un autre genre et , certainement plus dans le sens positif que lui donnent les marxistes. Le chef de l’État est absent depuis longtemps. Le gouvernement n’y est plus une institution collégiale, mais un groupe d’individus fonctionnant chacun presque selon son bon vouloir et pour la défense et la protection des intérêts souvent personnels et privés. Le chef de l’État étant invisible et « silencieux », le premier ministre étant faible et sans autorité sur les autres ministres, le délégataire permanent de la signature présidentiel étant anticonstitutionnel, les institutions politiques supérieure étant dans l’attentisme des ordres du chef de l’État qui ne viennent plus etc…. On est face à un fonctionnement atypique et opaque des institutions gouvernementales et politiques.

En fait, le pays n’est pas mal gouverné, il n’est presque pas gouverné du tout. La perception que le commun des mortels en a, c’est que le pays se gouverne lui-même, sans autorité qui coordonne le gouvernement et en assure la dirigeance. On est au bord du chaos et de l’anarchie. C’est à juste raison qu’observant le fonctionnement quotidien des institutions et du système politiques au Cameroun, un commentateur amateur de la vie politique (dont je n’ai pas retenu le nom), a décrit la situation ambiante comme relevant non pas de la mal gouvernance, mais plutôt de la « non gouvernance ».

Le « chaos lent » dont avait parlé Owona Nguini (1998) est entré dans sa phase active. On va progressivement vers le vrai chaos, c’est-à-dire l’anarchie de la vie politique, économique et sociale. La question reste à savoir : en quoi les système politique et économique tient-il ? Pourquoi persiste -t-il ? Comment- ne s’est-il pas effondréé depuis longtemps ? On voit que la crise économique gagne en profondeur, que la pauvreté et la misère frappent une portion de plus en plus nombreuse de la population, que le chômage est massif, que les familles peine même à se nourrir, que les institutions chancellent mais ne cèdent pas, que le peuple gronde

silencieusement mais ne sort pas dans la rue, etc… À mon avis, le système ne ‘, ‘’tient’’ pas ‘’debout’’, seulement par le durcissement de la terreur qu’exerce l’appareil de répressif renforcé de l’État sur les citoyens, ni par la tribalisation ou l’ethnicisation prononcée de régime, ni par l’embrigadement de la fonction publique, ni même par la mise hors-jeu technique de la diaspora, ni par la « victoire » supposée ou réelle de l’armée sur les séparationistes ambazoniens, etc... À mon avis, le système résiste encore surtout à cause de la généralisation de la corruption. Le pays s’est véritablement transformé en une corruptocratie, que nous avons défini comme le gouvernement du peuple par la corruption d’une élite corrompu et malhonnête, pour leur gain personnel ou privé (Nguemegne, 2021). Au bout de 40 ans de pouvoir sans partage, l’une des choses que le régime de M. Biya a réussi à faire, c’est d’instaurer la corruption de masse jusque dans les interstices de la société. Maintenant, la société se gouverne seule sur la base de la corruption (Nguemegne, 2021 : 56-58).

La corruptocratie a partie liée avec le processus social et politique du ‘’ chaos lent’’, concept qu’avait imaginé et décrit brillamment Owona Nguini (1998) et que nous avons abondamment repris dans les développements qui suivent. Définitivement, le Cameroun présente tous les traits d’une corruptocratie au plein sens du terme. Le politologue camerounais, dans une description lucide et sans fard du système, y a découvert tous les éléments de ce type de système. Ainsi, d’après Owona Nguini, le Cameroun est une kleptocratie, qui est caractérisée par « une généralisation de l’esprit du vol et de la prédation » ( Owona Nguini, 1998). C’est d’après lui, « un système qui vit sur la base de la corruption fondamentale ». Il observe que, le Cameroun souffre du fait que sa gouvernance est profondément désaxée. C’est un pays qui n’a ni de direction politique, ni des institutions sérieuses et qui, depuis longtemps, est entré dans un processus de « chaos lent », qui est, lui-même une conséquence de la « désaffection de son appareil de gouvernement » (ibid.).

Ce chaos est aussi tributaire du fait que le pays n’a ni modèle d’organisation, ni modèle de leadership (ou de dirigeance), ni projet de civilisation. Or, pour qu’un pays avance, il lui faut des modèles ou « patternships» d’organisation. En outre, au-delà, il lui faut également des structures appropriées de leadership. Il s’agit d’abord de structures institutionnelles, c’est-à-dire, de « règles collectives à partir desquelles on organise la vie sociale » (ibid.).

Or, ce pays n’a pas d’institutions ou du moins, il n’a pas d’institutions véritables. Il lui manque des institutions qui soient modelées pour épouser les contours de sa dynamique sociétale dans toute sa complexité, avec ses sphères économiques, politique et socio culturelle. Ces institutions ne peuvent fonctionner de manière sérieuse que s’il y a un projet de civilisation. Malheureusement, le régime corruptocratique du Cameroun n’en a pas. N’ayant pas un tel projet, ce qui lui tient lieu de projet de société c’est un projet de gouvernement perpétuel. Son seul projet se résume en la question de savoir, « Comment durer le plus longtemps possible au pouvoir ?» Mais le faisant, il ne se munit pas de vrais programmes ou politiques publiques visant à assurer le développement de son pays et le bien-être de son peuple. Il s’agit seulement de « durer pour durer, rester pour rester, s’éterniser pour s’éterniser… » (ibid.). C’est cela qui crée l’« emballement » dans lequel le système corruptocratique tombe.

L’emballement se traduit par la neutralisation de tout le potentiel immense de talents qui existent dans le pays. Certes, il y a une politique qui consiste à coopter une partie de ces talents. Toutefois, ce n’est pas pour les utiliser de manière productive à des fins collectives, mais seulement pour les neutraliser, les émasculer en liquidant leurs capacités créatives.

En vérité, vivant féodalement sur les ressources publiques et les prébendes tirées de l’exploitation ou l’extorsion de sa population, le système corruptocratique affame cette même population pour mieux la contrôler. On s’est souvent demandé, par exemple, pourquoi la population et, surtout sa frange éclairée – les intellectuels – restent apathiques ou amorphes ? Pourquoi n’organisent-ils pas la révolte ou la résistance face un gouvernement si corrompu, qui a tendance à se préoccuper uniquement du sort des membres de l’oligarchie gouvernante et à ignorer sa population, à entretenir ou à manufacturer la misère de sa population ? L’explication, est encore fournie par Owona Nguini (ibid). En fait, c’est un système qui « pavlovise » politiquement ses intellectuels. Il organise la « cannibalisation » des intelligences en leur faisant croire individuellement qu’il va les coopter, à un moment ou à un autre, pour les faire sortir de l’océan de misère qu’il a cyniquement mis en place. C’est un système qui s’est installé dans la médiocratie. Il s’évertue à détruire le développement dans le peuple d’une conscience sociale qui peut émerger dans le peuple, qui peut penser à se soulever et à s’opposer à la clique de corruptocrates et au pouvoir bureaucratique. Donc, une corruptocratie comme celle du Cameroun, ne « peut être qu’une terre de « dé-civilisation » », qui est « une institutionnalisation de la pourriture vivante… », des institutions bancales et de la société par la kleptocratie ou la corruptocratie gouvernante (ibid.).

Donc, la corruptocratie, telle qu’elle se manifeste au Cameroun, est un système de « cannibalisation » de ses intellectuels, qui non seulement affame la population, mais la tue en définitive. Dans sa stratégie morbide et cruelle, elle « affame pour mieux contrôler » et elle « contrôle par le rationnement de la clientélisation » des avantages sociaux et matériels. En fait, c’est un système qui, détruit toute possibilité pour les populations d’imaginer un autre avenir. Elle plonge les gens dans une misère qui les déprime.

Finalement le régime corruptocrate claironne partout qu’elle a apporté la paix dans le pays et que, comparativement à de nombreux pays africains qui ont été ou sont en guerre, c’est un bilan plus que louable. Or, en plongeant la société dans cette « logique comateuse » dite de paix, on se rend compte, au bout d’une trentaine d’années, qu’elle tue plus que la guerre, malgré la proclamation de la paix perpétuelle. En effet, le régime corruptocratique qui « divise pour mieux régner », en exacerbant l’opposition communautariste et identitaire, essaie de justifier la corruption généralisée par la paix. Pourtant, ce n’est qu’une paix des cimetières. Une paix mortifère, qui tue plus que la guerre, en plongeant les citoyens dans la détresse avant de les tuer lentement. La pauvreté et la misère qui jadis ne touchaient que les couches populaires vont s’étendre et atteindre désormais la classe moyenne. Bien sûr, il y a une petite élite de corruptocrates qui se préserve de cette misère ambiante, Mais, c’est au prix de tuer la société (ibid.).

Bibliographie

Nguemegne, J.P. (2021). La corruptocratie : Le gouvernement par la corruption. ZECOA. Pp. 56-58.

Lapierre, J.W. (1956). « Administration des choses et gouvernement des hommes », Esprit, Nouvelle Série, No 238 (5), mai 1956, pp. 715 -733.

Owona Nguini, M.E. (2018) « L’Atalaku de Owona Nguini a payé » in Chouta P., Le TGV de l’Info (8 Mars), Tiré de https://www.facebook.com/Paulchouta/photos/a.1452415414819065/1711469285580342/?type=3 

Lire une autre réflexion du même auteur : SI ‘’L’AVENIR DE LA FRANCE EST EN AFRIQUE,’’ C’EST QUE L’AFRIQUE N’A PAS D’AVENIR

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