Côte d’Ivoire : la grande fracture de la présidentielle d’octobre 2020
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Les observateurs nationaux et internationaux indépendants, notamment, Amnesty international et Alternative Citoyenne Ivoirienne (ACI) de Mme Pulchérie Gballet, par des alertes répétées, avaient prévenu du risque que comporte la présidentielle ivoirienne du 31 octobre 2020. L’ancien président ivoirien Laurent GBAGBO (acquitté par la Cour pénal international mais retenu à Bruxelles parce que les autorités ivoiriennes refusent de lui donner son passeport), avait, lui, également, tenu à prendre spécialement la parole, le 29 octobre dernier sur la chaîne TV5 Monde pour exprimer ses inquiétudes. Le pays, disait-il, court à la catastrophe faute de dialogue entre les acteurs politiques. Les faits sont venus confirmer toutes les craintes. Hélas !

L’état des lieux avant et après le 31 octobre 2020 est un désastre délibérément provoqué par la volonté de Monsieur Ouattara de se maintenir au pouvoir par un passage en force.

Un désastre électoral entaché de sang

Le processus de la présidentielle fut, du début à la fin, entaché de graves irrégularités de telle sorte qu’on ne saurait dire s’il y a eu véritablement élection. Monsieur Ouattara avait justifié sa candidature aux motifs que la mort brutale de son Premier ministre, son « dauphin générationnel » constitue un cas de force majeure. Il estime également que la réforme constitutionnelle du 8 novembre 2016 a créé la troisième République et remis le compteur des mandats présidentiels à zéro. Or, toutes ces justifications ne figurent nullement dans la constitution évoquée. Monsieur Ouattara a piétiné les textes législatifs, à commencer par la norme suprême, la Constitution. Les articles 55 et 183 lui interdisent formellement de briguer un 3ème mandat.

L’Institution en charge du scrutin, la Commission électorale indépendante (CEI) et le Juge suprême des élections, le Conseil constitutionnel, ont gravement failli. L’État ivoirien a tout bonnement ignoré les décisions de la Cour Africaine des Droits de l’Homme[1] et des Peuples qui s’imposaient pourtant à lui, à savoir : le respect des droits fondamentaux des candidats et l’impératif d’une élection transparente et inclusive conforme aux standards internationaux.

Sur les 44 postulants initiaux à la présidentielle, seuls quatre candidats ont été retenus, y compris la candidature anticonstitutionnelle de Monsieur Ouattara dont l’annonce le 6 août 2020 avait déclenché dans le pays des vagues de protestation violemment réprimées. Le nombre de manifestants à mains nues tués dans cette première phase préélectorale s’élève à une trentaine de victimes.

À la violation caractérisée de la Constitution s’est donc ajouté un déni des droits fondamentaux des postulants à la présidentielle. Ce qui amplifia la contestation. Deux des candidats retenus, Messieurs Henri KONAN BEDIE, ancien président de la République (1993 – 1999) et Pascal AFFI N’GUESSAN, ancien premier ministre, ont refusé de participer à la présidentielle en appelant à la désobéissance civile et au boycott de l’élection. Le pouvoir instaura alors par décrets le couvre-feu et une interdiction des manifestations. L’élection présidentielle fut donc organisée sous un régime d’exception et de terreur.

Un scrutin boycotté dans la terreur orchestrée par le pouvoir

C’est à une grande farce électorale sanglante à laquelle on a assisté le 31 octobre 2020. Le taux de participation au scrutin est inférieur à 10% selon les observateurs indépendants de la CEDEAO (Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest). Les électeurs appelés aux urnes ont massivement suivi le mot d’ordre de boycott actif lancé par l’opposition. Plus de 80 personnes furent tuées dans les expéditions terroristes des miliciens encagoulés et de « microbes », adolescents délinquants utilisés par le pouvoir, drogués, armés de machettes, de couteaux et de gourdins cloutés pour attaquer les manifestants de l’opposition lors de leurs marches pacifiques. Le phénomène des microbes est apparu après la crise postélectorale de 2010/2011 sous la gouvernance de Monsieur Ouattara. Amnesty international atteste que ces terroristes étaient convoyés par les forces de l’ordre dans les régions favorables à l’opposition. Le symbole marquant de ce carnage se trouve à Daoukro le fief du président BEDIE, où le jeune Koffi TOUSSAINT a été décapité. Horreur! La tête servant de ballon de football aux terroristes! Toutes ces atrocités ont été relayées parfois en direct sur les réseaux sociaux. Elles n’ont donné à ce jour à l’ouverture d’aucune enquête ni à des poursuites judiciaires. L’impunité reste donc totale.

On ne saurait qualifier, contrairement aux allégations de certains médias français, ces affrontements nés du contexte politique de guerres interethniques.

L’opposition décapitée

Face au refus du dialogue et, considérant que Monsieur Ouattara est arrivé au terme de son mandat le 31 octobre 2020, l’opposition unie a pris ses responsabilités. Elle s’est constituée en Conseil National de Transition (CNT), et entendait former un gouvernement de transition afin de réconcilier le pays et organiser une élection crédible, ouverte, transparente et inclusive.

Pris de panique, le pouvoir a organisé une violente répression. Les principaux leaders de l’opposition sont mis sous les verrous, leurs domiciles sous blocus. Certains comme l’ancien Premier ministre Pascal AFFI N’GUESSAN sont gardés au secret. D’autres ont pris le chemin de l’exil. Selon les estimations du Haut-Commissariat aux Réfugiés plus de 8000 ivoiriens ont déjà franchi les frontières du pays. Les parlementaires incarcérés n’ont pas vu leur immunité levée. Plusieurs journalistes ont également été interpellés et mis sous mandat de dépôt. Mme Pulcherie Gballet de l’ONG ACI précité fut également écrouée pour avoir alerté sur les dangers auxquels le 3ème mandat anticonstitutionnel exposait la Côte d’Ivoire. Toutes ces personnes ont été kidnappées nuitamment en dehors des procédures judiciaires, et jetées en prison sans autre forme de procès. Le pays se retrouve ainsi 10 ans après, dans le même contexte de la crise postélectorale des années 2010/2011.

La France et la communauté internationale soutiennent clairement la dictature

Monsieur Ouattara s’est proclamé vainqueur à la soviétique à plus de 94% avec un taux mensonger de participation à 53%. Dans un premier temps, la communauté internationale, l’ONU, l’union européenne et la CEDEAO sont restées inertes face aux graves violations des droits de l’homme perpétrés par le régime. Aujourd’hui, les soutiens exprimés à Ouattara vont bon train.

Le gouvernement français, lui, s’est montré hésitant. Il n’a réagi qu’après l’élection présidentielle américaine par la voix du ministre des affaires étrangères Monsieur Jean-Yves Le Drian. Depuis, Paris a affiché clairement son soutien au régime en invitant au dialogue entre l’opposition et Monsieur Ouattara. Dans une interview accordée au magazine Jeune Afrique, le chef de l’État français, Monsieur Macron s’est étendu sur la présidentielle ivoirienne. Aucune allusion au viol de la constitution par Ouattara, bien au contraire, il dit avoir « entendu ses arguments et ses inquiétudes pour la stabilité du pays » qui lui imposaient le devoir de se présenter à l’élection. Monsieur Macron a exprimé le vœu de voir Ouattara, maintenant élu, s’atteler à la réconciliation par des gestes, la main tendue à l’opposition, « d’ici aux législatives pour pacifier le pays ». Il l’invite et l’encourage à renouer le dialogue avec les figures marquantes de l’opposition que sont les présidents BEDIE et Laurent GBAGBO. Monsieur Macron a conclu par ses injonctions récurrentes sur la nécessité du « renouvellement générationnel ».

Tout compte fait, le dialogue n’est pas amorcé. La tension reste vive. La rencontre le 11 novembre 2020 à l’hôtel du Golf entre le président BEDIE et Monsieur Ouattara n’a débouché sur aucun résultat concret. L’opposition maintient son mot d’ordre de désobéissance civile. Le président BEDIE vient de rappeler les préalables non négociables à l’ouverture du dialogue, à savoir :

  • levée totale du blocus des domiciles de tous les responsables de l’opposition ;
  • libération immédiate des personnes arrêtées ;
  • retour sécurisé de ceux qui se sont réfugiés à l’étranger.

La désobéissance civile est un droit de résistance universellement reconnu

L’examen de l’état des lieux a montré que la violence vient d’un seul côté, et toujours du même côté, celui du régime dictatorial de Monsieur Ouattara. Son pouvoir, faut-il le rappeler, fut installé par les bombes de l’armée française. C’était pour faire de la Côte d’Ivoire, nous disait-on, un havre de paix et de démocratie. Dix ans après, rien de tout cela. Le pays est pris en otage par un clan qui entend poursuivre la prédation au bénéfice exclusif de l’ancienne puissance coloniale.

Le peuple ivoirien ne doit compter que sur lui-même. La liberté ne s’acquiert que dans la souffrance pour en apprécier la valeur. À la fin, il faudra tirer au clair nos rapports avec la France afin qu’elle nous dise ce qu’est exactement le contenu de la souveraineté du peuple ivoirien.

Inclinons-nous devant la mémoire de nos martyrs.

Bon rétablissement aux blessés.

Soutien indéfectible aux leaders politiques embastillés.

L’opposition ivoirienne doit poursuivre la lutte dans l’unité jusqu’à la victoire.

Annexe :

▪︎ Article 35 de la constitution ivoirienne de 2000 : Le Président de la République est élu pour 5 ans au suffrage universel direct. Il n’est rééligible qu’une fois.

▪︎ Article 55 de la constitution ivoirienne de 2016 : Le Président de la République est élu pour 5 ans au suffrage universel direct. Il n’est rééligible qu’une fois.

▪︎ Article 183 de la constitution ivoirienne de 2016 : La législation actuellement en vigueur en Côte d’Ivoire reste applicable, sauf l’intervention de textes nouveaux, en ce qu’elle n’a rien de contraire à la présente constitution.

En d’autres termes, le principe de non-rétroactivité sur lequel s’appuie Ouattara en prétendant « remettre le compteur à zéro » ne joue qu’à l’égard d’une règle nouvelle. Ce principe n’a pas été abrogé par la constitution de 2016 ! Les seules règles, concernant ce titre, qui ont été modifiées sont l’âge limite de 75 ans qui a été abrogé, ainsi que le fait d’être né de père ou de mère ivoirien d’origine. Alors que le précédent stipulait « né de père et de mère ivoiriens ».

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