Me Michèle Ndoki interroge l’héritage de Clément Atangana, président du Conseil constitutionnel camerounais. Un bilan sous tension.
L’avocate Michèle Ndoki, qui a plaidé devant le Conseil constitutionnel en 2018 et 2025, rouvre le débat sur l’impartialité de l’institution au lendemain de la mort de son président, Clément Atangana.
Clément Atangana, premier président du Conseil constitutionnel du Cameroun, est mort dimanche 4 octobre 2026 à l’Hôpital américain de Paris, à 85 ans. Il laisse derrière lui une institution qu’il a dirigée pendant huit ans, et une question que personne, dans le pays, n’a encore réussi à enterrer : le Conseil constitutionnel a-t-il protégé la Constitution, ou le pouvoir qui l’a nommé ?
C’est Me Michèle Ndoki qui a rouvert le dossier. L’avocate a plaidé devant cette même juridiction aux côtés de Maurice Kamto en 2018, puis d’Akere Muna en 2025. Le jour même du décès, dans un message publié sur Facebook, elle a posé la question qui fâche. Pas de règlement de comptes. Pas de récupération. Juste une interrogation de juriste, formulée avec la précision d’un scalpel.
Une institution créée pour trancher
Le Conseil constitutionnel camerounais n’a pas d’histoire longue. Il a été créé par la Constitution de 1996, mais n’a réellement vu le jour qu’en février 2018. Paul Biya signe alors un décret nommant Clément Atangana à sa tête. Le magistrat, né en 1941 à Ngomedzap, dans la région du Centre, a derrière lui une carrière de près de cinquante ans dans l’appareil judiciaire. Il a été procureur général près la cour d’appel de Garoua, président de la cour d’appel de Yaoundé, conseiller à la Cour suprême.
Nommé quelques mois avant la présidentielle d’octobre 2018, il devient le premier visage d’une institution dont la principale mission est de trancher les contentieux électoraux. Une mission qui, dès le départ, le place au cœur du jeu politique.
Faits : deux élections, zéro recours retenu
En 2018, dix-huit recours sont déposés. Tous sont rejetés. Le plus emblématique est celui de Maurice Kamto. L’opposant, arrivé deuxième selon les résultats officiels, demande l’annulation partielle du scrutin dans sept régions. Il met aussi en cause l’impartialité de plusieurs membres du Conseil, dont Clément Atangana lui-même. La requête en récusation est déclarée irrecevable.
En 2025, le scénario se répète. Maurice Kamto est cette fois écarté avant même le vote. Sa candidature est rejetée par Elecam pour « pluralité d’investitures », puis le Conseil constitutionnel confirme cette décision. Le 22 août 2025, une autre requête est examinée : celle d’Akere Muna, contestant la candidature de Paul Biya. L’avocat, du parti Univers, est défendu par Me Michèle Ndoki. Le Conseil rejette la requête, jugeant la demande « non justifiée dans le fond ».
Me Ndoki raconte l’audience en quelques mots. « La décision a été prise en moins de cinq minutes », dit-elle. Pour elle, le verdict était prévisible avant même que les débats commencent.
Le mot qui résume tout
« Irrecevable. »
C’est le mot que Me Ndoki retient de ses deux passages devant le Conseil. Elle l’écrit noir sur blanc : « Tout ce que nous retenons du Conseil constitutionnel, c’est ce mot : “irrecevable”, opposé à toute preuve qui ne servait pas les intérêts de l’élite au pouvoir ».
Le reproche n’est pas seulement politique. Il est procédural. Me Ndoki ne dit pas que le Conseil aurait dû lui donner raison. Elle dit qu’il aurait dû examiner ses arguments.
« Les avocats ne vont pas au tribunal en pensant qu’ils doivent forcément gagner », écrit-elle. « Ils attendent, au minimum, que leurs éléments de preuve soient examinés à leur juste valeur ».
C’est là que le bât blesse. Dans un système judiciaire classique, une décision d’irrecevabilité signifie que la requête ne remplit pas les conditions formelles pour être jugée. Elle ne dit rien du fond. Mais quand l’irrecevabilité devient la réponse systématique à toutes les requêtes de l’opposition, la question change de nature. Elle ne porte plus sur la procédure. Elle porte sur la fonction de l’institution.
4.5 Le geste qui a tout changé
Il y a un épisode que Me Ndoki ne peut pas ignorer. Une vidéo, devenue virale, montre Clément Atangana célébrant la réélection de Paul Biya. Il danse. Il parle du président comme de « votre candidat ». Le président du Conseil constitutionnel, l’homme qui devait arbitrer les contentieux liés à cette élection, célèbre publiquement la victoire d’un des candidats.
« Ce comportement soulève une question sérieuse quant à l’impartialité que les citoyens étaient en droit d’attendre de lui », écrit Me Ndoki.
La formulation est juridique. Le fond est politique. Et l’émotion, elle, est brute. Comment un justiciable peut-il croire à l’impartialité d’une juridiction dont le président danse pour célébrer la victoire de celui dont il doit examiner les recours ?
Une question qui dépasse un homme
Me Ndoki ne s’arrête pas au bilan institutionnel. Elle pose une question plus lourde. Plus intime. Plus dérangeante.
« Aussi triste que soit la mort d’un homme, il est plus triste encore que son décès soit assombri par cette question : de nombreuses vies camerounaises auraient-elles pu être sauvées s’il avait fait son travail avec impartialité ? »
La phrase est terrible. Elle lie la mort d’un homme à la mort d’autres hommes. Pas de manière directe, pas de manière accusatoire. De manière interrogative. Et c’est peut-être ce qui la rend si puissante.
Derrière cette question, il y a un contexte. Les élections de 2025 ont été suivies de violences. Selon l’IDEA, au moins 48 personnes ont été tuées lors des manifestations post-électorales. Des centaines d’arrestations. Des opposants qui dénoncent un « coup d’État constitutionnel ». Un pays qui, à chaque échéance électorale, semble s’enfoncer un peu plus dans la défiance.
Me Ndoki ne dit pas qu’Atangana est responsable de ces morts. Elle demande si un autre Conseil constitutionnel, plus indépendant, plus audacieux, aurait pu changer la trajectoire. La réponse, personne ne l’a.
Ce que la mort d’Atangana laisse en suspens
Clément Atangana est mort le 4 octobre 2026. Aucun communiqué officiel n’avait été publié au moment de la rédaction de cet article, mais plusieurs médias locaux citant des sources familiales concordantes ont annoncé le décès. Le président de la République, Paul Biya, a salué la mémoire d’un « patriote dévoué et d’un intègre juriste », selon des propos rapportés par la presse.
La question de sa succession reste ouverte. Le Conseil constitutionnel est composé de onze membres nommés par décret présidentiel. Son président est nommé par le chef de l’État. Rien n’indique, à ce stade, qui prendra la relève ni comment l’institution évoluera.
Ce qui est certain, c’est que le débat sur son impartialité ne s’éteindra pas avec son président. Me Ndoki l’a formulé sans détour : « Le Conseil, sous sa présidence, a-t-il offert aux Camerounais un moyen efficace de contester le pouvoir présidentiel, ou a-t-il protégé ce pouvoir de tout contrôle ? »
La réponse, les Camerounais la connaissent déjà. Mais la question, elle, mérite d’être posée. Surtout maintenant.
Perspective future
Le Cameroun entre dans une période charnière. Après 43 ans de pouvoir, Paul Biya a été réélu pour un huitième mandat en 2025. Les législatives et municipales approchent. Le Conseil constitutionnel devra, une fois de plus, arbitrer. Une fois de plus, trancher. Une fois de plus, dire « recevable » ou « irrecevable ».
Avec un nouveau président. Avec, peut-être, une nouvelle approche. Ou pas.
Ce que Me Ndoki demande, au fond, c’est que l’institution soit jugée sur ses actes, pas sur ses intentions. Et que la mort d’un homme ne serve pas à effacer les questions qu’il laisse derrière lui.
« Kamerun, Ekombo’a Mwaye », conclut-elle. Le Cameroun, notre pays. Une manière de dire que la patrie est plus grande que les hommes qui la gouvernent. Et que la justice, pour être crédible, doit être plus grande qu’eux aussi.
Pourquoi Clément Atangana était-il critiqué ?
Parce que le Conseil constitutionnel qu’il présidait a systématiquement rejeté les recours de l’opposition en 2018 et 2025, et parce qu’une vidéo le montre célébrant la victoire de Paul Biya.
Qui a plaidé devant le Conseil constitutionnel aux côtés de Maurice Kamto en 2018 ?
Me Michèle Ndoki faisait partie du collège d’avocats de Maurice Kamto lors du contentieux post-électoral de 2018.
Le Conseil constitutionnel camerounais est-il indépendant ?
L’institution est composée de onze membres nommés par décret présidentiel, et son président est choisi par le chef de l’État. Cette configuration alimente les critiques sur son indépendance, notamment de la part de juristes et d’organisations internationales.
Quand Clément Atangana est-il décédé ?
Le dimanche 4 octobre 2026, à l’Hôpital américain de Paris, à l’âge de 85 ans.