Hôpital public : l'écorce soigne ce que l'État abandonne
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Cameroun - Hôpital public : l'écorce soigne ce que l'État abandonne

Entre hôpitaux publics en ruine et évacuations sanitaires des élites, les Camerounais se tournent massivement vers la médecine traditionnelle. Plongée dans un système de santé à deux vitesses. 

Face à des hôpitaux publics vidés de leur substance, plus de 70 % des Camerounais confient leur santé aux tradipraticiens. Un choix ou une condamnation ?

L'hôpital de district de Mfou, à quelques kilomètres de Yaoundé, n'a pas de toilettes. La nuit, il n'y a aucun personnel. La pharmacie est vide. Le 13 novembre 2025, le ministre de la Santé publique, Dr Malachie Manaouda, y a effectué une visite inopinée. Il a découvert un « spectacle de désolation ». Des habitants scandant « Monsieur le Ministre, le soir, il n'y a aucun personnel ! L'hôpital est sale » ont résumé à eux seuls l'état de mort cérébrale d'un système public qui, faute de soins, pousse les Camerounais dans les bras des tradipraticiens.

Ce n'est pas un retour aux sources. C'est un désespoir structurel.

Pendant que l'élite politique s'évacue en Inde ou en Suisse pour 1,5 milliard de francs CFA par an aux frais du Trésor public le citoyen lambda n'a d'autre choix que de s'en remettre aux plantes, aux écorces et aux savoirs ancestraux. La médecine traditionnelle n'est plus une alternative. Elle est devenue, pour des millions de Camerounais, la seule médecine tout court.

Comment en est-on arrivé là ? Et que dit la loi 2024/018, qui reconnaît enfin la médecine traditionnelle comme « partie intégrante du système de santé » ?

Hôpital public : quand l'écorce soigne ce que l'État abandonne

L'hôpital public en état de délabrement avancé

Le constat du ministre de la Santé à Mfou n'est pas un cas isolé. Il est le symptôme d'une gangrène généralisée. « Un directeur absent, un personnel administratif désorganisé, des patients abandonnés à leur sort, une pharmacie vide, des locaux insalubres et un environnement propice à la prolifération des moustiques ». Les mots du compte rendu ministériel ont valeur de diagnostic clinique.

À l'échelle nationale, la situation est alarmante. En 2025, la fermeture de 288 centres de soins primaires a privé 3,3 millions de Camerounais d'accès aux soins. Les hôpitaux publics accumulent des dettes colossales, les salaires du personnel sont impayés depuis des mois, et le ratio est de seulement 1,5 médecin pour 10 000 habitants très en deçà des recommandations de l'OMS.

« Trop c'est trop » : le personnel soignant dit stop

En avril 2026, les syndicats du secteur de la santé ont lancé un préavis de grève. Motif : l'enlisement du recrutement des personnels précaires, les salaires impayés, l'absence de reconstitution de carrière. Le slogan syndical, « Trop c'est trop », claquait comme un couperet. Au cœur du litige : le recrutement de 9 944 personnels précaires, annoncé en grande pompe par Paul Biya le 31 décembre 2024, et bloqué depuis mars 2026 dans les méandres bureaucratiques.

Le paradoxe est tragique : dans un pays où ils sont en première ligne face aux épidémies, les soignants ne peuvent pas eux-mêmes être soignés dignement. La grève a finalement été suspendue le 4 mai 2026 après un accord prévoyant une première vague de contractualisation en juin. Mais le mal est profond.

L'irrésistible ascension des tradipraticiens

C'est dans ce vide que la médecine traditionnelle s'est imposée. Selon l'OMS, 80 % de la population des pays en développement, principalement en Afrique, consulte des guérisseurs traditionnels. Au Cameroun, plus de 70 % de la population a recours à la médecine traditionnelle pour ses soins de santé primaires.

« Elles sont allées à l'hôpital et elles n'ont pas eu de résultats positifs, pas d'améliorations », explique Papa Michel, tradipraticien à Yaoundé, interrogé par BBC Afrique. Il traite les MST, le diabète, la goutte. Pour la syphilis, « je la détecte sur les paumes de la main, sur la plante des pieds, parce que ça donne des petites taches noires ».

Ce recours n'est pas un choix culturel c'est une nécessité économique. Dans les quartiers défavorisés de Douala, la médecine indigène et les pharmacies de rue sont devenues les options de soins primaires. Le modèle « payer-avant-de-soigner » des cliniques modernes est un obstacle pour des familles qui préfèrent la flexibilité des systèmes de paiement des tradipraticiens. Même en zone rurale, où la confiance dans les systèmes traditionnels reste forte, une préférence pour les soins occidentaux persiste en cas d'urgence vitale.

Loi 2024/018 : la reconnaissance officielle

Face à cette réalité, l'État a fini par céder. Le 23 décembre 2024, la loi n° 2024/018 portant exercice et organisation de la médecine traditionnelle a été promulguée. Son article 2 est historique : « La médecine traditionnelle fait partie intégrante du système de santé camerounais ».

La loi vise à « promouvoir le développement de la médecine traditionnelle comme modalité d'accès des populations aux soins de santé ». Elle fixe les droits et devoirs des tradipraticiens, institue une instance de régulation et autorise les tradipraticiens à référer les patients vers la médecine conventionnelle. Les contrevenants s'exposent désormais à des peines d'emprisonnement et des amendes pouvant atteindre 20 millions de FCFA.

« Le projet de loi vise simplement à encadrer et à organiser ce secteur afin que les charlatans ne puissent pas ternir l'image de la médecine traditionnelle », a déclaré le ministre Manaouda devant le Parlement.

Une médecine à deux vitesses

Mais la reconnaissance officielle ne masque pas l'injustice fondamentale. Pendant que 70 % des Camerounais se tournent vers les plantes faute de mieux, l'élite politique s'évacue vers l'Inde, la Turquie ou la Suisse. Les évacuations sanitaires des dignitaires coûtent 1,5 milliard de FCFA par an au Trésor public, soit en moyenne 10 millions FCFA par évacuation. « Combien de Camerounais peuvent se permettre une dépense de 5 à 10 millions pour se soigner ? », interrogeait récemment un observateur.

Le phénomène suscite de vifs débats, « soulignant le contraste entre les privilèges des élites et les défis quotidiens du système public ». Un contraste que les Camerounais ordinaires, réduits aux décoctions d'écorces, ne peuvent ignorer.

Une crise qui interroge la souveraineté sanitaire

Le basculement vers la médecine traditionnelle est aussi une question de souveraineté. Les recherches scientifiques commencent à valider ce que les tradipraticiens savent depuis des générations : des études menées au Cameroun ont démontré le potentiel des plantes médicinales locales contre la dysenterie et d'autres pathologies. Pourtant, les systèmes de pharmacovigilance restent faibles, et l'innocuité des produits traditionnels est difficile à surveiller.

Les autorités sanitaires camerounaises ont reconnu le rôle vital de la médecine traditionnelle. Mais l'intégration formelle, la protection juridique et le financement public restent des chantiers ouverts. Les protocoles d'évaluation des remèdes traditionnels et les sanctions en cas de violations sont nécessaires pour garantir la qualité des soins et protéger les patients.

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