Cameroun : le retour brutal sous la tutelle de Washington
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Cameroun : le retour brutal sous la tutelle de Washington

Le Cameroun, après vingt ans de « Big Push » et une dette multipliée par dix-sept, ne peut plus boucler son budget sans l'aide de Washington. Retour sur l'échec d'une stratégie. 

« Nous ne les aurions plus en cas de non-conclusion d'un nouveau programme avec le FMI. Cela signifie qu'il faudrait trouver d'autres ressources. C'est pourquoi nous estimons nécessaire d'ouvrir une réflexion sur un nouvel accord. »

La phrase est de Louis Paul Motazé, ministre des Finances du Cameroun. Elle résume à elle seule le retournement de situation que connaît le pays. Vingt ans après avoir lancé une politique d'investissement massif censée le propulser vers l'émergence, le Cameroun se retrouve à genoux, contraint de mendier à nouveau l'aide de Washington.

Pendant ce temps, la Côte d'Ivoire attire des milliards de dollars d'investissements directs étrangers. Le Cameroun, lui, peine à séduire le secteur privé. Pour le citoyen camerounais, ce retour sous la tutelle du FMI annonce des réformes douloureuses : coupes dans les subventions, hausse des taxes, rigueur budgétaire. Le prix à payer pour maintenir le pays à flot.

La stratégie du « Big Push » : un pari perdu d'avance ?

Tout commence dans les années 2010. Le Cameroun adopte ce qu'on appelle dans le jargon économique la théorie du « Big Push ». L'idée est séduisante : investir massivement dans les infrastructures pour créer un choc de croissance qui propulserait le pays vers l'émergence.

Autoroutes, barrages hydroélectriques, ports, aéroports les chantiers s'ouvrent à un rythme effréné. Le Plan d'Urgence Triennal pour l'Accélération de la Croissance (PLANUT) devient le vecteur de cette ambition démesurée. Le barrage de Bini à Warak, inscrit dans ce plan d'urgence, en est l'illustration parfaite.

Mais le pari reposait sur une hypothèse fragile : que ces investissements généreraient rapidement des retombées économiques suffisantes pour rembourser la dette contractée. Cette hypothèse ne s'est jamais réalisée.

Une dette qui explose : de 900 à 15 000 milliards

Les chiffres donnent le vertige. En 2007, la dette publique du Cameroun s'élevait à 900 milliards de FCFA. En 2026, elle a atteint 15 607 milliards. Une multiplication par dix-sept en à peine deux décennies.

À fin mars 2026, l'encours atteignait 15 416 milliards de FCFA, soit 44,3 % du PIB. Pour l'ensemble de l'année 2026, le FMI retient un ratio de 39,3 %. Une différence de périmètre qui ne change rien à l'essentiel : la dette camerounaise a littéralement explosé.

« Cette dette croissante soulève des questions sur l'efficacité et la rentabilité sociale des investissements », analyse un rapport économique. Les infrastructures de base restent défaillantes, avec des pénuries d'eau et d'électricité persistantes.

Le barrage de Bini à Warak : symbole d'une planification catastrophique

Aucun projet n'incarne mieux l'échec du « Big Push » que le barrage de Bini à Warak. Confié en 2013 à la société chinoise Sinohydro, le chantier a été paralysé quelques mois plus tard par des difficultés de financement.

Le projet, initialement prévu pour 75 MW, devait renforcer l'approvisionnement électrique des régions du Nord. Mais il s'est enlisé pendant des années. En 2019, le financement a été suspendu.

Désormais confié à la société britannique Savannah Energy, le projet a été reconfiguré pour combiner hydroélectricité et solaire, avec une capacité portée à 95 MW. Mais le coût, lui, a doublé pour atteindre 393 milliards de FCFA. Sa mise en service n'est plus attendue avant 2029.

« L'inscription du barrage de Bini à Warack dans le plan d'urgence triennal lancé par le président Paul Biya pour l'année 2015-2018 en est une illustration », notaient déjà les observateurs. Une illustration de l'absence de planification rigoureuse.

Et les populations paient le prix fort. Dix ans après le recensement des personnes affectées, elles ont enfin reçu des indemnisations près d'un milliard de FCFA pour 736 personnes. Une lenteur administrative qui en dit long sur la gestion du projet.

Le Cameroun, pris au piège de sa propre dette

Le gouvernement camerounais se trouve désormais dans une situation intenable. Le Document de programmation économique et budgétaire à moyen terme 2027-2029 l'admet sans détour : « le bouclage financier des budgets des exercices 2027 à 2029 repose sur des appuis budgétaires attendus de la conclusion d'un nouveau Programme économique et financier avec le FMI ».

Le document qualifie même l'absence d'accord de « risque majeur » pour la soutenabilité des finances publiques. En clair : sans le FMI, le Cameroun ne peut pas boucler ses budgets.

Les chiffres parlent d'eux-mêmes. Pour 2027, le déficit budgétaire global est projeté à 1 018 milliards de FCFA. Les appuis conditionnés au programme avec le FMI correspondent à près de 30 % de ce déficit. Sans accord, le gouvernement devrait compenser par davantage d'emprunts, une mobilisation accrue de ressources intérieures ou des coupes dans les dépenses.

Le précédent programme avec le FMI (2021-2025) s'est achevé en juillet 2025. Depuis, les négociations pour un nouveau programme 2026-2029 traînent. Et l'absence d'accord a déjà des conséquences : « 87 % des nouveaux prêts signés en juin 2026 sont non concessionnels, contrairement à la stratégie officielle qui privilégie le financement concessionnel ».

Un service de la dette qui étrangle l'État

La situation est d'autant plus préoccupante que le service de la dette absorbe une part croissante des recettes publiques. Entre janvier et juin 2026, le Cameroun a dépensé 1 060 milliards de FCFA pour le service de la dette. Dont 909,4 milliards pour le remboursement du principal.

« 85,8 % du service cumulé au premier semestre 2026 a été consacré au seul principal », alerte l'analyste économique Louis Marie Kakdeu. Une proportion qui laisse peu de place pour les dépenses sociales et les investissements.

Le taux de mobilisation des ressources est également alarmant : entre janvier et mars 2026, l'État n'a mobilisé que 1 331,7 milliards de FCFA sur un objectif trimestriel de 2 181 milliards. Les décaissements externes n'atteignent que 36,2 % des prévisions semestrielles de la loi de finances 2026.

Un échec d'accord avec le FMI ouvrirait « un véritable cercle vicieux caractérisé par la perte de près de 94 milliards de FCFA de financement concessionnel, la possible dégradation de la note souveraine "B" avec perspective négative, et l'augmentation mécanique du coût de la dette ».

La Côte d'Ivoire attire les milliards, le Cameroun s'endette

Pendant que le Cameroun s'enfonce dans la dette, ses voisins attirent les investissements. En 2024, la Côte d'Ivoire a attiré plus d'investissements directs étrangers que le Nigeria et l'Afrique du Sud. Le stock d'IDE ivoirien a été multiplié par cinq en vingt ans.

Le Cameroun, lui, peine à séduire le secteur privé. Son stock d'IDE reste modeste en comparaison avec plusieurs autres pays de la zone. Le pays paie le prix d'une gouvernance perçue comme opaque, d'une planification hasardeuse et d'un climat des affaires encore trop contraignant.

Le prix à payer pour le citoyen camerounais

Ce retour sous la tutelle de Washington annonce des réformes douloureuses pour les Camerounais. Les futurs programmes avec le FMI imposeront des restrictions budgétaires et des hausses d'impôts.

Les subventions sur les carburants, l'électricité, les produits de première nécessité seront probablement réduites. Les taxes, elles, augmenteront. Les dépenses sociales et les investissements publics pourraient être amputés.

« La question de la soutenabilité de la dette se pose avec acuité, car une croissance continue de l'endettement sans retombées économiques inclusives pourrait mener à un surendettement et compromettre la souveraineté économique du pays ».

Le Cameroun a fait le choix du « Big Push ». Vingt ans plus tard, le bilan est sans appel : des infrastructures inachevées, une dette record, et un pays qui retourne, la tête basse, vers le FMI.

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