Valère Bessala: Des décisions déconnectées des réalités locales
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Cet administrateur civil revient sur le rapport des populations aux décisions des autorités administratives liées au COVID-19.

Depuis la résurgence de la pandémie du COVID-19,  des gouverneurs ont pris des décisions dans le but de limiter la propagation du virus. Malheureusement, ces mesures ne sont pas suivies par les administrés. Qu’est-ce qui pourrait expliquer cet état des choses? 
Cette question pose l'épineux problème de la déconnexion de l'administration avec les administrés. En effet, les décisions, depuis un certain temps, sont prises dans nos administrations, davantage pour faire folklore, spectacle, ostentation, mimétisme et surtout servir les ambitions personnelles et égoïstes des décideurs ; plutôt que de tenir compte des réalités du vécu quotidien des citoyens. On prend donc une décision, bien qu’inadaptée, parce qu’on veut se faire remarquer et être promu; non pas pour apporter une solution objective à un problème réel. Mais cette situation n'est que la résultante et la conséquence d'une pratique durable de médiocratie, qui a profondément sédimenté dans les hautes sphères de décision; lésant ainsi la compétence et la méritocratie qui devraient gouverner et primer dans le choix des commandeurs dans la Territoriale.

Ajouté à cela, l'inadéquation des curricula de formation à l'Ecole Nationale d'Administration et de Magistrature (Enam). Ils ne correspondent et ne s'emboîtent vraiment plus aux réalités et à la vitesse du monde et du Cameroun d'aujourd'hui qui sont complexes et largement influencés par la vitesse. Certes, les autorités administratives sont dans leur bon droit de prendre des mesures directives dans le cadre de la préservation de l'Ordre public sanitaire ainsi que le prescrit la loi n° 90-54 du 19 décembre 1990 relative au maintien de l'Ordre public; mais il reste qu'elles n'ont pas suffisamment de surface et de marge de manoeuvre pour opérer le recul nécessaire à la prise des décisions les meilleures et les plus opportunes dans ce type de situation. Bien plus, les sous-préfets, préfets et gouverneurs, ainsi que leurs collaborateurs, n'ont pas toujours les moyens de leur politique. Les moyens financiers et humains s'entend. En sus de cela, il ne faudrait pas perdre de vue le désordre de l'élite et des membres du gouvernement qui eux-mêmes, foulent aux pieds ces prescriptions lors des évènements et cérémonies où ils sont concernés ou impliqués. Ce qui n'est pas un exemple encourageant et dissuasif pour les populations et autres administrés, prime destinataires de ces décisions. En conséquence, le résultat est le fait déplorable que vous soulevez. Une attitude conséquente du libertinage jusqu'ici entretenu par une tolérance administrative de fait qui dure depuis un peu plus de deux décennies. 

N’y a-t-il pas un problème de coordination entre les autorités administratives et les autres maillons de la chaîne administratives ?
Le problème de coordination se pose partout et à tous les niveaux de la mécanique institutionnelle camerounaise. C'est le cas au sein du gouvernement, comme il en est de même dans l'administration locale. Mais pour ce qui concerne le cas singulier de l'administration locale, en plus des problèmes d'incompétence, d'opportunisme, de médiocratie et d'arrivisme, intrinsèques à la préfectorale, tels qu’évoqués plus haut, il faudrait préciser que le déficit de coordination y est davantage et surtout systémique. En effet, la Préfectorale est le cristal local de la variable déconcentrée du pouvoir central. Plus concrètement et à titre d'exemple, si le gouverneur, le préfet et le sous-préfet sont chacun à son niveau, les chefs du pouvoir déconcentré local et donc, les représentants de chacun des ministres, d'où vient-il que l'on est encore des '' délégués'' régionaux départementaux et d'arrondissement, représentant les départements ministériels sectoriels ? Du coup, chaque ministre peut se donner des libertés parallèles avec son délégué régional, départemental ou d'arrondissement, à l'insu et parfois même à contre-courant des orientations du premier dépositaire du pouvoir de l'État localement. De plus, l'aisance financière des délégations régionales, départementales et d'arrondissement, vient davantage compliquer et saper la collaboration et la coordination, en créant une cloison entre les représentants de l'État et les délégués. Et pourtant, la logique est simple. Un délégué régional, départemental ou d'arrondissement, n'est qu'un conseiller technique du gouverneur, du préfet ou sous-préfet dans le secteur qui est le sien. 

Le contexte socio-économique serait-il la cause du désintérêt des populations aux prescriptions des autorités administratives ?
Désintérêt et désaveu des populations, sont deux variables réelles et vérifiables sur le terrain. C'est regrettable, mais malheureusement la réalité ; et il faut le souligner objectivement et froidement. Mais pour plus de cohérence, il faudrait les graduer. Le désintérêt est subséquent au désaveu. Du seul fait que la plupart des autorités administratives sont inféodées par l'élite locale qui les connecte au service de ses intérêts égoïstes, au détriment de l'intérêt général et de celui particulier des populations, la fracture entre ces dernières et les représentants l'État s'élargit. Ces derniers se retrouvent coupées de leurs administrés, qui constatent à leur corps défendant, l'impuissance ou la corruption du bouclier de l'État, sensé les protéger de la boulimie et des méchancetés diverses de leur élite. Parfois aussi, ces autorités n'ont pas le choix. En dehors des cas d'arrivisme et de marchandages de postes, il arrive que certains représentants de l'État aient été proposés ou promus, grâce au concours de ces élites prévaricatrices dont ils se retrouvent à la solde.

Ajoutée à cela, la fragilité de leur position qui fait qu'ils sont éjectables à souhait, même parfois sur une simple médisance ou un versement de bakchich à la hiérarchie qui a  le privilège de proposition, afin de les faire tomber. Point besoin de rappeler les mésaventures des préfets dans la circonscription natale du président de la République, où l'on a vu à plusieurs reprises, des préfets perdre leur casquette à 17 h pour un commérage tissé de toutes pièces à 15h du même jour. L'homme n'est docile qu'à la vertu. Il va donc de soi que lorsque le désaveu s'est installé, le désintérêt suit automatiquement ; en ce sens que tout acte ou initiative qui serait pris par la suite, sera foulé aux pieds; qui plus est, lorsqu'il toucherait à ce que les populations ont de plus vital dans leur survie quotidienne. Et pour le cas singulier du COVID-19, le désaveu et le désintérêt sur le plan local sont beaucoup plus tributaires des louvoiements, incohérences, aberrations chroniques et autres scandales, devenus fréquents et trop visibles au sein de l'appareil gouvernemental et entre ses membres, pour ce qui est de la gestion du plan de riposte globale contre la pandémie. De ce fait, les populations semblent s'inscrire dans une attitude de ''sauve qui peut'' ou de '' chacun pour soi Dieu pour tous'', qui achève d'annihiler toute efficacité et toute pertinence des actes pris par les représentants de l'État sur le terrain. 

Que faire donc afin que les arrêtés et décisions des gouverneurs, préfets, sous-préfets et autres soient suivis à la lettre afin d’endiguer cette pandémie qui  continue de faire fureur ?
Il faudrait envisager une batterie de réformes qui pourraient se classer aux niveaux macro et micro administratifs de la mécanique étatique : Au niveau macro administratif: - Arrimer la déconcentration à la décentralisation dans sa nouvelle posture et dans ses orientations actuelles. Il faut une déconcentration forte pour une décentralisation efficace et effective. L’État ne peut prétendre tenir le terrain beaucoup mieux dans le contexte actuel d'évolution des mentalités, qu'en procédant à une réforme profonde de l'administration déconcentrée, de sorte à l'adapter aux exigences et objectifs de développement local qu'il s'est lui-même fixés ; - Relever le niveau hiérarchique de gestion des carrières des personnels de la préfectorale. Cela s'entend par exemple de leur proposition, choix et nomination dans le cadre d'un conseil de cabinet ou conseil ministériel. Cela aura le mérite à tout le moins d'amenuiser les aigreurs, les risques de caporalisation des autorités administratives, les arrivismes, l'affairisme, les incompétences etc. Au niveau micro administratif:

- Octroyer un statut spécial au corps de la préfectorale afin de le mettre à l'abri des influences nocives extérieurs. Cela permettrait de régler pour une grande partie, les problèmes de confort et de gestion des carrières, les aigreurs subséquentes aux népotismes, raccourcis et autres pratiques qui découragent et dévoient les vocations et les talents dans ce corps; - la réforme technique des services déconcentrés. Il s'agirait notamment et entre autres, de dissoudre les délégations pour les fondre dans le Line des services préfectoraux. Et ainsi, régler les problèmes inutiles et stériles de luttes d'ego ; mais surtout d'amorcer avec effectivité et efficacité, l'adressage et le solutionnement des problèmes relatifs au développement local; - Déconcentrer les moyens humains et financiers dans la mécanique déconcentrée, afin qu'elle puisse faire face et contre poids le mieux possible, à la force d'action agissante des structures de la décentralisation; - Réajuster le statut et le rôle des chefferies et des auxiliaires de l'administration, afin de les rendre plus connectés et dynamiques dans le service de proximité de l'État et du citoyens. 

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