LES INTELLECTUELS AFRICAINS DE MACRON: PAR PAUL ELLA
AFRIQUE :: POINT DE VUE

AFRIQUE :: LES INTELLECTUELS AFRICAINS DE MACRON: PAR PAUL ELLA

Entre invitations d’africains à la table de réflexion et déclarations de bonnes intentions ponctuées d’actes sporadiquement conséquents, le locataire de l’Elysée, depuis le début de son quinquennat, a souvent affiché des velléités de rupture avec l’image écornée d’une France parasite et impérialiste à l’endroit de la partie de l’Afrique qu’elle a encore beaucoup de mal à défaire de son idée de pré carré.

Des africains pour restaurer l’image de la France

Le Président français Emmanuel Macron, dès les lendemains de son élection en 2017 mais également tout au long de sa campagne électorale, a veillé à afficher sa volonté de rupture avec des habitudes jugées passéistes qui caractérisent les relations entre la France et l’Afrique depuis au moins les « indépendances » des « anciennes » colonies. Il a promis des relations décomplexées qui évoqueraient tous les sujets sans tabou pour repartir avec l’Afrique sur des bases nouvelles dénuées de suspicion.

Pour matérialiser sa bonne foi, il a affirmé que la colonisation était un crime contre l’humanité et qu’Ali Boumendjel ne s’était pas suicidé mais qu’il avait bien été torturé puis assassiné en 1957 pendant la guerre d’Algérie ; il a confié à des intellectuels dont l’écrivain et économiste sénégalais Felwine Sarr, la rédaction d’un rapport sur les options de restitution des œuvres africaines pillées à l’Afrique et présentes dans les musées français par dizaines de milliers, suivi d’un début de concrétisation, dont la restitution le 17 novembre 2019 du sabre d’El Hadj Oumar Tall  au Sénégal ; il a créé une commission présidentielle des affaires africaines, et plus récemment, il a invité l’historien et philosophe camerounais Achille Mbembe à préparer sa rencontre avec la diaspora africaine au 28e sommet Afrique-France qui se tiendra à Montpellier du 8 au 11 juillet prochain.

Du Sommet France-Afrique au Sommet Afrique-France

Créé en 1973 à l’initiative de Georges Pompidou alors président français, le sommet France-Afrique est pensé pour renforcer la position de la France sur l’échiquier mondial dans un contexte économique et politique international particulier. En effet, dans la foulée de la fin de la guerre du Kippour entre Israël et les pays arabes déclenchant  une riposte de ces derniers par une flambée délibérée du prix du baril, le tout après la fin de la convertibilité du dollar en or le 15 août 1971  permettant à la monnaie américaine de flotter et non sans conséquences sur les enjeux géostratégiques sur fond de guerre froide.

Depuis, les sommets France-Afrique, par l’évidence historique et l’éloquence de l’actualité, n’augurent rien de bon pour les africains. Devenu sommet Afrique-France depuis 2010 sous Nicolas Sarkozy qui annonçait déjà la rupture avec les pratiques anciennes, aucun véritable changement en dehors du libellé n’a vu le jour dans cette exhibition perçue par bon nombre d’observateurs comme le canal par excellence de perpétuation de la Françafrique et de ses réseaux funestes.

Des intellectuels africains en guise de béquilles de la Françafrique ?

Depuis l’annonce de l’invitation d’Achille Mbembe, des voix s’élèvent en Afrique, soit pour condamner ce que certains considèrent comme une cooptation d’intellectuels africains au service des intérêts de la France, soit pour opposer la nécessité de saisir toutes les opportunités de dialogue pour trouver des solutions concrètes à faire bouger les lignes d’une relation historique à préserver sous une nouvelle formule imaginée de concert entre les deux parties. Face à la charge historique dénotant à suffisance de la divergence profonde des intentions et intérêts entre le bourreau et ses victimes privilégiées, peut-on raisonnablement accorder le bénéfice du doute à une France qui de par l’actualité récente ne présente aucun signe de repentance ?  Passons en revue quelques points pour préciser nos incertitudes.

A l’évidence, Emmanuel Macron prépare son éventuelle réélection à la présidentielle de 2022 et joue la carte de l’ouverture pour séduire une partie de son électorat de gauche d’où les voix s’élèvent de plus en plus contre le dirigisme paternaliste de la France en Afrique, avec entre autre l’un des récents sondages Ipsos qui indique que 51% des français sont désormais contre la présence militaire de la France au Sahel ;

Quand bien même des solutions concrètes filtreraient de ces rencontres, quelles chances auraient-elles d’être effectivement implémentées quand on sait que la France est intellectuellement handicapée pour se réinventer un modèle économique et politique autre que celui de la dépendance pathologique à l’Afrique ? Pire, quelles chances qu’en cas de non réélection, le successeur de Macron sera dans les mêmes dispositions si tant est qu’elles sont sincères ?

Le fait que ce soit Macron, Président français, qui prenne l’initiative d’inviter des intellectuels africains sélectionnés sur des critères que lui seul a décidé unilatéralement pose problème. Bien qu’Achille Mbembe assure qu’il n’ira pas seul à cette rencontre et que les préoccupations portées et les suggestions faites seront le fruit de concertations en cours avec des africains d’une dizaine de pays et de toutes sensibilités, il n’en demeure pas moins que cela ne lui confère pas la légitimité de négocier avec la France au nom de l’Afrique sans mandat du continent. L’intellectuel camerounais dont la notoriété ne souffre d’aucune contestation a d’ailleurs déclaré à cet effet qu’il avait accepté l’invitation de Président français par « curiosité intellectuelle ».

Le lourd passif de la France et de sa relation millénaire pernicieuse avec l’Afrique représente des enjeux qui ne sauraient se jouer sur la base de simples curiosités ; L’actualité brûlante confirme le privilège par la France de ses intérêts au détriment du sort des populations africaines et au mépris des valeurs de démocratie et de droits de l’Homme dont elle se réclame le porte-flambeau, notamment avec la situation au Tchad où Emmanuel Macron s’est empressé d’adouber le Président d’un Comité Militaire de Transition qui a foulé aux pieds la Constitution de son pays pour imposer un nouvel ordre militaire, quelques semaines seulement avant le Sommet France-Afrique qu’on annonce comme la manifestation de la rupture avec les anciennes pratiques !

Comment peut-on espérer quoi que ce soit d’un sommet qui a pour objectif principal de pérenniser l’impérialisme français en Afrique ? La France cessera-t-elle ses injonctions de soumission aux chefs d’Etats africains sur conseils d’intellectuels africains ? La France renoncera-t-elle à ses appétits économiques et à sa main-basse sur l’Afrique par compassion suscitée par quelques africains bien intentionnés ?

Les positions controversées d’Achille Mbembe 

Achille Mbembe qui a commis un excellent article en 2010 intitulé « La démocratie au Bazooka », fustigeant l’action de la France en Côte d’Ivoire dans son projet arbitraire de déloger Gbagbo par la force et y installer son concurrent par les chars et les canons, a fait preuve d’une lucidité admirable. Pourtant, il se ravisera ensuite pour céder à l’impérialisme des puissants que sont l’ONU et une Communauté autoproclamée Internationale, servilement suivis par une Union dite Africaine à la suite desquels l’historien camerounais a déclaré que Gbagbo devait céder la place à Ouattara.

Il a même emboité le pas à l’idée sordide de faire intervenir la force par le déploiement des casques bleus si cela s’imposait. Achille Mbembe peut donc aussi facilement se raviser et céder face à la pression ? « Je ne vois aucun État africain qui soit capable d'imposer sa volonté à la France », dixit Achille Mbembe, interviewé par le Magazine français Le Point, et donc, pour lui, l’Afrique est ainsi contrainte de négocier, ce qui justifierait son acceptation à l’invitation de Macron. Paradoxalement, dans les mêmes colonnes, il affirme que l’objectif de sa participation au prochain sommet France-Afrique « C'est d'imposer dans l'agenda politique et culturel la nécessité d'un changement en profondeur des relations entre l'Afrique et la France, l'Europe, et par ricochet les puissances du monde ». En somme, ce que les pays et chefs d’Etats africains sont incapables de faire, lui il le fera.

Autre contradiction, il cosignait la veille du discours de Macron à Ouagadougou en 2017 une tribune dans les colonnes de Le Monde Afrique avec Felwine Sarr où ils estimaient clairement que la France reste un problème pour l’Afrique et déclaraient : « Africains, il n’y a rien à attendre de la France que nous ne puissions nous offrir à nous-mêmes ! ». Dans le même texte, les co-auteurs tançaient la métropole en ces termes : « Ces sommets France-Afrique ou Afrique-France, où un chef d’Etat d’une puissance moyenne réunit une cinquantaine de ses homologues africains et leur administre des leçons de démocratie, de sécurité, d’économie, de droits humains et de bonne gouvernance, quand il ne les rabroue pas purement et simplement. Que les Africains et ceux qui les dirigent se le tiennent pour dit. Ils sont sur le point d’en recevoir une énième (...) Comme il l’a d’ores et déjà montré s’agissant des africains, il a la condescendance facile. ».

Il semblerait que M. Mbembe ait mis beaucoup d’eau dans son vin depuis. Dans bon nombre de ses sorties épistolaires pourtant, l’auteur camerounais reconnait que la France fait le jeu des dictateurs africains qu’elle impose, adoube et pérennise au gré de ses intérêts et au mépris des constitutions et donc des peuples, mais il affirme aussi que la France n’est pas responsable de tous les malheurs de ses ex-colonies (régimes dictatoriaux et sanguinaires, présidences à vie, insécurités causés par Boko Haram et les Djihadistes etc.), et qu’il appartient donc aux africains eux-mêmes de se soulever contre ces « tyrannies », saluant au passage les interventions militaires françaises et Onusiennes en Afrique dans des circonstances qu’il définit. Reconnaissons-le, ce florilège de contradictions donne un peu le tournis.

Achille Mbembe fait visiblement partie de ces intellectuels africains équilibristes qui veulent à la fois se tenir aux côtés de la victime, mais ne pas fâcher le bourreau. Des adeptes de la posture du « ni excessif, ni permissif ». Une attitude qu’il justifie en se définissant lui-même comme quelqu’un d’objectif mais pas cynique.

A chacun d’apprécier. La faiblesse de certains intellectuels africains est qu’ils ont une peur bleue de fâcher la France, et font ainsi preuve d’une empathie se rapprochant du syndrome de Stockholm, soit par complexe du colonisé, soit par spéculations carriéristes. Dans les deux cas, ils ne contribuent pas à l’émergence d’une Afrique nouvelle, affranchie de ses vieux démons hérités de l’esclavage et de la colonisation. Ils militent implicitement et souvent naïvement pour une Afrique soumise qui devrait s’assumer fièrement comme tel face à la fatalité d’un ordre établi.

Dans cette veine, le philosophe camerounais prête volontiers d’excellentes intentions à Emmanuel Macron et assure qu’il est sincère dans sa volonté de changement de paradigme. On aurait bien voulu partager sa foi, mais le bon sens et la lucidité qu’impose la mémoire de l’histoire ne nous le permettent pas.

Africains crédules, France mesquine

Toujours est-il qu’il est établi que bon nombre d’africains ont adhéré massivement à la religion de l’angélisme. Frappés d’une crédulité infantile, ils croient du fond du cœur que le prédateur finira par tomber en repentance pour s’être rendu compte que sa proie avait elle aussi des droits. C’est à la limite ridicule, mais ils y croient dur comme fer.

Achille Mbembe a d’ailleurs déclaré qu’il croit en la sincérité d’Emmanuel Macron. Il a également indiqué pour le regretter que certains africains ont fait de la détestation de la France un devoir moral. Nous, nous affirmons avec Aimé Césaire que « Le malheur de l’Afrique, c’est d’avoir rencontré la France ».

La présence militaire de la France en Afrique, le braquage économique de son sol et de son sous-sol par les multinationales françaises et le maintien déguisé du franc CFA pour garantir sa main mise sur le continent restent une réalité affligeante pour les africains que la compassion apparente, les vœux pieux et les simulacres de dialogue ne peuvent pas suffire à dissimuler dans la logique de perpétuation du système inique de la Françafrique.

Dans l’attitude de Macron, comme dans celle de ses prédécesseurs, il n’y a absolument rien à attendre de concret de quelconques négociations initiées par la France. On ne négocie pas sa dignité, on l’impose.

On ne quémande pas sa liberté, on l’arrache. Le Président français, déjà en campagne électorale, est dans une mise en scène dont lui seul et la France sortiront vainqueurs. Il essaie de gagner du temps pour la France, pendant que l’Afrique perd un temps précieux à croire aux promesses de son oppresseur. Au reproche de faire le jeu de la France dans ce simulacre de prise de conscience du Président français, Achille Mbembe rétorque que les africains doivent sortir de la critique aisée et stérile pour poser des actes, et demande à ses détracteurs ce qu’ils proposent en échange. L’enjeu pour l’Afrique n’est pas tant de poser des actes, mais des actes qui comptent. A quoi sert-il d’amorcer la voie d’une impasse quand c’est le prédateur qui vous invite à un jeu dont il définit seul les règles, est à la fois juge et partie et décide à la fin du vainqueur et du perdant ?

A quoi sert-il que l’antilope réponde à l’invitation du guépard pour une discussion sur les nouvelles conditions de la chasser et de la dévorer ? Ce que nous proposons ? C’est ce que font déjà tous les africains conscients qu’il n’y a rien à attendre d’une France viscéralement condescendante qui a assumé depuis le temps son incapacité intellectuelle à penser un autre modèle que celui de la prédation et de l’ingérence.

C’est de mobiliser inlassablement jusqu’à l’atteinte d’une masse critique consciente pour inverser les rapports de force. Ça prendra le temps qu’il faudra, mais nul besoin de donner les détails d’une stratégie dont l’implémentation est en cours et les prémices de résultats perceptibles. Tout en ayant conscience que seule une révolution prioritairement intellectuelle libérera l’Afrique, nous ne perdons pas de vue cette sagesse : « Se révolter pour un peuple ignorant, c’est s’immoler par le feu pour éclairer son chemin à un aveugle ». Le véritable combat consiste alors à travailler à réduire considérablement le nombre d’africains sous le joug des ténèbres de l’ignorance pour les conduire à la liberté que confère la lumière de la connaissance. Et cela n’arrivera pas tant que nous nous laisserons distraire par les fables de nos prédateurs.                            

Paul ELLA                            

Président African Revival 

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