Les hauteurs retrouvées de Mendo Ze
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Il y avait quelque chose de paradoxal à propos de cette personnalité au départ non alignée, non communautaire. C’est en optimisant le décret qui l’a hissé, une vingtaine d’années durant de 1988 à 2005, manager de la CRTV que le linguiste a déployé ce « quotient social » inoxydable. En cette fin de 20ème siècle et à l’aube du 21ème, il avait réussi à prendre possession du titre de « professeur » jusqu’à le rendre consubstantiel à son identité. Dites ce titre, dans l’imaginaire des Camerounais, si mille noms jaillissent, le sien sera peutêtre le millième. S’il y en a dix, il sera le dixième. S’il n’en reste qu’un, Gervais Mendo Ze sera celui-là, pourrait-on dire à la Victor Hugo. 

Ses insignes d’écrivain, de musicien, de dévot, d’universitaire n’ont pas servi en eux-mêmes. Ils ont servi à travers la figure du Directeur Général atypique et emblématique de l’agence publique de l’audiovisuel. Celui qui par une sorte de transfiguration tout en douceur fait jaillir le personnage multidimensionnel qu’on connaît. Sa manière d’user de l’antenne de radio et de télévision autant que d’un écrin rechargeable pour magnifier le politique et le culturel lui a permis d’exploiter les décennies 1990 et 2000 comme des ballons d’essai.

Le pas de charge de Gervais Mendo Ze dans le champ de discussion (champ au sens bourdieusien d’espace d’enjeux et de lutte) est apparu comme une eau dans un verre long drink : un liquide trop cristallin dont on aperçoit la forme moulée en hauteur, une saveur non annoncée par l’incolore, un appel à boire pour lequel le buveur se surprend en train d’allonger le bout de ses lèvres. La mémoire collective des Camerounais s’est retrouvée peu à peu rapprochée des mille récits médiatiques que la touche de l’« idée originale » du Directeur Général avait transformés en feuilles d’or. Parfois ensuite, après un moment de fascination, quelques leaders d’opinion ouvraient la controverse et pouvaient, soit le larder et le brocarder, soit, souvent, l’encenser. Et finalement, jaillissait la question de l’endurance de ce monstre sacré en première ligne de l’espace public. 

Genèse d’un maestro

Des nombreux écrits déposés chez les libraires ? Il est certain que ceux-ci occupaient des tablettes diverses, du roman au théâtre en passant par les manuels de grammaire… Des oeuvres musicales à foison ? Il est possible que « par la faute » de quelques tunes, il ait pu sombrer dans l’évanescence des variétés… Des gestes zélateurs de dévotion ? Il n’est pas exclu que la pratique de la foi ne s’accommode pas toujours du spectacle… Assurément, c’est l’abondement de la médiation, et précisément, la position de gestionnaire du service public de l’audiovisuel qui a été le métronome. Vingt années de « bien vu » ne s’expliquent pas seulement par la force d’un décret présidentiel. Le décret hisse l’étendard. Le temps d’après, il revient au joueur, balle au pied, de forger des ouvertures et des interstices pour conduire le jeu, pour slalomer avec des passements de jambes, et s’assurer des prolongations. 

Le moment d’histoires croisées entre les évènements poignants de la République et les gestes de Mendo Ze qui se trouvait opportunément au gouvernail, ce moment est résolument qualifiant. Il crée le besoin d’être dit maintenant ou plus tard, n’importe. Comme une nécessité d’éducation à l’usage des médias, et comme une exigence de justice à l’égard de cet humaniste et citoyen ordinaire. Aussi, au-delà des comptabilités matérielles et des coups de controverse (qui sont acceptés comme des accidents logiques, ou des contre argumentations dans la discussion), il y’a une stature d’exception que nous avons la responsabilité de signaler. Lâcher des ballons en hauteur est bien plus qu’un devoir d’honnêteté de la part de ceux qui ont pu se mouvoir dans le sillage ou dans le compagnonnage de Gervais Mendo Ze, afin d’aider la conscience collective des Camerounais, des Africains.  

Quotient social

Le premier enjeu de base de la décennie 1990 à la CRTV (Cameroon Radio Television) a été celui de faire face à l’obsolescence technologique. Gérer l’outil de travail et les ressources humaines a consisté à faire évoluer les options technologiques allemandes (constructeur de la tour d’aluminium de Mballa II et des équipements de production d’Ekounou) avec les cassettes BCN lourdes de plusieurs kilogrammes, il fallait réarmer et pousser le navire sur des mers mortes, atteindre la vitesse de croisière pour se projeter vers l’ère du « cloud » aujourd’hui… 

L’autre volet pour rendre la CRTV prête à l’emploi a été en ces années 1990, l’engagement pour l’antenne. On ne peut passer sous oubli l’effort intellectuel consenti par les équipes sous l’impulsion de l’intelligence de Gervais Mendo Ze, pour aller de l’antenne pionnière avec des mijournées (lancement d’antenne à midi, fermeture avant minuit) à trois jours par semaine. En 1989, l’on se déploie dans la semaine intégrale de sept jours, certes avec ouverture à midi. C’est une immensité de contenus horaires qu’il fallait combler avec une offre de programmes ambitionnant la qualité. Bien plus que « Tam-Tam Week-End » ou « Cameroun danse », il fallait affronter la concurrence de l’audiovisuel libéralisé avec des éditions d’actualité riches en journalisme de précision et, plus globalement, il fallait fabriquer un tempérament de l’antenne radio et télévision au diapason des attentes voire les mettre en avance sur les contextes médiatiques de leur époque. 

Rappelons-nous les live des lignes ouvertes à la radio, la construction de nouvelles tranches d’écoute du prime time matinal (morning time avec Morning Safari ou Crtv m’accompagne), et de l’overnight (avec Au coeur de la nuit). Il s’agit alors de la radio ou de la « télévision du public » opposée à l’archéoradio ou à la paléotélévision issue des cabinets des fonctionnaires. Pour sécuriser ces assises de technologie et de consommation des contenus, un prérequis incontournable : le financement de l’audiovisuel public affaibli partout dans le monde notamment dans son volet production, insignifiante sous nos tropiques. Le professeur eut alors l’idée de proposer la redevance audiovisuelle. Elle était connue en théorie, il fallait lui trouver une adaptation nationale. Il y parvint. Il assura ainsi la pérennité de l’outil étatique et, saura-t-on jamais, de l’instrument radiotélévisuel local. 

Engagement managérial

L’engagement pour l’antenne CRTV allait bientôt être rejoint par celui des mouvements sociaux. Les révolutions et les révoltes politiques dès 1990 éclatent sous des slogans menaçants portés par des manifestations publiques violentes : le vent d’est, la perestroïka, le discours de la Baule… Partout en Afrique, des activistes exigent la conférence nationale souveraine (une tabula rasa de tout l’appareil de l’État). Des Camerounais crient « Biya must go! ». Alors, une rencontre tripartite « société civile, gouvernement, État » suffira. La réécriture consensuelle de la constitution sera une attente forte. Pour tout cela, la CRTV est appelée à réaliser de grands reportages en direct, sous le contrôle sourcilleux des stratèges de la communication de crise. Et il revient à l’éditeur CRTV de produire une narration fraiche, représentative de ces divers évènements de langage. 

Le calendrier enregistre à la même époque la montée des voix multiples, des alternatives, des métamorphoses et des désinstitutionnalisations : dans le monde politique, c’est l’avènement du multipartisme ; dans le monde des médias, la libéralisation de l’audiovisuel ; dans le monde de la communication, la naissance du numérique. La concurrence ! Et dans cette chaleur torride, il faut assurer la couverture des évènements sportifs jusqu’ici inédits : les lions indomptables à la coupe d’Afrique des nations, les Jeux olympiques à Manchester, et encore les lions indomptables aux éditions de la coupe du monde de football en Italie, en France… 

Bref, les houles de la décennie 90 ballottent sans ménagement le bateau CRTV. Au creux des eaux ivres, le manager à la barre et son équipage prennent la véritable mesure des défis qui dérèglent en permanence les instruments de bord. Ils réalisent alors que les nouveaux enjeux battent en brèche les principes forts qui guidaient et berçaient jusque-là les cuvées des journalistes professionnels de la génération 80. Lesquels proclamaient : « Entre l’idéal professionnel, les exigences politiques et la pression populaire, quelques tentatives pour, ne serait-ce que plaire ». 

L’agenda building

Fini le temps des tentatives de plaire. Sonne le temps des choix, avec une brutalité qui veut dicter ces choix. L’ère des certitudes cède la place à celle des incertitudes alourdies par les prophéties les plus ténébreuses sur l’avenir du régime Biya. Certains, inaptes à y faire face, ont quitté le bateau. D’autres, durement sonnés, ne s’en sont pas relevés. D’autres encore, se sont montrés instables. Toute chose qui, en rongeant profondément les esprits, a érodé le beau monopole de la CRTV. Le bateau a tangué, mais il n’a pas sombré. Gervais Mendo Ze a tenu le gouvernail. S’il a tremblé, il ne l’a pas montré. Il a tenu son pari, en faisant sa part. L’homme était d’une intelligence supérieure que ses collaborateurs exprimaient en lui collant le sobriquet de Garry Kasparov, le maître qui avait réussi à battre au jeu d’échecs un puissant ordinateur capable de prévoir 720 000 coups  par seconde.

Très engagé pour le Chef de l’État, sans être partisan (il n’a jamais assisté à un meeting d’aucune formation politique), l’on reconnaîtra qu’il saura penser avec maestria et relever avec brio les challenges de ces moments délicats de la nation qu’ils aient eu une saveur sociopolitique (les campagnes électorales, les rencontres des princes de ce monde au sommet), religieuse (les grandioses visites papales), sportive ou culturelle faisant de la CRTV, dans un rôle d’agenda setting mémorable et comme pour un slogan publicitaire, la télé des grandes occasions ! 

Il n’est que de revisiter son saut d’audace hors de nos frontières, au Tchad. Le 2 décembre 1990, le colonel Idriss Deby évince Hissein Habré du pouvoir. Les jours qui suivent, la CRTV couvre à Ndjamena la toute première conférence de presse du nouvel homme fort. Seul média de la sous-région au milieu des grosses pointures mondiales, elle dame le pion aux plus grands en diffusant en premier les images de l’évènement. Le même soir. À Ndjamena, quel triomphe ! 

Sur la route de retour, un autre fait d’armes contribue au rayonnement sous-régional de la CRTV : la traque en exclusivité de l’embarquement d’Hissein Habré à l’aéroport de Maroua Salak à destination de Yaoundé. C’est l’empreinte de Gervais Mendo Ze. Paradigme dominant Par son génie, l’organe public a ainsi exercé une puissante influence dans le contenu programmatique de tout l’audiovisuel camerounais et à ce jour, les opérateurs nationaux dans le domaine se définissent, en le prolongeant ou s’y opposant. Peu ont véritablement changé de paradigme. C’est dire si l’homme a établi et fixé pour longtemps les formats de la radio ou de la télévision publique et privée nationales. Derrière la continuité froide et impersonnelle de ces déréalisations s’est profilé le style d’un manager coriace et intrépide, chef d’équipe, travailleur acharné presque insomniaque. Il pouvait recevoir ses collaborateurs à toute heure et les autorisait à le réveiller. Et vice versa. 

Le quotient social de Mendo Ze eut-il payé ? La capacité de construire une sorte d’économie du foisonnement des compétences internes à la CRTV à partir d’un réseau de collaborateurs au sein d’une masse mouvante de plus de cent professions technico- artistiques, le quotient intellectuel pour mettre en oeuvre la meilleure vision du jeu narratif et en même temps de gérer ses propres renoncements. Il faut le reconnaître, laisser se développer la confusion entre la position de puissance issue du « décret » et la valeur personnelle peut avoir été une fragilité. 

Un moment, la carrière des talents dont regorgeait l’office posa un cruel dilemme. Comment favoriser une saine émulation professionnelle dans un contexte où un nombre élevé de cadres fait face à une limitation des postes de responsabilité ? Surtout quand on sait ce que représente une nomination dans notre milieu alors que ces cadres n’ont pas toujours nécessairement l’instinct de gestionnaire. La préoccupation ne pouvait être qu’épineuse. Le linguiste prescrivit alors une réflexion. Et celle-ci aboutit à la création des grades professionnels enchâssés dans le statut du personnel. Désormais, comme ailleurs, on pouvait être Grand Reporter, Éditorialiste, Chargé de production, Chef de production, Ingénieur en Chef, Ingénieur-Conseil, etc. Tous les corps, jusques aux administratifs, furent touchés. Cette audace a fait école dans notre écosystème médiatique.  

Humanisme assumé

Qu’on nous permette de dire deux mots de cette autre facette qui, très souvent, reste sous le boisseau lorsqu’on parle d’un manager : les qualités de coeur. On conçoit généralement (trop souvent ?) nos dirigeants sous le prisme de leurs capacités à atteindre des résultats chiffrés, quitte à passer par pertes et profits toute considération sentimentale. Mendo Ze n’était pas, choix conscient et assumé, de cette race de managers qui avancent, les yeux uniquement rivés sur un tableau de bord, et indifférents à la vaisselle cassée pour aligner des titres de gloire sous forme de bénéfices sonnants et trébuchants. 

Bien sûr, il sut ne pas perdre de vue que l’instrument qu’il avait la charge de piloter ne devait pas aller à vau-l’eau. Et pour cela, pensait-il, quelques états d’âme n’étaient pas de trop pour tenir compte de la situation particulière d’un collaborateur, et au-delà, tendre la main à un nécessiteux. Disons- le sans fioritures : le professeur s’imposait de descendre de son piédestal de Directeur Général quand il croyait avoir décelé un besoin autour de lui. Cette générosité n’était pas seulement une marque de fabrique ; elle était aussi un argument managérial pour mobiliser ou encourager. Au prix de quoi « sa CRTV » cultivait quelques airs de famille. 

Cette médaille eut, comme plusieurs autres, son revers. On ne compte pas les attitudes calculées, les vraies-fausses adhésions ou, pour crever l’abcès, les abus faits à cette confiance parfois ingénument offerte. Tout comme on peut s’étonner, aujourd’hui encore, de la manière fulgurante dont les rangs de fidèles se clairsemèrent en fin d’épisode. Le manager au grand coeur ne fut pas dupe. Et si la conversation devait rouler sur ce sujet douloureux, il veillait à refermer la parenthèse au plus vite. Encore une manifestation de cet humanisme qui traçait sans relâche des frontières entre l’utile et l’accessoire.  

Professeur jusqu’au bout

L’ultime carte maitresse du Mendo Ze manager est celle du formateur. Rien d’étonnant à ce retour aux réflexes hérités de son premier métier. Attribuer des possibilités de formation continue, mettre en place des compétitions qui font office d’autoformation. Les listes de passage au centre de formation de la CRTV et d’ailleurs, les lauréats des concours de documentaires « provinciades », le happy few des équipes de production des feuilletons à succès : L’Orphelin, L’Étoile du Noudi, La forêt illuminée, Le Retraité, Ntaphil, Japhette et Ginette, Le Revenant, etc. Les grands stratèges recommandent aux armées d’offrir des formations à leurs combattants après une campagne, en sorte de surprendre l’ennemi lors des campagnes à venir. Toute une génération de techniciens employés de la CRTV peut se targuer d’avoir obtenu une formation qui a tracé des perspectives magnifiques. Signaler l’ombre portée et l’empreinte de Gervais Mendo Ze sur la narration de 20 années de l’intersiècle 1990-2000 n’est pas simple devoir de mémoire. C’est de la reconnaissance. C’est un anoblissement de ceux, nombreux, avec qui il a tracé des lignes réelles de l’histoire des médias au Cameroun. C’est un ennoblissement du Cameroun.


  • Daniel Anicet Noah, professeur titulaire des universités
  • Gervais Mbarga, professeur titulaire des universités
  • Alice Nga Minkala, maître de conférences
  • Zacharie Ngniman, journaliste principal
  • Alain Belibi, journaliste principal
  • Charles Ndongo, journaliste principal.

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