CAMEROUN :: Le projet de débat national mérite une clarification :: CAMEROON
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CAMEROUN :: POINT DE VUE
  • Correspondance : Paul Yamga et Jean-Pierre Djemba
  • vendredi 20 septembre 2019 16:06:00
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CAMEROUN :: Le projet de débat national mérite une clarification :: CAMEROON

Dans son dernier message à la nation, le chef de l’Etat Monsieur Paul Biya a annoncé sa décision de convoquer dès la fin de ce mois de septembre 2019, un Grand dialogue national (GDN) qui permettra comme il le dit lui-même : « …dans le cadre de notre constitution, d’examiner les voies et moyens de répondre aux aspirations profondes des populations du Nord-Ouest et du Sud-Ouest, mais aussi de toutes les autres composantes de notre nation… ».

Quels qu’en soient les raisons et/ou les circonstances, il faut déjà saluer cette main qu’il tend et que tous les Camerounais épris de liberté devraient saisir pour œuvrer ensemble, afin que l’occasion qu’elle nous donne après toutes ses années d’attente et de turpitude, soit le début d’un processus plus heureux pouvant ouvrir de nouvelles perspectives à notre pays et à ses populations qui en ont tant besoin. Au regard de la conjoncture actuelle en effet, il s’agit d’un acte courageux, même si certains, se fondant sur le calendrier diplomatique international et notamment l’Assemblée générale des Nations-Unies qui se tient depuis le début de la semaine à New-York, diront qu’il n’avait pas d’autre choix, oubliant qu’on en a toujours même si c’est celui de la politique de la terre brûlée…

« …Présidé par le premier ministre, chef du gouvernement, ce dialogue réunira diverses personnalités : parlementaires, hommes politiques, leaders d’opinion, intellectuels, opérateurs économiques, autorités, traditionnelles, autorités religieuses, membres de la diaspora, groupes armés et forces de défense et de sécurité, etc… ».

Sur ce qui précède et qui simplement est le rappel du cadre fixé par le chef de l’Etat, en amont des développements qui vont suivre, il y a une première observation qu’il nous paraît important de faire d’entrée de jeu savoir au pouvoir qui en a pris l’initiative. Celle-ci porte sur la présence au GDN, des groupes armés et forces de défense et de sécurité. En effet, avec ce choix, notre pays prend un tournant

politique et organisationnel qui change structurellement son architecture politique. Première conséquence : l’armée et les forces de défense vont structurellement devoir non seulement désormais devoir intégrer des éléments des groupes armés ; deuxième conséquence : du fait de cette recomposition, la nature de l’armée qui historiquement à l’origine, n’était en réalité qu’un corps au service de l’appareil d’Etat hérité dans les conditions controversées, de la décolonisation de notre pays, change structurellement et idéologiquement même pourrait-on dire. De simple bras armé du pouvoir séculier néocolonial, elle devient une armée peut-être pas populaire au sens où on l’entend dans les pays où les effectifs du peuple en armes pendant la lutte de libération, après la victoire, sont devenus l’armée nationale et populaire du pays, devient plus populaire et politiquement plus composite puisque les éléments qui la compose désormais sont le produit du compromis et du consensus qui sortiront du GDN. Mais en plus, pour aller jusqu’au bout de cette nouvelle logique, il va falloir qu’elle soit donc représentée au Parlement : l’Assemblée national et le Sénat, au cas où celui-ci ne sera pas supprimée par le GDN.

Une fois donc traitée cette importante question politico-militaire, l’autre question qui nous vient alors à l’esprit, c’est la question pertinente de savoir si dans l’état actuel des forces en présence sur la scène politique de notre pays et au regard de ce que nous avons vécu jusqu’à présent, il pouvait en être autrement ? En effet généralement, lorsqu’il s’agit de dialoguer pour mettre fin à un conflit, la manière de le faire et les conditions dans lesquelles cela se fait, dépendent essentiellement du rapport des forces en présence. Sur la base de ce qui précède donc, quelle lecture sérieuse devons-nous faire d’une part, sur les nouvelles dispositions d’esprit du chef de l’Etat et d’autre part, sur le Grand dialogue national (GDN) qu’il a annoncé et qui selon certaines sources, se tiendra du 29 septembre au 4 octobre 2019 ?

De l’étendue et du contenu du message

Au regard de ce que disent donc les uns et les autres, le GDN ne concernera que le problème des populations du Nord-Ouest et du Sud-Ouest. Mais que dit en réalité le chef de l’Etat : « …Apporter des réponses aux préoccupations des populations du Nord-Ouest et du Sud-Ouest, ainsi qu’à celles des autres régions de notre pays : le bilinguisme, la reconstruction et le développement des zones…le système éducatif et judiciaire, la décentralisation et le développement local… ». Et plus haut, dans la même adresse, la précision suivante a été donnée : « … pour améliorer le bien-être de nos populations, notamment en matière d’infrastructures, d’approvisionnement en eau et en électricité, de couverture sanitaire et d’emploi de jeunes… ». A la lumière des citations qui précèdent, on peut donc dire in fine que le chef de l’Etat n’a pas véritablement circonscrit la problématique comme certains l’ont à tort prétendu, mais, au-delà des précautions de langage dont il a l’habitude et qui ont émaillé son propos, a plutôt embrassé tout le champ des problèmes de la nation, en omettant toutefois cependant volontairement bien entendu, puisqu’il ne pouvait scier la branche sur laquelle il est assis, de pointer du doigt, la véritable cause de la crise politique structurelle et multi sectorielle que connait notre pays : la mal-gouvernance.

Donc pour nous, sur le fond, il s’agit bien d’un débat qui touche à tous les aspects de la vie de la nation, sans aucune exclusion. Un débat dont en bon stratège, l’ordonnateur a tout simplement passé la main au Premier Ministre, chef du gouvernement qui, selon la lettre les textes en vigueur dans notre pays, n’est en fait que le premier de l’ensemble des ministres que compte le gouvernement de la république, pour qu’il mette en place toute la logistique nécessaire à sa tenue. Compte tenu donc de l’hyper centralisation du pouvoir politique au Cameroun et selon les pratiques en usage qui ne nous ont pas habitué à voir les collaborateurs du chef de l’Etat prendre des initiatives politiques personnelles devant bien entendu s’inscrire dans le cadre de ce qui aura été convenu, la question ici est de savoir si à un moment aussi crucial que celui que notre pays va connaître, le chef d’orchestre désigné pour mettre en musique la délicate, subtile et importante partition qui va se jouer, a vraiment les mains libres pour mener à bien ce débat que le chef de l’Etat à lui-même qualifier de grand et de national, car en effet, les mots ont encore pour certains un sens et une importance ?

Les camerounais doivent accepter ce débat et doivent particulièrement veiller sur les choses fondamentales que sont : sa forme, son fond, et l’application des résolutions qui vont et doivent en sortir.

1- Sur la forme :

Au regard de la situation actuelle de notre pays où la haine pour l’autre s’installe, où certains n’hésitent plus à demander une certaine épuration ethnique, et où nous risquons si rien de sérieux n’est fait désormais, de parler irréversiblement et malheureusement au passé du vivre-ensemble des années quatre-vingt, les Camerounais du nord au sud, de l’est à l’ouest, doivent d’abord s’asseoir et se parler, ensuite se pardonner lorsqu’il y a une faute avérée que l’humilité et le sens des responsabilités commandent que l’on reconnaisse, et enfin, jeter ensemble les bases de la reconstruction de leur pays. Notre souhait est que le GDN comme son nom l’indique, soit inclusif et c’est aussi ce qu’en attend et souhaite le peuple camerounais lorsqu’on prend la peine de l’écouter, ici et là. Si tout le monde en a donc conscience, pour que ce qui va suivre pendant ces assises nationales porte véritablement à conséquence, le Premier Ministre doit s’armer de courage politique et proposer au Président de la République d’élargir encore plus les termes et les bases politiques du GDN et :

- Etendre la mesure d’apaisement aux revendications du NO-SO (Affaire Julius Ayuk Tabe et autres) ;

- Etendre la mesure d’apaisement aux revendications post-électoral (Affaire Maurice Kamto et autres) ;

- Rendre effectif le cessez-le-feu ;

- Proclamer une armistice permettant la suspension de toutes les poursuites judiciaires en cours dans les revendications du NO-SO.

De plus, le Premier Ministre doit désigner de concert avec les partis politiques et la société civile, une instance devant désigner le modérateur de ce dialogue, qui ne peut et ne doit pas être à la fois, dans un souci de sérieux, de crédibilité, et des attentes de la reconstruction du pays, juge et partie.

2- Sur le fond

Tous les sujets doivent être abordés :

- L’éducation

- La santé

- L’économie

- La forme de l’état

- Les institutions

- Le code électoral

- Elecam

- La bonne gouvernance

- Etc…

La question du fédéralisme divise les Camerounais aujourd’hui. En réalité, dans un espace aussi restreint que la superficie de notre pays, ce n’est qu’une vue d’esprit. Si en effet les résolutions de la constitution issue de la Tripartite en 1996 avaient été appliquées à la lettre, nous n’en serions pas à la tentation de sécession à laquelle nous assistons aujourd’hui.

Sans vouloir anticiper sur les débats à venir, il est tout à fait légitime, et qui plus est en ce moment où va se dessiner la nouvelle manière de gouverner notre pays, que les Camerounais soient informés de l’utilisation de l’exploitation de leurs ressources. En effet, il est tout à fait anormal que l’administration centrale envoie sur le terrain des personnes n’ayant aucun niveau d’information des attentes de la population, et de plus, qu’on ne demande même pas leur avis. Si dans les usages en cours dans notre pays, dans une pratique réellement démocratique, les personnes habilitées à gérer les ressources de région décidées depuis 1996 mais pas encore en place à ce jour, avaient reçu le mandat de la base, le débat ne se situerait pas au niveau où il se pose en ce moment car, ceux qui auraient failli aux prescriptions et aux attentes du peuple, auraient tout simplement été sanctionné le moment venu des élections, par le peuple qui a donné mandat.

Second exemple : les délégués du gouvernement dont la mission est le plus souvent de faire échec aux initiatives du Conseil municipal dès lors que c’est un parti d’opposition qui détient la majorité. En réalité, on laisse le peuple s’exprimer, mais in fine, son avis compte pour du beurre, puisque c’est encore un délégué nommé par l’administration centrale qui dicte sa loi.

L’on ne peut donc pas sérieusement et logiquement être surpris que le débat se situe à un niveau inattendu et au passage tente de réveiller les morts devrait-on même plutôt dire.

Quid de la bonne gouvernance ? Les Camerounais n’attendent pas comme le pense le Chef de l’Etat « (…) assez de postes de responsabilités pour satisfaire toutes les régions, tous les départements, les arrondissements, les villes, villages, familles et citoyens de notre pays… ». Ils souhaitent plutôt comme on le dit en anglais : « The right man to the right place ». Bref, les Camerounais dans leur immense majorité souhaitent avoir désormais des mandataires qui servent le peuple et non qui se servent comme c’est le cas aujourd’hui. Et ainsi que logiquement dans cette même veine, très concrètement, ils attendent aussi qu’on leur explique pourquoi le Cameroun a été incapable d’organiser la CAN 2019 car, ils ne veulent plus de ce genre humiliation après le GDN.

3- Quid des résolutions

Nous avons encore en mémoire les résolutions de la Tripartite qui n’ont à ce jour, vingt-huit ans après, jamais été respectées ni même appliquées à l’instar de l’article 66 de la Constitution portant sur la déclaration de biens.

Avant même donc de commencer ce débat, à l’aune des malheureuses expériences du passé, plusieurs autres questions s’imposeront au peuple camerounais et surtout à ses gouvernants :

- Quel crédit apporter aux résolutions ?

- Quelle structure les mettront en place ?

- Dans quel délai ?

Les résolutions souveraines adoptées dans le cadre du GDN doivent être intangibles pour tous.

La structure devant les appliquer doit être clairement définie, validée et appliquée à l’issue du dialogue car, compte tenu de ce qui a été fait de tout ce qui avait été décidé en 1991 lors de la Tripartite, personne ne saurait plus donner au gouvernement en place, le bon dieu sans confession.

En conclusion donc, au bout du Grand débat national (GDN) qui est en vue, entre les nombreuses autres choses qui sont impatiemment et légitimement attendues, la loi électorale notamment devra être toilettée et de nouvelles élections devront être prévues dans un délai assez court pour ne pas mettre en sommeil, les leviers de la nécessaire reconstruction du Cameroun qui urge.

On doit donc dire que si le chef de l’Etat a fixé le cap du nouveau rendez-vous historique qui point à l’horizon pour notre pays qui depuis 1960 connaît énormément de frustrations et est malheureusement à présent au creux d’une profonde déferlante avec d’une part, la crise des régions du Nord-ouest et du Sud-Ouest et d’autre part avec, la crise post-électorale consécutive à l’élection présidentielle d’octobre 2018, il nous appartient maintenant d’en donner une véritable orientation pour le bonheur de nous tous.

Paul Yamga et Jean-Pierre Djemba

Paris, le 19 septembre 2019

20sept.
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