Monsieur le président de la République, chef de l’État, Je continuerai de vous appeler ainsi, non par complaisance, mais par respect pour la fonction républicaine que vous exercez à la tête de l’État du Cameroun.
Mon respect dû aux institutions demeure, même lorsque vos actes, que je juge, dans les faits, « irresponsables, déshumanisants et antipathiques », attisent chaque jour davantage de profondes inquiétudes.
Aussi, ma rhétorique, en tant que journaliste de formation, m’impose la morale et la responsabilité. Cet engagement veut dire ce qu’il veut dire : le journaliste, le vrai, est le chien de garde de la société.
Dès lors que j’enfile la tunique et décroche ma plume de journaliste, je ne parle plus en mon seul nom, mais je porte la voix de millions de Camerounais qui se demandent ce que vous faites encore à la tête du Cameroun, quand le pays est à feu et à sang.
Je vous écris aujourd’hui parce que l’heure est à la riposte, à la vérité et au courage. Vous avez plongé tout le pays dans l’impasse. Sans trop me disperser, je choisis de parler de la crise anglophone, sujet sur lequel, en tant que journaliste, je travaille depuis son déclenchement en 2016.
Depuis dix ans, cette crise a déjà plongé les régions du Nord-Ouest et du Sud-Ouest dans le chaos et continue d’emporter des vies. Les morts et les déplacés internes, qui se comptent par milliers, sont parmi les civils (hommes, femmes, enfants), les militaires et parfois des familles entières. Des maisons sont incendiées, des villages dévastés, des exploitations agricoles abandonnées.
Face à l’horreur, vous opposez irrespect, arrogance et inertie. Vous avez déclaré, le 6 novembre 2025, dans votre discours d’investiture, que « l’ordre régnera ». Un discours qui, pour certains et pour moi, semblait surtout destiné à monter sur vos ergots pour faire valoir votre « ego moche et surdimensionné », que d’en trouver l’occasion pour vous racheter et commencer à panser les plaies de vos atrocités.
À quel ordre faisiez-vous allusion ? Un ordre fondé sur la paix, la justice et la protection des citoyens, ou un ordre qui se traduit par la persistance des violences, des arrestations, des enlèvements et des morts ? Vous parlez de l’ordre, pourtant, « vous êtes comme l’ogre qui tue et se nourrit comme un cannibale », pour reprendre les mots d’un journaliste.
Le Cameroun ne peut plus se permettre de marcher sur ses propres blessures. Votre rôle devrait s’inscrire dans la protection de la vie des Camerounais. Dans les faits, cette responsabilité semble, depuis quatre décennies, loin de vos préoccupations. C’est vous qui tuez, comme si vous en déteniez le permis.
Ouvrez grand vos oreilles et écoutez les nouvelles du terrain. Des vies continuent de tomber sur le théâtre de l’horreur. Les villes des régions du Nord-Ouest et du Sud-Ouest sont paralysées. Le schisme se cristallise et se précise. Le Cameroun se désagrège sous vos yeux. Les populations de ces deux régions sont plongées dans une psychose absolue.
Tout porte à croire que vous réglez vos comptes. Au nom de qui et de quoi régleriez-vous vos comptes avec ces populations ? C’est pourtant à ce peuple de régler ses comptes avec ceux qui ont compromis son épanouissement.
Au lieu de l’inclusion, vous avez opté pour l’exclusion. La supercherie politique s’est installée depuis la Conférence de Foumban, tenue du 16 au 21 juillet 1961.
Les Camerounais des régions anglophones ont été floués dès cette conférence, pourtant décisive.
En 1962, le président Ahmadou Ahidjo vous nomme au poste de chargé de mission à la présidence de la République, notamment responsable du suivi des travaux. Vous avez hérité du problème anglophone ; certes, vous l’avez cristallisé, et vos actes de guerre ont radicalisé des fils et filles de cette partie du territoire.
Le Grand dialogue national, que vous avez été contraint d’organiser en 2019, n’était que du théâtre de l’invisible. Les mêmes causes produisant les mêmes effets.
Dans cette horreur, j’ai perdu un ami très cher, Franklin Mowha, défenseur des droits humains qui ne s’était assigné pour mission que de voir cette crise être résolue et que les enfants des parties anglophones aient aussi le droit de vivre et d’aller à l’école.
Il a été assassiné en 2018 parce qu’il dénonçait la corruption dans l’armée et parce qu’il avait pu démontrer comment des autorités administratives, politiques et militaires entretiendraient cette crise pour s’enrichir. Près de huit ans après son assassinat, on n’a aucune trace publique de l’enquête annoncée par les autorités compétentes.
Joël Constant Tchoegnia et moi avons diagnostiqué la situation et proposé des solutions dans notre ouvrage « Plume de sang dans l’encre du NoSo ». Nous avons été persécutés par des personnes inconnues et avons reçu des menaces de mort. Vous avez hérité d’un pays en paix et prospère. Voilà l’héritage que vous laissez à la postérité : la peur d’être enlevé et tué pour ses opinions.
Incapables de gouverner le Cameroun, vos soutiens et vous-même voulez expliquer au monde qu’il y a la paix au pays. J’observe les initiatives consacrées à la paix et au vivre-ensemble, notamment celle organisée le 19 septembre dernier à Yaoundé, à l’initiative de votre nièce, Cathy Meba. Une véritable imposture et fuite en avant qui, à mes yeux, fâchent davantage les Camerounais.
Vous devrez le savoir : la paix ne peut être seulement un slogan, un discours ou une cérémonie. Elle doit se traduire dans la vie quotidienne des citoyens, dans leurs libertés, leur sécurité et leur capacité à exprimer pacifiquement leurs opinions.
Savoir aussi que la responsabilité première d’un État est de protéger ses citoyens et de créer les conditions permettant à chacun de vivre dans la dignité et la sécurité. C’est à cette exigence que votre action doit être confrontée.
En 43 ans, c’est vous qui avez, selon nombre d’analystes politiques, opprimé, précarisé et bradé les Camerounais au nom de simples fantasmes de dictateur, avec, comme conséquences, la corruption qui devient une marque de fabrique du Cameroun, le détournement massif des biens du pays et la pauvreté qui meuble le quotidien des Camerounais. Dois-je vous rappeler que vous n’avez plus, selon les mêmes, la légitimité d’une immense partie des Camerounais ? Leur vie ne semble pas compter pour vous. Vous vous montrez entièrement insensible et indifférent.
La situation et les conditions de vie de vos concitoyens s’aggravent. Comme d’habitude, c’est votre santé qui vous préoccupe ou encore le fait de rester dans votre palais doré, tout en demeurant aveugle et sourd à tout ce qui se dit.
Le 12 octobre 2025, en tant que joueur et arbitre, vous avez organisé un simulacre d’élection présidentielle, en écartant de la course, d’une manière que je juge barbare et digne d’une dictature assumée, le professeur Maurice Kamto. Vous avez pris, par la force et la fraude, un mandat de trop lors de ce scrutin.
Au terme de cette échéance électorale, comme de celles qui l’ont précédée, de nombreux débats et contestations (avec assassinats et enlèvements de jeunes) ont émergé dans l’espace public, parce qu’une fois de plus, vous n’avez pas été vainqueur.
Des personnalités compétentes du Conseil constitutionnel, nommées par vos soins et non au mépris de la démocratie, ont, quant à elles, rendu les décisions qui leur revenaient. Il se jouait là, selon moi, une question de vie et de mort : soit elles perdaient leur fauteuil, soit les portes de la prison leur étaient ouvertes. Elles ont scrupuleusement respecté vos recommandations. À la vérité, nombre de Camerounais ne veulent plus de vous depuis 2018. Comme une sangsue, vous vous agrippez au pouvoir.
Vous avez dit qu’on retiendra de vous celui qui a apporté la démocratie au Cameroun. Avez-vous des principes de la démocratie qui vous soient propres ? Comme j’aime à le dire, on retiendra de vous celui qui a installé durablement la (démon)cratie au Cameroun.
Monsieur le président, gardez toujours à l’esprit que le pouvoir finira, un jour ou l’autre, par s’éteindre. La mémoire des victimes de la crise anglophone et des manifestations postélectorales, quant à elle, ne s’effacera jamais.
Recevez mes sincères salutations.