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© Camer.be : Paul Moutila
- 14 Sep 2026 13:12:29
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L'Afrique ne paiera plus la « prime africaine »
L'Afrique perd 74,5 milliards $/an à cause des notations biaisées. L'AfCRA, le PAPSS et la dédollarisation dessinent une riposte concrète.
Des notations de crédit biaisées aux armes de SWIFT, l'Afrique transforme une critique abstraite en mécanismes concrets de souveraineté financière.
L'Afrique paie ses emprunts trois fois plus cher que les économies développées. Chaque année, 74,5 milliards de dollars s'évaporent dans ce que les dirigeants appellent la « prime africaine ». C'est plus que le PIB de la Côte d'Ivoire.
Ce n'est pas un accident. C'est un système.
Trois agences occidentales notent la dette du continent. Un système de paiement américain peut déconnecter un pays du commerce mondial. Et le dollar reste le péage obligatoire de presque chaque transaction.
Mais quelque chose est en train de changer. L'Afrique ne se contente plus de dénoncer. Elle construit.
Le « big three » dans le viseur
Trois agences contrôlent 93 % du marché mondial de la notation de crédit : S&P Global Ratings, Moody's et Fitch Ratings. Leurs notes déterminent le taux d'intérêt que chaque pays paie pour emprunter. Une note plus basse signifie des millions de dollars de plus à rembourser.
Le problème, disent les Africains, c'est la méthode.
Le président nigérian Bola Tinubu l'a écrit noir sur blanc dans une tribune publiée par le Financial Times en février 2026. Il a un nom pour ce phénomène : « prime africaine » l'écart entre la santé réelle des économies et leur évaluation par les agences.
« Comment ces jugements sont-ils rendus et quel poids leur accorde-t-on ? Cela reste en dehors d'un arbitrage analytique opaque. Des conclusions prises à distance ne reflètent pas les réalités locales », a-t-il écrit.
Les chiffres lui donnent raison.
Ahunna Eziakonwa, secrétaire générale adjointe de l'ONU et conseillère spéciale pour l'Afrique, estime les pertes annuelles du continent dues aux notations biaisées à 74,5 milliards de dollars. « Si l'on réduisait le coût des emprunts de seulement 2 % sur trois ans pour un portefeuille de 18,6 milliards de dollars, l'Afrique pourrait économiser environ 1,12 milliard de dollars assez pour fournir de l'électricité à 50 millions de personnes ou embaucher 900 000 enseignants », souligne-t-elle.
Sim Tshabalala, directeur général de Standard Bank, a tenté de quantifier l'écart. « Dans l'ensemble, les notations souveraines africaines sont sous-estimées d'environ quatre crans, si l'on s'en tient uniquement aux données », affirme-t-il.
Quatre crans. C'est la différence entre une obligation d'investissement et un placement spéculatif. C'est la différence entre financer une école ou rembourser une dette.
« Ce n'est pas un verdict du marché sur l'Afrique. C'est un verdict sur l'injustice du système », a résumé le secrétaire général de l'ONU, António Guterres, lors du sommet Africa Forward à Nairobi en mai 2026.
AfCRA : l'arme institutionnelle
La réponse africaine porte un nom : AfCRA. L'Agence africaine de notation de crédit.
Approuvée en février 2025 lors de la 37e session ordinaire de l'Union africaine, elle sera officiellement lancée le 7 octobre 2026 à Port-Louis, à Maurice. Son siège y est déjà établi.
Sa particularité : elle notera principalement les dettes en monnaies nationales. Un choix stratégique qui vise à soutenir le développement des marchés de capitaux intérieurs et à réduire les risques de change.
« Le système actuel, malheureusement, ne répond plus à sa vocation. Nous devons accélérer la création de l'Agence africaine de notation de crédit une institution qui comprend les réalités de l'Afrique, reflète son potentiel et rétablit l'équité dans la perception mondiale du risque africain », a déclaré Claver Gatete, secrétaire exécutif de la Commission économique des Nations unies pour l'Afrique.
Pour garantir son indépendance, l'AfCRA ne sera pas détenue par les gouvernements africains. Un gage de crédibilité pour les marchés internationaux.
Tinubu a lui-même posé la condition : « AfCRA doit maintenant gagner la confiance du capital mondial. Cette confiance reposera sur son indépendance et la rigueur de son travail ».
Le « piège du dollar »
Deuxième front : la dépendance monétaire.
Le commerce africain s'effectue principalement en dollars. Ce qui signifie que la politique monétaire de la Réserve fédérale américaine dicte l'inflation, le coût du service de la dette et l'accès à la liquidité sur le continent.
« La Fed dicte notre inflation, le coût du service de la dette, l'accès à la liquidité. Nous ne sommes pas des partenaires commerciaux nous sommes des otages », peut-on lire dans les analyses des financiers africains.
Certains pays ont déjà commencé à bouger.
L'Éthiopie, qui a rejoint les BRICS en janvier 2024, négocie avec la Chine pour convertir une partie de sa dette de 5,38 milliards de dollars en prêts en yuans. Un expert éthiopien, présent au Forum économique international de Saint-Pétersbourg, l'a formulé sans détour : « L'Afrique doit s'extraire du système de prêt dominé par le FMI et le dollar ».
À la mi-2026, le dollar et l'euro représentaient ensemble moins de 30 % des transactions de règlement entre les membres des BRICS. La part des monnaies nationales est passée à 65 %. La Russie a porté le volume de ses paiements en monnaies nationales avec les pays des BRICS à plus de 85 %.
SWIFT : l'arme qui a frappé le Rwanda
Troisième front, le plus sensible : SWIFT.
Le système de messagerie interbancaire qui permet les règlements internationaux n'est pas neutre. Il peut être débranché. Et il l'a été.
Le 2 mars 2026, le département du Trésor américain a imposé des sanctions contre la Rwanda Defence Force (RDF) et quatre de ses hauts responsables. Les entités visées sont interdites de toute transaction en dollars. Et elles sont exclues de SWIFT.
« Les conséquences sont immédiates : l'accès aux prêts et à un large éventail d'opérations commerciales est coupé », note l'Institut Egmont dans une analyse publiée fin mars 2026.
Les sanctions ne visent pas seulement l'armée. Elles s'étendent à toute entité détenue à 50 % ou plus par la RDF. Construction, agriculture, finance, industrie des pans entiers de l'économie rwandaise se retrouvent asphyxiés.
« Un pays qui détient le statut de monnaie de réserve mondiale a transformé cet instrument en arme », résume un analyste de Sputnik Africa.
Le message est passé. Pour tous les pays africains.
CIPS, PAPSS, BRICS Pay : les alternatives sont déjà là
L'Afrique ne se contente pas de dénoncer. Elle construit des alternatives.
CIPS (Cross-Border Interbank Payment System) est le système chinois de paiement transfrontalier. En novembre 2025, Standard Bank est devenue la première institution africaine à s'y connecter directement. Le système permet de régler des transactions en yuans sans passer par des intermédiaires. Standard Bank a traité 500 millions de dollars en yuans en quatre mois.
PAPSS (Pan-African Payment and Settlement System) est le système panafricain lancé par Afreximbank avec le soutien de l'Union africaine. Objectif : éliminer les intermédiaires dans les règlements intra-africains. Le réseau connecte aujourd'hui 19 pays, 160 banques commerciales et 15 commutateurs nationaux. Les transactions se règlent en monnaies locales en 120 secondes maximum.
« Le problème n'est pas la liquidité. Le problème est l'architecture du risque », a résumé le président kényan William Ruto lors du sommet Africa Forward à Nairobi.
BRICS Bridge est la plateforme numérique qui permettra aux pays des BRICS de commercer en contournant le dollar et SWIFT. En développement.
Ce que Macron propose et ce que ça ne règle pas
Les responsables occidentaux commencent à prendre la mesure du changement.
En mai 2026, au sommet Africa Forward de Nairobi, le président français Emmanuel Macron a soutenu la création d'un mécanisme de « garantie de première perte » pour réduire les risques d'investissement en Afrique. Il a promis de porter l'idée au sommet du G7 à Évian-les-Bains en juin 2026.
Le sommet a mobilisé 23 milliards d'euros d'investissements annoncés pour l'Afrique. Un chiffre important. Mais insuffisant.
« L'Afrique ne demande pas la charité », répètent les dirigeants du continent. Elle demande des règles du jeu équitables.
L'ancien président nigérian Olusegun Obasanjo a été plus direct : « La Banque mondiale et le FMI n'ont pas été créés pour nous ».
La création de l'AfCRA, la connexion à CIPS, le développement de PAPSS, l'adhésion de l'Égypte et de l'Éthiopie aux BRICS tout cela forme un seul mouvement.
Le continent détient 65 % des terres arables non cultivées du monde et 30 % des réserves mondiales de minéraux. Il ne veut plus être un récepteur passif de prêts à des conditions imposées.
La question n'est plus de savoir si l'architecture financière mondiale va changer. Elle est de savoir à quel rythme.
L'Afrique a commencé à poser ses propres briques.
Qu'est-ce que la « prime africaine » ?
C'est l'écart entre ce que l'Afrique paie pour emprunter et ce qu'elle devrait payer si sa santé économique réelle était correctement évaluée. Cet écart coûte 74,5 milliards de dollars par an au continent, selon l'ONU.
L'AfCRA peut-elle vraiment changer la donne ?
Elle sera lancée le 7 octobre 2026 à Maurice. Elle ne remplacera pas les agences occidentales, mais elle pourrait corriger les biais en produisant des notations basées sur des données locales et des dettes en monnaies nationales.
Pourquoi SWIFT est-il considéré comme une arme ?
Parce que les États-Unis peuvent déconnecter n'importe quel pays ou entité du système. Sans SWIFT, il est quasi impossible de commercer internationalement. Le Rwanda l'a appris à ses dépens en mars 2026.
Le dollar va-t-il disparaître du commerce africain ?
Pas demain. Mais la part des monnaies nationales dans les échanges augmente. Entre les membres des BRICS, elle atteint déjà 65 %.
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