La bombe à retardement de la dette camerounaise
CAMEROUN :: ECONOMIE

La bombe à retardement de la dette camerounaise

La dette publique du Cameroun atteint 15 607 milliards FCFA, mais 2 087 milliards de passifs cachés (SOCADEL, communes, PPP) pourraient alourdir la facture. 

Officiellement, le Cameroun doit 15 607 milliards de francs CFA à ses créanciers. Mais dans l'ombre, la dette de la SOCADEL (800 milliards), celle des communes envers le FEICOM (121 milliards) et les passifs conditionnels des PPP (4 895 milliards) pourraient un jour basculer sur le budget de l'État une addition théorique de 2 087 milliards de risques.

15 607 milliards de francs CFA. C'est le montant officiel de la dette publique du Cameroun à fin juin 2026. Un chiffre déjà vertigineux, qui représente 44,2 % du PIB. Mais ce n'est pas toute l'histoire. Dans l'ombre, des milliards supplémentaires dorment dans les comptes d'entreprises publiques, de communes et de grands projets des passifs qui pourraient un jour devenir la charge du contribuable camerounais.

La SOCADEL, ex-Eneo, traîne une dette estimée à 800 milliards de FCFA. Les communes doivent 121 milliards au FEICOM. Et les partenariats public-privé (PPP) représentent 4 895 milliards de passifs conditionnels. Leur addition donne 2 087 milliards de risques budgétaires. L'économie camerounaise est-elle assise sur une poudrière ?

15 607 milliards officiels : un chiffre à relativiser

À fin juin 2026, l'encours de la dette publique du Cameroun s'établit à 15 607 milliards de FCFA, soit 44,2 % du PIB. Un niveau inférieur au seuil communautaire de 70 % fixé par la CEMAC.

Mais ce chiffre, publié par la Caisse autonome d'amortissement (CAA) le 27 juillet 2026, ne reflète pas l'intégralité des engagements financiers de l'État. Comme le souligne la note de conjoncture, « plusieurs passifs restent en cours de recensement, de vérification auprès des créanciers ou d'évaluation ».

Leur prise en compte « pourrait faire évoluer l'encours de la dette et les risques budgétaires auxquels l'État est exposé ».

SOCADEL : le passif de 800 milliards qui inquiète

Le cas de la Société camerounaise d'électricité (SOCADEL), ex-Eneo, concentre une partie de ces incertitudes.

Lors de la renationalisation d'Eneo en mai 2026, la nouvelle entreprise publique a hérité d'une dette estimée à environ 800 milliards de FCFA. Ce montant n'est pas compris dans l'encours officiel de la dette des entreprises et établissements publics, évalué à 923 milliards FCFA.

Le FMI a tiré la sonnette d'alarme : « Cette évolution transfère vers le budget national des charges structurelles non résolues, dans un contexte où les marges de manœuvre budgétaires restent étroites ». L'institution souligne que « l'opérateur public d'électricité affiche un modèle économique déséquilibré ».

À ce lourd passif s'ajoute un déficit mensuel de 13 milliards de FCFA entre les recettes collectées et les dépenses à couvrir. Le FMI met en garde : « en l'absence d'ajustements progressifs des tarifs, la situation financière de l'entreprise restera structurellement déficitaire ».

Le risque pour l'État est direct : si la SOCADEL ne peut plus honorer ses engagements, l'État devra payer. Le Cameroun en a déjà fait l'expérience : face à l'incapacité d'Eneo à régler certaines factures, l'État a dû intervenir pour payer NHPC, qui exploite le barrage de Nachtigal.

Les communes : 121 milliards de dettes envers le FEICOM

Les collectivités territoriales décentralisées (CTD) représentent une autre source de risques budgétaires.

Les statistiques officielles évaluent à 25 milliards FCFA l'encours de la dette des CTD au 30 juin 2026. Mais un inventaire mené avec le FEICOM, le MINDEVEL et les communes a fait ressortir, sur la période 2020-2025, 121,2 milliards FCFA de dettes envers le FEICOM.

Ces 121,24 milliards FCFA correspondent aux sommes que les communes doivent rembourser au FEICOM, l'organisme public chargé du financement des investissements locaux. Sur ce montant, 76 milliards sont déjà exigibles.

« Si les communes ne disposent pas des ressources nécessaires pour rembourser le FEICOM ou régler leurs fournisseurs, la pression peut se déplacer vers le budget national », prévient la CAA. L'État s'est déjà substitué à plusieurs reprises aux collectivités pour payer des factures dues au concessionnaire du ramassage des ordures ou régler des dépenses d'éclairage public.

Une évaluation plus exhaustive est attendue à fin décembre 2026.

PPP : 4 895 milliards de passifs conditionnels

Les partenariats public-privé (PPP) constituent la troisième catégorie d'engagements à surveiller.

À fin juin 2026, les passifs conditionnels explicites de l'État sont évalués à 4 895,1 milliards FCFA, soit 13,9 % du PIB. Ce montant correspond aux investissements réalisés dans le cadre des PPP recensés par le CARPA.

Ces engagements ne constituent ni une dette immédiatement exigible ni une estimation des sommes que l'État devra nécessairement décaisser. Mais ils donnent une indication sur l'ampleur des projets dont les montages financiers, les garanties et les engagements contractuels doivent être suivis.

Le portefeuille est dominé par les PPP concessifs, qui représentent 93,7 % des engagements, contre 5,7 % pour les PPP mixtes et 0,6 % pour les PPP à paiement public. Le risque budgétaire peut apparaître si les recettes attendues ne couvrent pas les charges prévues, si l'État doit compenser un manque à gagner ou si une garantie contractuelle est appelée.

Parmi les projets majeurs encore à intégrer : la future raffinerie de la SNH à Kribi (environ 540 milliards FCFA) et la centrale électrique de 300 MW du Port autonome de Douala (estimée à près de 626 milliards FCFA).

L'addition théorique : 2 087 milliards de risques

L'addition des 800 milliards FCFA de dette estimée de la SOCADEL, des 121,2 milliards FCFA dus au FEICOM et des 1 166 milliards FCFA de PPP non intégrés donne un volume théorique de 2 087,2 milliards FCFA.

La hausse de la dette publique ne résulterait pas de l'addition mécanique de ces montants, mais de leur transformation éventuelle en obligations fermes pour l'État.

Le Cameroun est-il surendetté ?

Selon Louis-Marie Kakdeu, économiste et analyste, « le pays reste classé à haut risque de surendettement extérieur par l'analyse de viabilité de la dette, malgré une légère amélioration ».

Un signal d'alarme : 87 % des nouveaux prêts signés en juin 2026 sont non concessionnels, contrairement à la stratégie officielle qui privilégie les financements concessionnels. « Au Cameroun, le service de la dette absorbe une part croissante des recettes publiques », explique Louis-Marie Kakdeu.

Autre signal inquiétant : le faible taux de mobilisation des ressources (61 %). Entre janvier et mars 2026, l'État n'a mobilisé que 1 331,7 milliards FCFA sur un objectif trimestriel de 2 181 milliards.

Que faire ?

Les travaux de vérification auprès des bailleurs doivent permettre de déterminer la part des engagements qui relève d'un risque potentiel, d'une dette financière ou d'une obligation déjà matérialisée. La CAA prévoit d'intégrer certaines de ces dettes dans les statistiques consolidées à fin décembre 2026.

Mais l'enjeu dépasse la comptabilisation. Comme le souligne le FMI, « les marges de manœuvre budgétaires restent étroites ». Et l'absence d'accord avec le FMI pour 2026-2029 pourrait ouvrir « un véritable cercle vicieux caractérisé par la perte de près de 94 milliards FCFA de financement concessionnel, la possible dégradation de la note souveraine et l'augmentation mécanique du coût de la dette ».

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