Dix ans de crise anglophone, 6 500 morts, 700 000 déplacés. Le dialogue communautaire de Dion Ngute à Bamenda peut-il vraiment ramener la paix ?

Dix ans après le début de la crise anglophone, le Premier ministre Joseph Dion Ngute relance un dialogue communautaire à Bamenda et Buea. Mais sans les acteurs clés du conflit, sans feuille de route crédible et sans le Parlement, cette initiative risque de rester une consultation de plus.

C'est un chiffre qui devrait hanter chaque nuit les conseillers de Dion Ngute : 6 500 civils tués, 700 000 déplacés, 488 000 enfants privés d'école. Dix ans. Et toujours pas de paix. Alors le Premier ministre est retourné à Bamenda cette semaine, avec un nouveau nom pour une vieille recette : le dialogue communautaire. Mais dans les quartiers de Ntumbaw et de Nkwen, on se demande si Yaoundé parle enfin aux bonnes personnes. Ou si l'on répète les mêmes gestes en espérant un résultat différent.

Le dialogue communautaire, une énième consultation ?

Bamenda, 15 octobre 2026. Sur l'estrade officielle, Joseph Dion Ngute préside la cérémonie de lancement du dialogue communautaire. La CRTV filme en direct. Des jeunes, des femmes, des chefs traditionnels, des représentants de la société civile. Le décor est planté. Le discours aussi.

Mais une absence saute aux yeux. Aucun leader séparatiste. Aucun représentant des factions armées. Aucun des hommes et des femmes qui, sur le terrain, tiennent les armes ou imposent les « ghost towns » qui paralysent l'économie locale depuis des années.

« On nous invite à parler de paix sans ceux qui font la guerre », soupire un enseignant de Bamenda joint par téléphone. Il a demandé à garder l'anonymat. « C'est comme organiser un mariage sans le futur époux. »

Le dialogue communautaire s'inscrit dans la continuité du Grand Dialogue National de 2019. À l'époque, Yaoundé avait promis monts et merveilles : statut spécial pour les deux régions, accélération de la décentralisation, promotion du bilinguisme, reconstruction. Des lois ont suivi. Le Code général des collectivités territoriales décentralisées a consacré le statut spécial. Mais sur le terrain, la guerre continue.

« Le conflit ne meurt pas de vieillesse »

La phrase a fait le tour des réseaux sociaux. À Buea, fin septembre, Dion Ngute aurait évoqué la possibilité que la crise « meure de mort naturelle » dans dix à quinze ans. Les services du Premier ministre n'ont ni confirmé ni démenti. Mais le mal est fait.

« Un conflit ne se résout pas parce que les victimes sont fatiguées », tranche un responsable d'ONG humanitaire basé à Buea. « Pendant ce temps, on compte les morts. »

Les chiffres, eux, sont têtus. Selon les données de l'ONU et de l'International Crisis Group, la crise a fait plus de 6 000 morts et entraîné le déplacement de plus de 700 000 personnes, dont près de 584 000 déplacés internes.La Banque mondiale évoque 6 500 morts parmi les civils, 640 000 déplacés et 1,8 million de personnes dépendantes de l'aide humanitaire. Les besoins en reconstruction sont estimés à plus de 4,5 milliards de dollars.

Et l'école ? En 2025, l'UNICEF comptait 14 829 écoles fermées dans les deux régions, contre 14 364 en 2024. Plus de 200 000 élèves sont privés d'enseignement, selon la BBC. Un chiffre qui, à lui seul, devrait rendre impossible toute discussion sur la « normalisation ».

Un Parlement aux abonnés absents

Où est le Parlement dans cette crise ? La question mérite d'être posée. Un député de la région du Nord-Ouest, contacté par nos soins, reconnaît que « le sujet est sensible ». Il refuse d'en dire plus.

Pourtant, le Parlement a voté les lois de 2019. Il a entériné le statut spécial. Il a approuvé les budgets de la reconstruction. Mais il n'a jamais organisé de débat de fond sur la crise anglophone. Pas de commission d'enquête. Pas de mission d'information. Pas de rapport parlementaire sur les violations des droits humains, documentées par Human Rights Watch et Amnesty International.

« Le Parlement a une responsabilité », estime un constitutionnaliste de l'Université de Buea, qui préfère rester anonyme. « Il ne s'agit pas de voter des lois symboliques. Il s'agit de demander des comptes. »

Les séparatistes, acteurs incontournables d'un dialogue qui les exclut

C'est la contradiction fondamentale. Yaoundé veut la paix. Mais Yaoundé refuse de parler à ceux qui font la guerre.

Sisiku Julius Ayuk Tabe, leader historique des séparatistes, croupit en prison depuis 2019. Sa condamnation à perpétuité a été confirmée par un tribunal militaire. Son pourvoi en cassation devant la Cour suprême a été examiné le 18 décembre 2025, puis renvoyé au 15 janvier 2026. Il attend toujours.

D'autres leaders séparatistes, en exil, sont traqués par Interpol. Certains ont été arrêtés en Belgique, aux États-Unis, en Norvège.

« Comment voulez-vous négocier avec des gens que vous traitez comme des terroristes ? » demande un diplomate européen en poste à Yaoundé, qui n'a pas voulu être cité nommément. « Il y a un moment où la realpolitik doit prendre le dessus sur la posture. »

Les factions séparatistes ne sont pas non plus exemptes de reproches. Leurs rivalités internes ont fragmenté le mouvement. Certains groupes armés se livrent à des enlèvements contre rançon. En 2023, ces rapts ont rapporté au moins 7,8 millions de dollars, selon Global Voices.Des enseignants, des prêtres, des civils sont kidnappés. Les rançons exigées atteignent parfois 3,4 millions de francs CFA par personne.

L'archevêque de Bamenda, Andrew Nkea, a lui-même été confronté à cette réalité. Six prêtres enlevés. Cinq libérés. « Il demande une rançon, mais je ne peux pas payer », a-t-il rapporté.

La crise humanitaire ne cesse de s'aggraver. En 2025, 3,3 millions de personnes avaient besoin d'une assistance urgente au Cameroun, selon le Bureau de la coordination des affaires humanitaires. Les déplacés internes vivent dans des conditions précaires. Des incendies ont ravagé des sites de PDI dans l'Extrême-Nord. Des distributions alimentaires ont été attaquées dans le Nord-Ouest.

« Les familles déplacées font face à des conditions de vie précaires, un accès limité aux soins de santé et une insécurité alimentaire chronique », rapporte Médecins Sans Frontières.

Le piège de l'opportunisme politique

Il y a une réalité que peu de responsables osent aborder publiquement : la crise profite à certains.

Des analystes et des acteurs de la société civile affirment que l'insécurité a, dans certaines circonscriptions, affaibli la compétition politique. Des candidats auraient exploité la peur, les intimidations ou l'absence d'opposants pour se faire élire. L'élection présidentielle du 12 octobre 2025 a été perturbée dans les régions anglophones. Certains bureaux de vote n'ont pas ouvert. Dans d'autres, la participation a été squelettique.

« Il serait injuste de condamner tous les élus », nuance un journaliste d'investigation camerounais. « Mais ceux qui bénéficient politiquement de l'instabilité doivent démontrer, par leurs actes, qu'ils soutiennent un environnement politique pacifique et compétitif. »

Ce que le dialogue communautaire ne dit pas

Le dialogue communautaire de Dion Ngute mobilise les jeunes, les femmes, les chefs traditionnels, les acteurs de la société civile. Tous ont leur place. Mais aucun n'a le pouvoir de déposer les armes. Aucun n'a l'autorité de négocier au nom des combattants.

« C'est le problème de fond », analyse un politologue de l'Université de Yaoundé II. « Yaoundé dialogue avec ceux qui sont d'accord avec Yaoundé. Ce n'est pas un dialogue. C'est un monologue avec public. »

Les organisations internationales ont multiplié les appels. Le Secrétaire général de l'ONU a encouragé les représentants de la communauté anglophone à « saisir cette opportunité dans leur recherche de solutions aux griefs de la communauté ». L'Union européenne a poussé pour un dialogue national inclusif. Mais le Cameroun a systématiquement repoussé les médiations étrangères. L'Union africaine a proposé ses bons offices. Refusés. La Suisse a tenté une médiation. Terminée en 2022.

La question que personne ne veut poser

Le dialogue de Dion Ngute peut-il aboutir sans les séparatistes ? La réponse semble évidente. Non.

Mais alors, pourquoi Yaoundé persiste-t-il ? Peut-être parce que le statu quo arrange. Peut-être parce que reconnaître les séparatistes comme interlocuteurs valides serait reconnaître que la crise a des causes politiques, et non seulement sécuritaires. Peut-être parce que la paix véritable exigerait des concessions que le pouvoir n'est pas prêt à faire.

Le Premier ministre a promis que le dialogue communautaire serait suivi d'effets. Des « engagements mesurables ». Des « résultats concrets ». Mais dans les rues de Bamenda, de Buea, de Kumba, la méfiance domine.

« On a entendu les mêmes promesses en 2019 », rappelle une commerçante de Bamenda. « Aujourd'hui, mon fils n'est plus là. Il a été tué en 2021. Alors, le dialogue... »

Elle ne termine pas sa phrase. Le regard s'égare. Le bruit de la rue reprend ses droits.