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© Camer.be : Interview réalisée par Alain Ndanga
- 26 Aug 2026 11:01:51
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France - JG Beutch : « La Coupe du monde s’est jouée dans notre salon, mais le Cameroun nous a manqué »
Dans son ouvrage Coupe du monde 2026 : la démesure dans notre salon, JG Beutch transforme la Coupe du monde 2026 en un récit familial où le football sert de miroir aux grandes questions de notre époque. Installé à Nantes, ce Camerounais raconte un Mondial marqué par l’argent, la technologie, Donald Trump, les réseaux sociaux et les débats familiaux. Mais derrière cette chronique d’un événement planétaire, se dessine aussi une déception profondément camerounaise : celle de vivre une Coupe du monde sans les Lions indomptables.
Vous présentez le Mondial 2026 comme une compétition qui s’est installée dans votre salon. À quel moment avez-vous compris que vous n’étiez plus simplement en train de regarder la Coupe du monde, mais de vivre une véritable aventure familiale ?
Au début de la compétition, je n’y prêtais pas particulièrement attention. Comme pour toutes les compétitions que nous avons l’habitude de suivre en famille, celle-ci me paraissait, dans un premier temps, presque routinière. Mais, au fil des rencontres et des débats interminables, j’ai fini par comprendre qu’elle avait quelque chose de véritablement particulier.
Chacun avait une anecdote à raconter, un scoop à partager ou une supplication à formuler pour obtenir l’autorisation de regarder un match en pleine nuit. Jamais, dans mon expérience de père, je n’avais vu toute ma maison autant emportée par un événement. L’engouement suscité notamment par le match France-Côte d’Ivoire ne semblait pas retomber au fil des jours. Bien au contraire : à mesure que la compétition avançait, je sentais l’enthousiasme grandir.
Conscient que nous étions en train de vivre un mois exceptionnel, j’ai commencé à saisir et à chérir tous ces moments partagés : les questions, les négociations, les éclats de rire et les débats qui en chassaient aussitôt d’autres. J’ai alors pris mon bloc-notes et commencé à consigner nos échanges, les anecdotes que mes enfants me rapportaient et les histoires qui prolongeaient nos discussions.
Je suis un père qui aime le débat et la rhétorique. J’ai compris que cette Coupe du monde ne se jouait plus seulement dans les stades : elle se déroulait aussi dans notre salon. C’est précisément à cet instant qu’elle est devenue, pour nous, une véritable aventure familiale.
Votre livre est présenté comme un récit familial, mais vous y abordez Trump, l’argent, la politique, les réseaux sociaux, l’arbitrage ou encore Infantino. Pourquoi avoir choisi de faire entrer autant de réalités du monde extérieur dans l’intimité de votre salon ?
Mon livre raconte la réalité de la Coupe du monde telle qu’elle a été vécue depuis mon salon. Or, vous n’êtes pas sans savoir que Donald Trump, Gianni Infantino et toutes les questions qui les entouraient ont largement occupé l’actualité de cette compétition. Ils étaient presque omniprésents et nourrissaient donc très naturellement nos débats familiaux.
C’est, par exemple, mon fils aîné qui m’a annoncé que le carton rouge de Balogun aurait été annulé à la suite d’une intervention de Donald Trump. Je raconte dans le livre cette annonce et la discussion qui s’en est suivie. Mon deuxième fils m’a également rapporté que l’un de ses amis et sa famille avaient renoncé à leur voyage aux États-Unis en raison du coût devenu trop élevé. Cette anecdote figure aussi dans le récit.
Je n’ai donc pas vraiment choisi de faire entrer ces sujets dans notre salon. Je me suis contenté de raconter tous ceux qui se sont imposés à moi, et plus largement à nous. La Coupe du monde n’était pas coupée du reste du monde : elle en reflétait les tensions, les excès, les inégalités et les contradictions.
J’accorde, par ailleurs, une grande liberté de parole à mes enfants. Le débat me permet de comprendre leur manière de réfléchir, d’observer les similitudes ou les décalages entre leur regard et celui des adultes, puis de leur apporter, lorsque cela est nécessaire, quelques éléments d’éclairage. Dans notre salon, le football est donc devenu une porte d’entrée vers des questions beaucoup plus vastes : la politique, l’argent, la technologie, les réseaux sociaux et, finalement, notre manière de faire société.
Vous posez une question particulièrement sensible : peut-on encore faire confiance à la technologie et à l’arbitrage ? Le football moderne est-il devenu tellement technologique qu’il risque de perdre ce qui faisait autrefois son émotion et sa part d’imprévisible ?
Dans ce livre, je me fais aussi le porte-parole de nombreuses interrogations que j’ai entendues ou lues pendant la Coupe du monde. Cette compétition avait été présentée comme celle qui devait susciter le moins de polémiques possible grâce à la transparence des décisions arbitrales, aux différents systèmes d’assistance et au ballon connecté, censé faire taire les contestations. Nous savons tous ce qu’il en a finalement été.
L’une des questions lancinantes de cette compétition a donc été celle de la confiance que l’on pouvait réellement accorder à ces technologies. Je cite notamment dans le livre deux situations très troublantes. Dans la première, l’assistance technologique détecte un contact avec le ballon que personne n’avait pu percevoir à l’œil nu. Dans la seconde, de nombreux spectateurs pensent avoir vu un autre contact, mais le système affirme n’avoir reçu aucun signal du capteur situé dans le ballon connecté.
De telles contradictions ont inévitablement nourri le doute. Lorsque la technologie est utilisée pour rendre la décision plus juste, mais qu’elle devient elle-même difficile à comprendre ou impossible à vérifier pour le public, elle risque de produire l’effet inverse de celui recherché : au lieu de restaurer la confiance, elle alimente la suspicion.
À mon sens, le danger existe également de diluer une partie de l’émotion et de l’imprévisibilité qui font la beauté du football. La technologie peut aider l’arbitre, mais elle ne doit pas rendre le jeu illisible, interrompre constamment les émotions ou donner le sentiment que la vérité se trouve désormais uniquement dans une machine inaccessible au regard des supporters.
Votre titre parle de « démesure ». Est-ce la démesure du spectacle, de l’argent, des réseaux sociaux, de la politique ou celle d’une Coupe du monde devenue tellement gigantesque qu’elle finit par dépasser le simple cadre du football ?
Cette Coupe du monde se déroulait en grande partie aux États-Unis, pays de la démesure par excellence. Dans ce pays, tout peut devenir gigantesque. Je savais donc, avant même le début de la compétition, que ce Mondial, avec son nouveau format, nous offrirait quelque chose d’inédit. Et, mon Dieu, nous avons été servis !
La démesure était d’abord celle du format : 48 équipes, plus de 100 matchs et, par conséquent, une quantité presque inépuisable d’histoires et d’anecdotes. Certains matchs semblaient commencer sur les réseaux sociaux bien avant le coup d’envoi et s’y poursuivre longtemps après le coup de sifflet final. Chaque polémique en chassait une autre et chaque débat en faisait naître plusieurs nouveaux.
Il y avait également la démesure des prix des billets, des transports et, plus largement, du coût nécessaire pour assister à cette compétition. À cela s’ajoutaient l’omniprésence de Donald Trump, la place de la politique, la puissance des réseaux sociaux et la transformation du football en un spectacle mondial dépassant très largement les seules limites du terrain.
L’apothéose a été la finale, avec un spectacle à la mi-temps conçu dans l’esprit du Super Bowl. Tout était pensé en grand : le nombre de matchs, les audiences, les cérémonies, les controverses et la communication.
Cette Coupe du monde, organisée au pays de la démesure, a donc tenu, de mon point de vue, toutes ses promesses. Le mot « démesure » résume à la fois son gigantisme, ses excès, sa puissance médiatique et la manière dont elle a fini par envahir nos vies et notre salon.
Derrière les rires, les pronostics et les nuits trop courtes, vous évoquez aussi les désaccords familiaux. Le football rapproche-t-il réellement les familles, ou révèle-t-il parfois leurs différences, leurs frustrations et leurs contradictions ?
L’une des erreurs les plus communément commises consiste à confondre le désaccord et le conflit. Je suis, pour ma part, un fervent défenseur du désaccord lorsqu’il demeure sain et respectueux. C’est précisément à ce moment-là que peut commencer le débat que j’affectionne : des arguments répondent à d’autres arguments, chacun défend son point de vue et accepte éventuellement de le faire évoluer.
Je n’ai aucun mal à reconnaître que mes enfants peuvent m’apprendre ce que j’ignorais. L’une de mes maximes de vie est : « Quand tu nais, tu es déjà assez vieux pour m’enseigner. » Je l’applique bien volontiers avec mes enfants. Par leur manière d’observer le monde, ils m’offrent un regard auquel je n’ai plus toujours accès.
Nous n’avons pas vécu la même jeunesse. Même s’il existe des constantes dans l’évolution des êtres humains, les outils dont ils disposent aujourd’hui ne sont pas ceux que j’avais à leur âge. Les réseaux sociaux, l’accès immédiat à l’information et leur manière de suivre les événements façonnent une perception différente de la mienne.
Le football rapproche donc les familles, mais il révèle aussi leurs différences, leurs frustrations et parfois leurs contradictions. Et c’est une bonne chose, à condition de savoir les accueillir. Les désaccords et les divergences font partie de la vie. Il faut simplement apprendre à les apprivoiser, à les transformer en dialogue et à s’en servir pour mieux vivre ensemble et faire société.
Vous êtes Camerounais, installé en France, et vous racontez un événement mondial depuis Nantes. Quel regard particulier votre identité et votre parcours vous ont-ils permis de porter sur cette Coupe du monde et comment avez-vous vécu l’absence du Cameroun à cette grand-messe ?
Je vais vous faire une confidence : une fois de plus, c’est par la bouche de mes enfants que j’ai véritablement pris conscience de ce que représentait l’absence du Cameroun.
Ils m’ont raconté que leurs camarades leur demandaient s’ils n’étaient pas déçus que le Cameroun ne soit pas qualifié pour la Coupe du monde. Ils m’ont même dit : « Certains nous clashent, papa. Ils nous vannent parce que le Cameroun n’est pas là ! » À travers leurs mots, j’ai compris que cette absence était perçue comme une anomalie, non seulement par le Camerounais que je suis, mais aussi par de nombreux amateurs de football.
Je suis, bien entendu, un fervent supporter des Lions indomptables. J’avais notamment fait le déplacement jusqu’à Libreville lors de leur sacre à la Coupe d’Afrique des nations en 2017. Ne pas voir le Cameroun participer à une Coupe du monde de cette ampleur a donc été une réelle déception.
Même sur mon lieu de travail, lorsque les discussions sur la compétition commençaient avec des clients ou des amis, l’évocation de ma nationalité provoquait souvent une réaction de surprise face à la non-qualification du Cameroun. L’histoire et le palmarès des Lions indomptables donnent encore à cette sélection une place particulière dans l’imaginaire du football mondial.
En leur absence, j’ai naturellement apporté mon soutien à l’équipe de France, dont j’apprécie particulièrement le style de jeu, les joueurs et l’entraîneur.
Mon identité camerounaise, mon installation en France et ma passion du football depuis mes plus tendres années m’ont permis de porter un regard à la fois africain, français et familial sur cette compétition. Grâce au prestige de la sélection camerounaise et à ma connaissance du football, je bénéficiais souvent d’une écoute particulière lors des échanges. Mes analyses des rencontres étaient appréciées, mais cette position me permettait surtout d’observer le Mondial depuis plusieurs appartenances à la fois : celle du Camerounais privé de son équipe nationale, celle du résident français soutenant les Bleus et celle du père qui découvrait la compétition à travers les yeux de ses enfants.
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