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© Camer.be : Avec Jean-Pierre Bekolo
- 17 Aug 2026 13:31:26
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Cameroun - Paul Biya : le simulacre d'un pouvoir qui s'éteint
Paul Biya, 93 ans, est absent du Cameroun depuis plus de deux mois. Entre vide institutionnel, guerre de succession et injonction à croire, analyse d'une crise politique inédite. (154 caractères)
« Vous ne devez jamais douter qu'il soit en vie. » Cette phrase, prononcée à Sangmélima par le ministre des Finances devant les militants du RDPC, n'est pas une simple maladresse de tribune. Elle révèle le basculement d'un régime vers un registre presque mystique, où la rationalité républicaine cède la place à l'injonction de croire.
L'absence qui dure
Parti le 7 juin 2026 pour un « court séjour privé en Europe », Paul Biya, 93 ans, n'est toujours pas rentré au Cameroun. Dans les rues de Yaoundé, une même question revient avec insistance : où est Paul Biya ?
Les autorités tentent de rassurer. « Le pouvoir n'est pas vacant. Le Lion n'est pas parti », écrivait le directeur de la propagande du RDPC dans un éditorial. Le ministre de la Communication, René Emmanuel Sadi, a assuré que le président « est en vie » et qu'il rentrera « très bientôt ». Pourtant, aucun déplacement, aucune image récente, aucune date de retour n'ont été communiqués.
Cette absence est inédite. Il s'agit de la plus longue des 43 années de pouvoir de Paul Biya. Et elle intervient dans un contexte déjà marqué par de profondes incertitudes.
L'injonction de croire
Le 16 août 2026, à Sangmélima, le ministre des Finances s'adressait aux militants du RDPC. Sa phrase, rapportée sur les réseaux sociaux, a fait l'effet d'une bombe : « Vous ne devez jamais douter qu'il soit en vie. »
Cette formule dépasse largement la maladresse d'une tribune politique. Elle révèle un basculement du discours officiel vers un registre presque mystique, où la rationalité républicaine cède la place à l'injonction de croire. Croire sans voir. Croire que tout va bien. Croire que tout ira bien.
Que reste-t-il du doute méthodique de Descartes lorsque la santé d'un chef d'État de 93 ans devient un dogme dont il serait interdit de questionner la réalité ? On nous a pourtant appris que gérer, c'est prévoir. Comment, dès lors, ne pas interroger la gestion des finances publiques et, plus largement, la gestion de la République lorsque l'État semble incapable d'anticiper ce qui vient après le règne de Paul Biya ?
Le paradoxe du simulacre
Le paradoxe devient saisissant lorsqu'on examine les contradictions du discours officiel. Le Premier ministre annonce aux Lionnes indomptables, championnes d'Afrique, que le président Biya et son épouse Chantal les attendent à Yaoundé avec leur trophée alors même que le chef de l'État, qui n'est plus apparu publiquement depuis des mois, n'y est pas depuis le 7 juin.
Il ne s'agit plus seulement de la gestion politique d'une absence. Il s'agit d'une réalité politique que le discours officiel semble vouloir remplacer par une représentation ésotérique.
« Croire sans voir » : voilà peut-être la formule qui résume le mieux le crépuscule de ce régime. Croire que tout va bien, croire que le chef est là, qu'il travaille, que l'État fonctionne, que la continuité est assurée. À force de maintenir le simulacre, c'est la réalité institutionnelle elle-même qui devient une fiction.
L'atomisation du pouvoir
Pourquoi cette incapacité à préparer l'après ? Parce que le pouvoir a été atomisé. Pendant quarante-trois ans, Paul Biya a construit sa longévité politique sur une méthode : fragmenter les centres d'influence, distribuer des parcelles d'autorité, maintenir les clans dans une dépendance réciproque.
Ce système a longtemps vécu de cette fragmentation. Mais ce qui fut autrefois un instrument de stabilité est devenu son propre piège. Car lorsque l'arbitre central s'efface, les factions qu'il avait maintenues en équilibre ne savent plus produire de compromis.
Chacun possède une parcelle du pouvoir. Personne ne possède suffisamment de pouvoir pour organiser la suite. Et chacun redoute que l'autre ne devienne le prochain maître du système. Le pouvoir ainsi fragmenté ne se transmet plus : il se bloque.
La guerre des clans
La lutte pour la succession est désormais ouverte. Elle oppose deux camps :
- Le clan de Chantal Biya , la première dame, qui soutient la candidature de Ferdinand Ngoh Ngoh, secrétaire général de la présidence depuis quatorze ans.
- Le clan de Franck Biya , 54 ans, fils aîné du président (issu de son premier mariage), qui fait figure de favori aux yeux de certains. Une campagne discrète le promeut dans les couloirs du pouvoir.
Le président, quant à lui, n'a jamais tranché ni dévoilé les contours de son testament politique, laissant les deux camps s'affronter dans l'attente d'une succession dont les termes demeurent vagues.
Un vide constitutionnel
La réforme constitutionnelle d'avril 2026, qui a réintroduit le poste de vice-président, devait théoriquement régler la question. Adoptée par 205 voix pour et 16 contre, elle vise à garantir la continuité de l'État en cas de vacance du pouvoir.
Mais l'opposition y voit une « dérive monarchique », un « coup d'État constitutionnel ». Surtout, le poste de vice-président n'a toujours pas été pourvu. Dans un pays qui n'a pas connu d'alternance depuis 1982, cette incertitude illustre un système de pouvoir centré sur l'individu, dépendant des luttes internes plutôt que de mécanismes institutionnels établis.
L'État en pilotage automatique
L'absence de Biya s'inscrit dans un contexte plus large de paralysie institutionnelle. Depuis l'élection présidentielle d'octobre 2025, aucun nouveau gouvernement n'a été nommé. Le gouvernement actuel, dirigé par Joseph Dion Ngute, est en place depuis sept ans, sans nouvelle nomination. Les promesses de remaniement ministériel restent lettre morte.
L'opposition dénonce un « vide institutionnel » et accuse le pouvoir de gouverner « en pilote automatique ». Le député Jean-Michel Nintcheu a saisi le Conseil constitutionnel pour faire constater la vacance du pouvoir. L'UDC estime que « la stabilité d'une République ne peut reposer sur le silence ou les suppositions ».
Aucun texte ne légifère sur la durée d'absence du chef de l'État hors du territoire national. Le parti d'opposition appelle à « l'ouverture d'un chantier institutionnel pour encadrer les absences prolongées du chef de l'État ».
Le corps devenu fétiche administratif
Le paradoxe est plus profond encore. Faire de la survie d'un dirigeant une affaire de croyance ne heurte pas seulement la raison moderne. Cela entre également en contradiction avec les sagesses africaines auxquelles le pouvoir prétend parfois se référer.
Dans de nombreuses traditions africaines, la finitude humaine n'est pas un scandale qu'il faudrait cacher. La vieillesse, l'usure du corps, la mort et la transmission appartiennent au cycle même de l'existence. L'ancien n'est pas grand parce qu'il demeure éternellement au pouvoir. Il est grand parce qu'il sait transmettre.
Le pouvoir moderne, lorsqu'il refuse ce passage, transforme le corps du chef en objet politique dont la survie devient nécessaire au maintien de tout un système de rentes, de positions et d'intérêts. Le corps devient alors un fétiche administratif. Et le silence devient une politique publique.
Trois ruptures
Le simulacre devient dangereux à trois égards :
1. Rupture avec la République : l'injonction à croire remplace l'exigence de transparence institutionnelle.
2. Rupture avec les sagesses africaines : la finitude, qui devrait ouvrir sur la transmission, devient une menace qu'il faudrait repousser indéfiniment.
3. Dérive dystopique : gouverner ne consiste plus à préparer l'avenir, mais à maintenir la fiction du présent.
Le temps ne croit personne
Le problème n'est donc pas de savoir s'il faut croire ou ne pas croire. Il est de savoir pourquoi, dans une République, il faudrait demander au citoyen de croire à la place de savoir.
Ni Descartes, avec son doute méthodique, ni les ancêtres, avec leur sagesse de la transmission, ne nous conduisent vers cette obligation de croire sans voir. Le pouvoir qui refuse la finitude finit par refuser le temps lui-même. Mais le temps ne milite pour aucun parti. Il ne vote pas. Il ne négocie pas. Il ne se laisse pas convaincre par les slogans. Et surtout, il ne croit personne.
C'est peut-être cela, finalement, le véritable crépuscule du simulacre : le moment où la fiction politique devient si fragile que la réalité qu'elle cherchait à dissimuler commence à apparaître derrière elle.
Que va-t-il se passer ?
Plusieurs scénarios se dessinent :
- Le retour et la continuité : Biya rentre au Cameroun, reprend ses fonctions et le système continue. Mais pour combien de temps ?
- La vacance du pouvoir : le Conseil constitutionnel constate l'empêchement et la succession s'enclenche sans vice-président nommé.
- Une transition négociée : les clans s'accordent sur un scénario de sortie de crise.
- L'implosion : le blocage institutionnel persiste et les tensions s'exacerbent.
L'incertitude est totale. Et c'est peut-être ce qui rend cette situation la plus dangereuse.
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