Dans son hôtel genevois, Paul Biya choisit ses voisins de chambre
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L’écrivain américano-camerounais Patrice Nganang s’est fait refouler de l’hôtel Intercontinental, où séjourne comme souvent le président Paul Biya. L’opposant a porté plainte mais espère encore que la Suisse puisse être à la hauteur de sa neutralité.

Le reportage en immersion de l’écrivain américano-camerounais Patrice Nganang à l’hôtel Intercontinental a tourné court. Lundi dernier, ce critique du régime de Yaoundé, a été refoulé du palace genevois, une heure après y être entré. Le président Paul Biya, quant à lui, y séjourne depuis bientôt deux semaines. Une visite privée qui vient s’ajouter à une liste aussi longue que la carrière politique du sphinx de Yaoundé, premier ministre dès 1975, puis président depuis 1982. En 2018, des journalistes d’investigation ont estimé que le chef d’Etat avait passé quatre ans et demi en «courts séjours privés» à l’étranger, la plupart du temps à Genève.

«Je voulais rester aussi longtemps que possible à l’Intercontinental pour percer l’énigme», raconte Patrice Nganang. Pourquoi Paul Biya, 88 ans, aime tant Genève et son hôtel emblématique? «Franchement, j’ai été surpris. L’établissement est plutôt humble, je m’attendais à quelque chose de plus clinquant comme la Trump Tower à New York», rigole le quinquagénaire, une façon chez lui de dédramatiser.

L’écrivain, également professeur d’université de Stony Brook dans l’Etat de New York, ne se doutait-il pas où il mettait les pieds? «Avant un reportage, j’évite de trop me documenter pour ne pas avoir d’idées préconçues», répond Patrice Nganang. Il avait procédé de la même manière en 2017 dans les régions anglophones qui ont pris les armes contre le pouvoir central. A son retour à Yaoundé, l’écrivain est arrêté. Il sera libéré trois semaines plus tard, après une campagne internationale, puis expulsé du pays. C’est la dernière fois qu’il a pu se rendre au Cameroun.

Quand il atterrit à l’aéroport de Cointrin lundi à la mi-journée, Patrice Nganang n’est pas incognito. Avant même d’arriver à l’Intercontinental, le conducteur de taxi est suspicieux. «Vous êtes Camerounais?» demande le chauffeur. Quelques jours plus tôt, une dizaine d’opposants camerounais ont tenté en vain de s’introduire dans l’hôtel, bondissant de deux taxis. «Un professeur d’université ne ferait pas cela. J’avais réservé par internet et payé à l’avance les 565 francs pour ma chambre», justifie-t-il.

Patrice Nganang ne cache pas sa proximité avec la Brigade anti-sardinards, comme s’appellent les Camerounais qui traquent le président Biya et sa famille lors de ses incessants séjours à l’étranger. «Je soutiens intellectuellement toute action qui vise à faire tomber ce pouvoir tyrannique», énonce-t-il. Mais il condamne les débordements lors de la manifestation de samedi dernier pour réclamer le départ de Paul Biya. «Il est essentiel de convaincre la population suisse. Mais votre police n’a pas respecté les libertés publiques en interdisant le rassemblement», pointe le professeur.

«Ma chambre n’était pas prête»

Déposé devant les portes de l’Intercontinental, Patrice Nganang brandit sa réservation pour franchir le cordon de policiers genevois. Quand le réceptionniste lui pose la même question que le taximan, l’écrivain sort son passeport américain. Tout semble en ordre. Il reçoit la clef de sa chambre, la 1707. Il nous montre la carte magnétique qu’il garde précieusement. «Mais, derrière moi, j’ai remarqué un remue-ménage. Les gardes du corps camerounais présents dans le hall s’agitaient. Il y a eu des conciliabules avec les policiers genevois et des employés de l’hôtel. Quand je me suis dirigé vers l’ascenseur pour monter dans ma chambre, on m’a dit qu’elle n’était pas prête.»

Patrice Nganang doit patienter dans le hall: «J’étais entouré par la sécurité camerounaise. Cela devenait gênant et j’ai changé en vain plusieurs fois de place.» Selon le récit de l’écrivain, ce manège a continué une quinzaine de minutes jusqu’à ce qu’un responsable de l’hôtel, accompagné de trois policiers, signifie au client qu’il ne peut passer la nuit ici. «Il m’a dit que je serais remboursé, ce qui n’a toujours pas été fait [vendredi à la mi-journée, ndlr]. Il a refusé de donner la moindre explication, me proposant d’appeler un taxi, auquel j’ai préféré un bus jusqu’à la gare», termine le reporter contrarié, dans le hall de l’hôtel Cornavin, où il est resté quelques jours.

«Médiation suisse en péril»

Le soir même, Patrice Nganang découvre effaré un reportage sur une chaîne privée proche du pouvoir camerounais. Les photos l’illustrant ont été prises dans le hall de l’Intercontinental lors de son bref passage. La journaliste salue là «l’œil vigilant des fins limiers» du service de protection du président qui ont déjoué «un plan certainement machiavélique» de «l’activiste Patrice Nganang». Ce dernier a porté plainte mardi contre l’hôtel pour «escroquerie» et «discrimination raciale» ainsi que contre la police genevoise.

L’écrivain n’en veut pas pour autant à la Suisse. «Celle-ci doit continuer à jouer son rôle de médiatrice dans le conflit qui déchire le Cameroun. Il y a déjà eu 20 000 morts. C’est une urgence absolue. Mais, en continuant d’accueillir Paul Biya, la Suisse compromet sa neutralité et met en péril sa médiation. Les leaders anglophones se méfient de la Suisse, analyse-t-il. Pourtant le modèle fédéral helvétique serait plus pertinent que le centralisme français.»

Au lieu de cela, poursuit Patrice Nganang, le Cameroun s’enfonce dans le tribalisme: «Le pouvoir du président s’est resserré autour de son clan. Les forces spéciales, la rente pétrolière, tous les postes importants de l’administration sont aux mains de la tribu présidentielle, à part quelques faire-valoir. Et le président prépare son fils à lui succéder.»

Au Cameroun, la santé et les absences du président sont un tabou. Patrice Nganang ne désespère pas de revenir à l’Intercontinental. «Cet hôtel fait partie de l’histoire du Cameroun», plaide l’écrivain, célébré pour sa trilogie sur la genèse et les déceptions de l’indépendance camerounaise. Le palace n’a pas répondu à notre sollicitation. La semaine dernière, un employé, que nous interrogions sur ce énième séjour du président camerounais, affirmait que l’établissement n’avait pas de «machine à trier les clients». Il compte apparemment sur celle de la présidence camerounaise.

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