M. Yogogombaye: «Les obsèques d’Idriss Déby sont une reconnaissance internationale du coup d’Etat»
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Depuis son appartement près de Bienne, Michelot Yogogombaye est le porte-parole des rebelles tchadiens qui ont mortellement blessé le président tchadien Idriss Déby. Rencontre avec un activiste qui ne croit plus qu’à la lutte armée pour mettre fin au règne de la famille Déby

Le village paisible d’Evilard surplombant le lac de Bienne tranche avec le désert tchadien, où les rebelles ont mortellement blessé le président Idriss Déby. Dans son modeste appartement, Kingabé Ogouzeïmi de Tapol – son «nom de guerre», dit-il – se voit comme un «général sans armée». Il a posé sur la table du salon ses trois téléphones portables, entre la Bible et Une Terre promise, la biographie de Barack Obama.

C’est cet exilé – Michelot Yogogombaye, de son vrai nom – qui signe les communiqués du FACT, le Front pour l’alternance et la concorde au Tchad. Pas grand monde ne prêtait attention à ces documents pleins d’emphase jusqu’à ce que le mouvement annonce lundi 19 avril qu’il avait réussi à toucher Idriss Déby lors d’une féroce bataille à 300 kilomètres au nord de la capitale N’Djamena. Les rebelles étaient descendus vers le sud longeant le Niger pour échapper à la vigilance des avions français, détaille fièrement le porte-parole.

Mardi matin, la mort de l’inamovible président-guerrier, pilier de la Françafrique depuis sa prise de pouvoir par les armes en 1990, était annoncée à la télévision nationale. Juste le temps à l’armée pour imposer son fils, Mahamat Idriss Déby, 37 ans, à la tête de cet immense pays, l’un des plus pauvres du monde.

Retournement de situation

«Nous avons aussi nos renseignements, grâce à des complicités au sein de l’armée, relate ce réfugié arrivé en Suisse en 1992. Nos hommes étaient survolés par l’aviation française qui renseignait Déby. C’est ainsi qu’il a appris la présence de notre chef et qu’il s’est rendu sur le front pour nous porter un coup fatal. Mais, après de lourdes pertes initiales, nous avons pris le dessus à partir de samedi soir. Lundi, nous avons réussi à encercler Déby. Nous voulions le capturer mais il a résisté.»

Les combattants du FACT lui ont alors affirmé qu’ils avaient vu un hélicoptère évacuer le président vers N’Djamena. «C’était un appareil français», avance Michelot Yogogombaye, sans pouvoir en apporter la preuve. Les connexions internet avec le désert sont compliquées, dit-il. La force française Barkhane, qui combat les djihadistes au Sahel, a son quartier général à N’Djamena et Idriss Déby fournit des soldats pour cette guerre sans fin dans les pays voisins.

Malgré la perte de son chef suprême et de plusieurs généraux, l’armée tchadienne assure avoir tué des centaines de rebelles et ainsi brisé leur élan. Comme toujours, la guerre se livre aussi sur le terrain de l’information et les dires des uns et des autres sont difficilement vérifiables. «Si nous avions été décimés, nous n’aurions pas pu prendre le temps d’identifier les cadavres des haut gradés dans les dunes. Si nous étions en déroute, le régime n’aurait pas déployé des chars et creusé des tranchées aux abords de la capitale», rétorque le porte-parole des rebelles.

Pas de cessez-le-feu

Replié dans le nord du Tchad, le FACT promet toujours de marcher sur N’Djamena. Il avait accordé une trêve aux membres de la famille Déby jusqu’à mercredi minuit pour enterrer leur proche. Les obsèques auront lieu vendredi à N’Djamena, avant que la dépouille du président soit acheminée dans son village d’origine, dans l’est du pays. Emmanuel Macron a annoncé sa présence. D’autres chefs d’Etat sont attendus.

«Ces obsèques seront une reconnaissance internationale déguisée à un coup d’Etat», tonne Michelot Yogogombaye. «Coup d’Etat», c’est aussi ce que dénoncent à N’Djamena les partis d’opposition et la société civile réduits à des faire-valoir durant le long règne d’Idriss Déby. La société civile demande aux rebelles de mettre en suspens leurs actions militaires. «Nous mettrons sur pied un gouvernement de transition qui représente toutes les composantes du pays, promet le porte-parole du FACT. Mais la guerre est la seule solution. Nous ne pouvons pas repartir pour trente ans supplémentaires de dictature.»

Pourquoi des combattants qui auraient consenti autant de sacrifices rendraient-ils le pouvoir aux civils et briseraient enfin la malédiction du Tchad, qui n’a jamais connu de transition pacifique? «Nous avons compris que ce pays n’est pas un butin», jure Michelot Yogogombaye.

Tortueux parcours que celui de ce chrétien né dans le sud du Tchad. Leader étudiant, il raconte avoir été emprisonné par la police politique d’Hissène Habré, le prédécesseur d’Idriss Déby. Il a eu la chance d’en réchapper. Il deviendra même un éphémère ministre juste avant qu’Hissène Habré soit chassé du pouvoir par Idriss Déby. Hissène Habré est toujours emprisonné au Sénégal, où il a été condamné pour crimes contre l’humanité.

«Mon dernier espoir»

«Idriss Déby était pire qu’Hissène Habré. Il était son chef d’état-major et le responsable des tueries. Quand il a pris sa place, il a continué ce qu’il n’avait pas pu finir», tranche Michelot Yogogombaye. En 1992, le ministre déchu profite d’une formation à Genève pour y demander l’asile. Car son nom, relate-t-il, était mentionné par des rebelles qui avaient tenté de s’opposer au nouveau maître du Tchad. «Si j’étais rentré, je ne serais pas là à vous parler.» Il obtient l’asile en 1994 et parvient à faire venir son épouse et ses quatre enfants. Il n’a jamais remis les pieds dans son pays depuis.

Michelot Yogogombaye, qui se définit politiquement comme de centre gauche, dit être passé par d’intenses épisodes dépressifs à cause de la situation dans son pays. Après avoir misé sur un autre groupe rebelle, le Conseil de commandement militaire pour le salut de la République (CCMSR), le sexagénaire a été contacté par le FACT en février dernier. Quand il était encore au Tchad, il connaissait la famille de Mahamat Mahdi Ali, le chef du FACT, un mouvement formé en 2016. Comme son porte-parole, le leader rebelle a été longtemps exilé, mais en France. Il a ensuite rejoint le sud de la Libye, où il a préparé son offensive. «C’est mon dernier espoir de rentrer un jour au Tchad et d’y jouer un rôle», lâche Michelot Yogogombaye.

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