Qui a volé les 44 tonnes d'or du Cameroun ?
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Qui a volé les 44 tonnes d'or du Cameroun ?

Entre 2021 et 2025, 44 tonnes d'or ont quitté le Cameroun en contrebande, privant l'État de 577 milliards de FCFA. Enquête sur un système criminel organisé vers Dubaï.

44 tonnes d'or contre 148 kilogrammes déclarés : l'écart vertigineux qui révèle l'ampleur de la contrebande aurifère au Cameroun.

Entre 2021 et 2025, 44,3 tonnes d'or ont quitté clandestinement le Cameroun. Les douanes camerounaises n'ont officiellement déclaré que 147 kilogrammes sur la même période. Le manque à gagner pour l'État atteint 577,51 milliards de FCFA, pour une valeur marchande totale estimée à près de 2 000 milliards de FCFA.

Ce n'est pas une simple fraude douanière. C'est une architecture criminelle. Un système délibérément construit pour extraire, raffiner, exporter et blanchir l'or camerounais hors de tout circuit légal avec la complicité active d'agents de l'État à tous les échelons de la chaîne.

Comment un tel pillage a-t-il pu passer inaperçu pendant cinq ans ? Et surtout : qui sont les véritables bénéficiaires de ce trafic estimé à 2 000 milliards de FCFA ?

L'écart qui donne le vertige

Les chiffres publiés par le gouvernement camerounais le 23 juillet 2026 sont accablants. Le tableau comparatif des exportations officielles et celles effectuées en contrebande présente un écart spectaculaire entre les volumes d'or et les montants des recettes estimés.

Sur la période 2021-2025, les exportations cumulées d'or du Cameroun vers l'étranger ont atteint 46,219 tonnes. Pourtant, les déclarations consolidées de la Douane et de la Sonamines ne totalisent que 1,897 tonne, dont seulement 147 kilogrammes ont été exportés par la voie légale déclarée.

Le ministère en déduit un volume de 44,322 tonnes d'or ayant échappé aux circuits officiels, soit une valeur marchande estimée à 1 941,19 milliards de FCFA.

L'écart année après année est saisissant :

Année  Écart (tonnes) Perte fiscale estimée
2021  5,6 t 52,81 Mds FCFA
2023  14,45 t 161,79 Mds FCFA
2024  11,55 t 159,15 Mds FCFA
2025  8 t 153,20 Mds FCFA

En 2025, les exportations officielles étaient de 0 kilogramme.

Dubaï, plaque tournante de l'or de contrebande

La destination privilégiée de cet or fantôme est sans équivoque : Dubaï. Les autorités de la ville-émirat ont enregistré l'entrée de 44 tonnes d'or en provenance du Cameroun entre 2021 et 2025.

Dubaï est devenu l'un des principaux centres mondiaux du négoce de l'or. Sa réglementation favorable et son rôle de plateforme internationale attirent aussi bien les opérateurs légaux que les réseaux de contrebande. Une fois arrivé à Dubaï, l'or camerounais entre dans le circuit légal international, blanchi et valorisé pendant que l'État camerounais ne perçoit rien.

« Ce n'est pas une fraude fiscale. C'est un vol. »

Un système criminel organisé

L'enquête menée par Jeune Afrique, intitulée « Les passoires du Cameroun : comment l'or et ses milliards s'envolent vers Dubaï », révèle que ce pillage n'est pas le fruit de simples contrebandiers. C'est un système organisé.

Le mode opératoire est désormais bien identifié : l'or est extrait dans les régions de l'Est et de l'Adamaoua, où plus de 200 sociétés opèrent illégalement, dont plus de 95 % sont des entreprises étrangères majoritairement dirigées par des ressortissants chinois. Il est ensuite transporté clandestinement vers les frontières orientales avant de rejoindre Dubaï, où il est raffiné et revendu.

Faux certificats d'origine, agents publics corrompus, promoteurs chinois bien introduits : les rouages de ce système criminel sont désormais exposés. Sur le papier, le dispositif légal camerounais semble rigoureux. Dans la réalité documentée par Jeune Afrique, ce dispositif est systématiquement contourné.

Pourquoi l'or camerounais fuit-il les circuits légaux ?

Le diagnostic de la Sonamines, appuyé par les rapports d'écarts de l'ITIE, met à nu des défaillances systémiques :

1. Une fiscalité minière jugée trop lourde pousse les exploitants vers le marché noir.
2. Des lenteurs administratives décourageantes pour l'obtention des documents officiels d'exportation.
3. Un manque criant de traçabilité technologique aux frontières, où les inspections restent largement manuelles.
4. La porosité des frontières avec la République centrafricaine, des zones instables où la corruption locale facilite le transit sécurisé des cargaisons illicites.

Selon le directeur général de la Sonamines, Serge Hervé Boyogueno, « la fiscalité et les lenteurs administratives favorisent l'exportation illégale de l'or au Cameroun ».

Les conséquences pour les finances publiques

Pour l'économie camerounaise, les conséquences de ce trafic sont désastreuses. Sur la base d'une pression fiscale globale de 7,5 % combinant redevances minières et droits de douane, le manque à gagner net pour l'État s'élève à 157,5 milliards de FCFA.

L'ITIE évalue à 165 milliards de FCFA les pertes fiscales potentielles liées à ce trafic une somme colossale dans un contexte où le Cameroun cherche à diversifier ses sources de revenus et à mieux valoriser ses ressources minières.

577,51 milliards de FCFA de pertes fiscales cumulées, c'est l'équivalent de :
- Plusieurs hôpitaux régionaux,
- Des centaines de kilomètres de routes bitumées,
- Des milliers de salles de classe.

La riposte gouvernementale

Face à ces révélations, le gouvernement camerounais a ordonné la fermeture de 200 sociétés illégales et le retrait de 53 permis d'exploitation. Le ministre des Mines par intérim, Fuh Calistus Gentry, a également interdit toute exportation d'or sans l'approbation de la Sonamines.

Le gouvernement prépare une vaste opération de redressement fiscal et douanier au Cameroun et à l'étranger dans le but de récupérer ces pertes fiscales. L'objectif affiché : récupérer au moins 300 milliards de FCFA.

À compter du 1er août 2026, une équipe mixte composée de la Sonamines, de la Direction générale des impôts (DGI) et de la Direction générale des douanes (DGD) procédera à un vaste contrôle des sociétés minières opérant au Cameroun.

Deux catégories d'entreprises sont concernées :
- 51 sociétés ayant procédé à l'extraction physique de l'or mais dont les déclarations de production ont été sous-évaluées.
- 33 nouveaux sites d'exploitation minière artisanale et semi-mécanisée.

Ce que ces chiffres révèlent sur l'État camerounais

Au-delà des chiffres, ce scandale pose une question fondamentale sur la gouvernance des ressources naturelles au Cameroun. Comment un pays dont le sous-sol regorge d'or peut-il n'exporter officiellement que 147 kilogrammes sur cinq ans, quand les acheteurs internationaux enregistrent 44 tonnes ?

La réponse est aussi simple qu'effrayante : l'État camerounais n'a tout simplement pas les moyens ou la volonté de contrôler ses propres ressources. La contrebande de l'or n'est pas une anomalie. Elle est la conséquence logique d'un système où l'illégalité est plus rentable et moins risquée que la légalité.

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