Cameroun : des influenceurs ou des ingénieurs pour demain ?
CAMEROUN :: POINT DE VUE

Cameroun : des influenceurs ou des ingénieurs pour demain ?

Le Dr. Fouapon Alassa, historien à l'Université de Yaoundé I, interpelle : « Ce que nous valorisons façonne la puissance de la nation ». Pourquoi le Cameroun doit créer des héros en laboratoire. 

L'historien et préfet camerounais alerte sur la survalorisation du divertissement dans la société et appelle à une refondation des modèles de réussite proposés à la jeunesse.

« Le problème n'est pas l'existence du divertissement ; le problème est la place que nous lui accordons dans la construction de notre modèle de société. »

La phrase est nette, presque brutale. Elle vient d'un homme qui connaît les rouages de l'État et les méandres de l'histoire : le Dr. Fouapon Alassa, historien des civilisations, chargé de cours à l'Université de Yaoundé I, mais aussi préfet une double casquette qui lui donne une vision à la fois académique et pratique des défis du Cameroun.

Une hiérarchie des valeurs qui n'est jamais neutre

Pour le Dr. Fouapon Alassa, toute société construit, consciemment ou non, une hiérarchie des valeurs. Elle choisit les métiers qu'elle récompense, les parcours qu'elle médiatise, les personnes qu'elle transforme en modèles et les secteurs auxquels elle consacre ses ressources publiques et privées. Ces choix, insiste-t-il, « ne sont jamais neutres : ils contribuent à orienter les aspirations de la jeunesse et, à long terme, à déterminer la structure économique, scientifique, culturelle et politique d'un pays ».

Le constat est sans appel. Si, dans l'espace public camerounais, les figures les plus visibles, les mieux rémunérées et les plus médiatisées sont principalement des stars du football, de la musique, des influenceurs ou des figures issues de l'économie du divertissement, « il ne faut pas être surpris que beaucoup de jeunes finissent par considérer ces trajectoires comme les principales voies de réussite sociale ».

Le divertissement n'est pas le problème la disproportion l'est

L'historien prend soin de ne pas condamner le football, la musique ou le divertissement. Il reconnaît que ces secteurs « peuvent créer des emplois, générer des revenus, renforcer l'identité culturelle et même participer au rayonnement international d'un pays ».

« Le problème apparaît lorsque l'économie de l'attention devient disproportionnée par rapport aux investissements consacrés à la science, à l'ingénierie, à l'industrie, à l'agriculture, à la recherche, à la technologie, à la santé ou à l'innovation. »

Une nation qui transforme systématiquement ses sportifs et ses artistes en héros nationaux, tout en laissant ses chercheurs, ses ingénieurs, ses agronomes, ses entrepreneurs industriels, ses médecins, ses enseignants et ses innovateurs dans une relative invisibilité, produit progressivement une certaine conception de la réussite.

La jeunesse apprend par imitation

Le mécanisme est simple, presque trivial et pourtant fondamental. La jeunesse apprend par imitation. Lorsqu'un jeune voit qu'une carrière dans le divertissement peut apporter rapidement célébrité, richesse, reconnaissance et influence, tandis que des années d'études et de recherche conduisent parfois au chômage, à la précarité ou à une faible reconnaissance sociale, il est rationnel qu'il réévalue ses propres ambitions.

La question n'est donc pas : « Pourquoi nos jeunes aiment-ils le football ? » La véritable question, pour Fouapon Alassa, est : « Pourquoi avons-nous construit un environnement dans lequel certaines formes de réussite sont beaucoup plus valorisées que d'autres ? »

La compétition internationale ne fait pas de cadeaux

Le Dr. Fouapon Alassa invite à regarder le Cameroun dans son environnement international. Le monde contemporain, rappelle-t-il, est marqué par une compétition intense entre puissances. Les États cherchent à renforcer leur autonomie dans les domaines stratégiques : alimentation, énergie, défense, industrie, technologie, numérique, santé, recherche scientifique, finance et éducation.

« La puissance d'un pays ne repose plus uniquement sur ses ressources naturelles ou sur la taille de son territoire. Elle repose de plus en plus sur sa capacité à produire des connaissances, maîtriser des technologies, former ses citoyens et transformer son capital humain en puissance économique et stratégique. »

Il cite en exemple des pays comme la Chine, la Russie, la Turquie ou l'Iran, qui ont compris que la jeunesse n'est pas seulement un public à divertir, mais « une ressource stratégique à former, à organiser et à orienter vers les défis nationaux ».

Quels modèles pour la jeunesse camerounaise ?

La question que le Cameroun doit se poser, insiste Fouapon Alassa, est simple : quels modèles sommes-nous en train de proposer à notre jeunesse ?

« Voulons-nous qu'il rêve uniquement de devenir une célébrité ? Ou voulons-nous également qu'il rêve de devenir le meilleur ingénieur en intelligence artificielle d'Afrique, le meilleur chercheur en biotechnologie, un industriel capable de transformer localement notre cacao, notre coton ou notre bauxite, un agronome capable de révolutionner notre agriculture, un constructeur automobile, un spécialiste de l'énergie, un expert en cybersécurité, un entrepreneur technologique ou un scientifique capable de résoudre un problème majeur de notre société ? »

La réponse, pour l'historien, est claire : « Une nation construit sa puissance en construisant les aspirations de sa jeunesse. »

Repenser l'économie de l'attention

Le Dr. Fouapon Alassa ne se contente pas de poser un diagnostic ; il esquisse des solutions. Il faut, selon lui, repenser l'économie de l'attention. Il faut continuer à soutenir le sport et la culture, mais il faut parallèlement créer des héros nationaux dans les laboratoires, les universités, les ateliers, les exploitations agricoles modernes, les entreprises technologiques et les industries.

Il faut raconter leurs histoires. Les médiatiser. Les récompenser. Les financer. Les envoyer à l'étranger pour apprendre et revenir transmettre. Montrer aux enfants que l'on peut être célèbre parce que l'on a inventé, découvert, construit, produit ou résolu quelque chose d'utile à la nation.

« Car le véritable enjeu n'est finalement pas de savoir qui nous divertit, mais de savoir qui nous rend plus autonomes. »

Souveraineté ou dépendance ?

Le diagnostic de Fouapon Alassa est sans complaisance. Dans un monde où les grandes puissances cherchent à préserver leurs intérêts et où les rapports internationaux restent profondément asymétriques, un pays qui consacre l'essentiel de son capital humain à la consommation de loisirs risque de devenir principalement un marché pour les industries des autres.

À l'inverse, un pays qui transforme sa jeunesse en force scientifique, technologique, productive, culturelle et entrepreneuriale construit progressivement sa souveraineté.

« Nous devons donc choisir avec beaucoup plus de lucidité ce que nous valorisons, ce que nous finançons et ceux que nous présentons comme modèles à notre jeunesse. »

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