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© Camer.be : Toto Jacques
- 29 Jul 2026 11:01:14
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Cameroun - Le salaire honteux qui chasse les médecins
Alors que 5 000 médecins camerounais exercent à l'étranger et que 70 % des jeunes diplômés sont au chômage, le président de l'Ordre tire la sonnette d'alarme. Une pénurie de professionnels de santé se profile.
Le Cameroun risque de se retrouver sans médecins compétents. Le président de l'Ordre national des médecins alerte depuis un an sur une fuite massive des professionnels de santé qui menace directement la vie des patients et l'avenir du système de santé public.
Un médecin pour 30 000 habitants. 5 000 praticiens exerçant à l'étranger. 70 % de jeunes diplômés sans emploi. Ces chiffres dessinent le portrait d'une catastrophe sanitaire silencieuse qui frappe le Cameroun.
Depuis un an, le président de l'Ordre national des médecins du Cameroun (ONMC), le Dr Rodolphe Fonkoua, alerte sur une situation devenue critique : les départs massifs de médecins ne cessent de s'accélérer. Une véritable hémorragie qui, si rien n'est fait, pourrait priver le pays de ses professionnels de santé les plus compétents dans un avenir proche. Que se passe-t-il vraiment dans les hôpitaux camerounais ? Pourquoi les médecins fuient-ils ? Et qui paiera le prix de cette crise ? Plongée dans les coulisses d'un système de santé à bout de souffle.
Un cri d'alarme ignoré depuis un an
Le 28 juillet 2026. La date n'est pas anodine. Cela fait précisément un an que le Dr Rodolphe Fonkoua, président de l'Ordre national des médecins du Cameroun, tire la sonnette d'alarme. Un an qu'il alerte sur une fuite massive des professionnels de santé. Un an que ses mises en garde restent sans réponse.
« L'inquiétude que le président de l'Ordre des médecins du Cameroun a exprimée depuis un an se renforce, du fait des départs massifs dans leurs secteurs d'activité. » Le constat est sans appel : les médecins quittent le Cameroun par milliers, emportant avec eux leur savoir-faire et laissant derrière eux des hôpitaux exsangues.
Les chiffres accablants de l'exode
Les données sont éloquentes. Selon une enquête de l'Ordre national des médecins, 5 000 médecins camerounais exercent actuellement à l'étranger, contre seulement 4 000 à l'intérieur du pays. Un ratio inversé qui témoigne d'une véritable saignée.
Pire encore, le Cameroun continue de former des médecins qui ne trouveront jamais de poste. Le pays forme environ 750 médecins par an, auxquels s'ajoutent 200 à 250 qui reviennent de l'étranger, soit près de 1 000 nouveaux praticiens chaque année. Mais l'État, historiquement le principal employeur du secteur, a gelé les recrutements dans la fonction publique pendant cinq années consécutives en raison des mesures d'austérité imposées par le FMI.
Résultat : entre 60 % et 70 % des jeunes médecins camerounais sont aujourd'hui au chômage, certains sans emploi depuis près de cinq ans après l'obtention de leur diplôme.
Le salaire indécent qui pousse à l'exil
Pourquoi un médecin formé pendant sept ans, à un coût compris entre 20 et 50 millions de FCFA pour l'État, choisirait-il de quitter son pays ? La réponse est simple : les conditions de travail et la rémunération.
Le salaire d'un médecin au Cameroun est d'environ 175 000 FCFA. Un montant dérisoire au regard des années d'études, des responsabilités et des sacrifices consentis. À cela s'ajoutent des conditions de travail difficiles, des hôpitaux sous-équipés et un manque criant de perspectives.
« L'émigration croissante des médecins camerounais est occasionnée par les conditions de travail difficiles ainsi que les salaires qui sont bas et tout ce qui accompagne le salaire pour le confort du médecin », souligne l'enquête de l'Ordre. Le départ des médecins s'est d'ailleurs accru avec la double baisse de salaire dans la fonction publique en 1993, où certaines catégories ont perdu jusqu'à 60 % de leurs revenus.
Un système de santé à deux vitesses
Le drame de cette fuite des médecins, c'est d'abord celui des populations. Dans les zones rurales, « la présence d'un médecin se fait rare ». Parfois, un seul médecin doit couvrir des territoires immenses.
Lors d'une réunion du Conseil médical du Cameroun à Bertoua en mai 2026, le Dr Fonkoua a dénoncé l'absurdité des critères de l'OMS qui ne prennent pas en compte la superficie : « L'OMS calcule le ratio en fonction du nombre d'habitants. Malheureusement, ils ne tiennent pas compte de la superficie. Vous pouvez avoir un village de seulement 200 habitants, mais il se trouve à 800 kilomètres de Bertoua. Le pédiatre le plus proche est à 400 kilomètres. Si un enfant tombe malade là-bas, il doit parcourir 400 kilomètres pour voir un pédiatre, ce qui est inacceptable ».
Le paradoxe du chômage des jeunes médecins
Le plus cruel dans cette situation est le paradoxe qu'elle révèle : pendant que les populations rurales meurent par manque de soins, des centaines de médecins camerounais qualifiés sont assis chez eux sans travail.
La formation d'un médecin coûte entre 20 et 50 millions de FCFA à l'État camerounais. Ne pas utiliser ces diplômés, c'est littéralement jeter l'argent public par les fenêtres. C'est aussi, comme le souligne le Conseil médical, « subventionner des talents hautement spécialisés qui sont finalement contraints de quitter le pays ».
Les destinations de l'exil : Canada, Europe, États-Unis
Frustrés par des années d'attente et d'incertitude, les jeunes médecins quittent le Cameroun en masse. Le Canada, l'Europe et les États-Unis sont leurs destinations privilégiées.
Le Dr Fonkoua a récemment raconté un voyage à Atlanta, aux États-Unis, où il a rencontré un grand nombre de jeunes diplômés camerounais d'institutions comme l'Université des Montagnes. Une diaspora médicale talentueuse que le Cameroun a formée à grands frais et qui profite désormais à d'autres systèmes de santé.
Les mesures d'urgence du Conseil médical
Face à cette crise, le Conseil médical du Cameroun (CMC) a pris des mesures. Lors de son assemblée générale à Bertoua du 14 au 16 mai 2026, il a annoncé plusieurs initiatives :
1. Un programme de soutien à l'entrepreneuriat médical : chaque année, un jeune médecin dans chacune des 10 régions du Cameroun sera sélectionné, financé et encadré pour ouvrir un cabinet privé, avec des prêts remboursables de 5 à 7 millions de FCFA.
2. Une lutte contre la médecine illégale : des cliniques clandestines tenues par des non-qualifiés se sont multipliées, occupant le vide laissé par l'État.
3. Des sanctions disciplinaires : 12 médecins ont été sanctionnés pour des erreurs médicales documentées.
Mais ces mesures, aussi louables soient-elles, ne régleront pas le problème de fond : l'absence d'une politique de santé cohérente et la persistance de conditions de travail et de rémunération indignes.
La bombe à retardement démographique
Le vieillissement du corps médical aggrave encore la situation. Avec des praticiens seniors qui approchent de la retraite et des jeunes qui fuient à l'étranger, le Cameroun se dirige vers un effondrement absolu de la prestation de soins de santé au cours de la prochaine décennie.
« Le Cameroun n'aura plus de professionnels de la santé compétents d'ici peu », prévient le président de l'Ordre. Une tragédie en perspective pour les malades et la santé publique au Cameroun.
Que faire pour inverser la tendance ?
L'Ordre national des médecins du Cameroun a déjà formulé des recommandations : revalorisation des salaires, amélioration des conditions de travail, ouverture de nouvelles facultés de médecine. Mais ces préconisations restent lettre morte.
Pour endiguer l'exode, plusieurs leviers sont nécessaires :
- Mettre fin au gel des recrutements dans la fonction publique.
- Augmenter significativement les salaires des médecins.
- Investir dans les infrastructures hospitalières.
- Offrir des perspectives de carrière et de spécialisation.
- Lutter contre les détournements de fonds publics qui privent le secteur santé de ressources.
L'urgence d'agir
Le temps presse. Chaque jour qui passe voit un médecin supplémentaire franchir les frontières du Cameroun. Chaque jour qui passe rapproche un peu plus le pays d'une catastrophe sanitaire.
Les patients, eux, n'ont pas le temps d'attendre. Ils sont déjà les premières victimes de cette crise silencieuse. Dans les hôpitaux publics, les services sont sous-staffés, les spécialistes sont rares, les délais d'attente s'allongent. Et demain, il pourrait n'y avoir plus personne pour les soigner.
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